La rebelle

Depuis plus d’une vingtaine d’années, j’ai dans la bouche une dent qui a perdu le nord. Ultra-paresseuse, cette dent ne m’a jamais servi à grand chose.  Elle n’a pas croqué une seule pomme, laissant toujours sa voisine d’à-côté se taper tout le travail. Bravement. Comme une bonne dent.

Quand j’étais petite, je rêvais que ma dent croche se replace, pour que je puisse sourire fièrement, comme les enfants dans le catalogue Sears. Ma dent m’attirait parfois des remarques enfantines un peu mesquines, et ça minait ma confiance en moi, me forgeant le caractère à petit feu, sans que je ne m’en aperçoive.

Après avoir franchi ma gencive, cette dent avait toujours refusé de se ranger pour s’aligner avec les autres.  Pas question de n’être qu’une dent parmi les autres ; Madame avait un rêve!  Elle voulait être à l’avant-scène, elle voulait devancer mon sourire et attirer tous les regards, elle voulait qu’on la remarque, que personne ne la manque!  Longtemps elle a joué du coude avec les autres: «Tasse-toi de là, tête de carie, ça c’est MA place!». Elle a d’ailleurs réussi à en écarter quelques unes de son chemin.

Mes parents ont voulu bien faire, ils ont décidé de la dompter et ont fait appel à un orthodontiste.  La dent a résisté, du mieux qu’elle pouvait… puis elle s’est rangé, dépitée, après quelques milliers de dollars.  J’ai eu les dents droites pendant cinq ou six ans! Je goûtais au plaisir de sourire à pleines dents; on dénote d’ailleurs une certaine libération du sourire sur mes photos d’école prises lors de ces années précises.

Mais ma rebelle n’avait pas encore dit son dernier mot.  Elle avait tramé un plan avec mes dents de sagesse. Longtemps d’avance, sa revanche avait été planifiée, et c’est avec un bonheur inexprimable qu’elle profita de la poussée mal dirigée de ses quatre grandes soeurs pour foncer à nouveau, «un peu plus haut, un peu plus loin, je veux aller encore plus loin!» Au bout d’un certain temps, elle retrouva enfin sa place de prédilection, attirant à nouveau l’oeil de mes interlocuteurs, faisant frémir ma confiance encore fragile, mais réussissant à me forger le caractère… pour de bon!

Aujourd’hui j’ai des assurances qui me permettraient de corriger le problème.  Tout récemment, ma mère m’a dit : « Tu devrais en profiter pour faire arranger ça, Élodie, c’est une affaire de rien maintenant, ils vont juste te mettre un fil et puis c’est fini… » Oui peut-être, mais je ne sais plus trop. La dent me nargue, c’est vrai, mais en même temps, on dirait qu’elle me dérange moins, qu’elle ne me dérange plus…  À moins que ce ne soit le regard des autres qui ne me dérange plus?

Ma rebelle est paresseuse et pas très esthétique, mais à bien y penser, peut-être qu’elle me rend un fier service chaque matin quand je la vois dans mon miroir ;  sa différence me rappelle que rien n’est parfait en ce monde – à commencer par mon sourire asymétrique – et que ce ne sera jamais une raison valable pour ne pas apprécier la vie.

Et puis, comme on dit, «quand on compare… on se console»!
Il ne faut juste pas le dire trop fort.  🙂

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3 réflexions sur “La rebelle

  1. un texte qui a du mordant . je crois qu une treve serait de mise.cependant je n ai aucune dent envers toi et j aime le sourire du texte. dans l ensemble pas besoin d appareil tes mots sont bien alignes

  2. Et vive la personnalité des dents !!!
    Je n’aurais pas pensé donner autant de rêve à une dent … Faut se méfier de tout 😉

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