Cicatrice, la nuit.

Cicatrice était une petite bourgade dans le nord reculé, perdue dans le fin fond du trou de cul de l’univers. Même en été, il y faisait toujours frais, et je ne suis pas certain que les canards sachent comment s’y rendre… Elle devait son nom à sa situation géographique. Située au fond d’une vallée peu profonde, allongée et serpentant entre deux rangées de montagnes, c’était le seul endroit habité à plusieurs centaines de kilomètres à la ronde.

Tout, dans cette vallée, avait des couleurs chaudes, malgré le froid qui y régnait. Les arbres avaient des feuilles jaunes, oranges et rouges à longueur d’année, comme si l’automne en avait fait son quartier général. La terre y avait une teinte rosée, rougeâtre, presque délavée, quasi organique… Une petite rivière, (ou un gros ruisseau, c’est selon !) y circulait en délimitant les parties est et ouest de la vallée qui montaient de chaque cotés vers le flanc des montagnes. L’eau de ce ruisseau était légèrement teintée par le sable et la fine rocaille rose et rouge qui en composait le lit. Vu d’en haut tout ce paysage aurait fortement pu faire penser à un canard égaré que la terre avait été blessée, et qu’il en contemplait la cicatrice zigzaguant au milieu de cette contrée désolée.

Les habitants de Cicatrice étaient, selon les dires de mon employeur, des laissés pour compte, des arriérés, des rebuts de la société. Quelques vieillards impotents, ou en bonne voie de le devenir, aux dents fuyantes et noircies par la chique de tabac, passe-temps local assez prisé… Il y avait bien quelques enfants qui, sans grand espoir de recevoir une éducation digne de ce nom, apprenaient du mieux qu’ils pouvaient l’art de survivre dans la rue. Évidemment, le taux de consanguinité étant assez élevé à Cicatrice, ces enfants avaient diverses déformations congénitales, ou encore de sérieuses tares génétiques les pourvoyant d’une intelligence défectueuse, lorsque présente. Certains parmi les plus atteints avaient les déformations et l’absence de l’intellect…

C’est un peu ce qui m’amenait à Cicatrice.

Après plusieurs heures de vol pour me rendre au dernier aéroport en état de recevoir le petit tape-cul qui me trimbalait depuis la dernière ville digne de ce nom, je dus me coltiner quelques centaines de kilomètres sur un chemin sinueux, fait de gravier et de poussière, troué comme un gruyère. À croire que ce coin de pays, lire ici de tapis, était l’endroit où quelque géant venait mettre sa poussière lorsqu’il passait le balai ! Le conducteur du Grand Cherokee, Apache local d’adoption et bon samaritain à 200$, avait essayé de me dissuader de me rendre dans ce trou perdu et je compris pourquoi en arrivant, juste un peu avant la nuit, à Cicatrice.

Avec ses vieilles maisons délabrées de chaque coté de ce qui ressemblait le plus à une rue principale, ce petit bled avait des allures de ville abandonnée oubliée par le temps, les hommes et les fantômes aussi. Une ville comme on en voit tant dans certains westerns de série S, pour spaghettis… Aussitôt descendu de la camionnette, une forte odeur me prit le nez et les poumons en otages. Un mélange d’urine, d’excréments, de vidanges et de putréfaction montait du sol en grande partie recouvert de boue et d’immondices méconnaissables. Comme seuls signes de vie, je pus distinguer quelques lueurs vacillantes derrière certaines fenêtres aux vitres sales et aux rideaux déchirés. Ces lueurs, je le devinai, provenaient de chandelles, seule source d’éclairage possible dans ce lieu hors du temps sans confort ni modernisme apparent. Je ne pris même pas la peine de voir si mon téléphone cellulaire captait autre chose qu’un rhume en fait de signal.

Mon guide me mena à la petite bâtisse servant à la fois de magasin général, de restaurant et de bar, où l’on trouvait aussi quelques chambres à l’étage. Il me dit qu’il souhaitait qu’il y reste un lit de disponible, « car personne ne voudrait dormir à la belle étoile, ici à Cicatrice ». Une fois à l’intérieur, il se dirigea vers le bar-comptoir et fit un signe de la main à la masse adipeuse se tenant derrière. Homme ou femme, bien embêté que j’aurais été de deviner ! Guide expliqua à Adipeux (se) que j’avais besoin d’une chambre, revint vers moi pour me présenter et me faire remplir une fiche d’inscription à 50$ la nuit. La masse grogna et me tendit une simple clé portant le numéro 3, marqué au feutre gras. Mon guide me salua et en prenant congé sans se retourner, me dit qu’il serait de retour dans deux jours comme convenu, à midi.

Seul au monde dans un milieu hostile, ou n’ayant à tout le moins rien de rassurant, j’allai vers le bar pour demander une bière, histoire de me détendre un peu. Devant l’air ahuri du (de la ?) tenancier (ère) à qui je venais de faire ma demande, je me mis à faire ce que je croyais être des signes assez faciles à comprendre pour mimer l’implication entre une bouteille de bière et ma bouche. Finalement, devant son mutisme total, je lui pointai du doigt une bouteille vide et crasseuse trainant derrière lui (ou elle !), près des verres sales. Son visage s’illumina, et quelques secondes plus tard, j’avais la bouteille vide devant moi. « Un-zéro pour toi, chose ! » me dis-je en montant à ma chambre, la bouteille à la main et le sourire aux lèvres en pensant aux multiples interrogations qui feraient de la fin de sa soirée un enfer de questionnement à savoir ce que j’allais bien pouvoir en faire, de cette fichue bouteille !

Rendu à ma chambre, propre comme je n’en avais point l’espoir, je m’étalai de tout mon long sans même prendre la peine de défaire le lit ou d’enlever autre chose que mes chaussures. J’étais fourbu, et si je me fiais à mes premières impressions quant à la facilité de communiquer avec la faune locale, ma journée de demain ne serait certainement pas de tout repos non plus. Je m’endormis presqu’aussitôt.

C’était ma première nuit à Cicatrice.

à suivre…

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2 réflexions sur “Cicatrice, la nuit.

    1. Ben j’ai su avant d’avoir fini mon texte… Une chance, parce que sinon, tu serais encore en train de lire! 😉

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