Le masque

–  Bonjour! Demain on vous fait votre masque.

_ …

_  Si vous voulez une coupe de cheveux … c’est maintenant. Autrement

ce sera dans  2 mois …

_  ? OK !? …

Le lendemain.

_  Êtes-vous claustrophobe ?

_  … euh ! « Orthographophobe » seulement …

_  Ça va être chaud … un peu … juste comme de l’eau chaude.  C’est l’eau

chaude qui ramollit le matériau de moulage.  Voyez c’est comme un

filet, ajouré.  On vous moule le visage et on « clip » les bords sur la table

d’examen.  Donc votre tête reste stable et au bon endroit. Puis pour

stabiliser le moulage on utilise une débarbouillette d’eau froide.

Ensuite, c’est sur le masque qu’on inscrit les repères pour le traitement.

À tous les jours on vous l’installe pour que les radiations passent au même

endroit … pas de surprise, c’est calculé au millimètre près !

_  Ouais ! Millimètre, millimètre … Il me semble que c’est possible de bouger

d’un millimètre là-dedans … C’est supposé être rassurant ça ??? …

Je préfèrerais et de loin être installée comme ça mais pour un masque de beauté qui extirpe toute la cochonnerie de votre peau, points noirs, peaux mortes et tout et tout … Ça viendra bien ! … En fait … dans 27 jours 5h et 47 minutes … en même temps que les cheveux !!!  Hé ! Hé !

Le masque

Doucement, elle tire la peau, souffle un peu pour écarter les poils.
Elle tient le petit couteau dans sa main droite.
Inspiration.
Incision.
 
C’est difficile. Ça résiste. Elle tire plus fort.
Elle sent le cuir fendre sous la pression.
Il fait chaud dans le verger. Le soleil d’octobre plombe, c’est l’été des indiens.
Ses cheveux collent à son front.
Elle écorche.
Les mouches, les petites guêpes tournoient autour d’elle et de la bête.
 
Il y a des années qu’elle habite là, toute seule, dans la petite cabane, en haut.
Après l’incendie, on avait vendu les terres. Le verger, l’érablière. Ça s’est passé vite.
 
Marceau, c’est lui qui l’avait trouvée. Elle s’était fait un lit de feuilles. Rouge, jaune, vert. Elle était restée là plusieurs jours, à se nourrir de pommes et de sirop d’érable, elle avait emporté une bouteille dans son sac, avec la petite bête.
 
Il avait eu pitié d’elle. Il l’a laissée rester dans la cabane. Avec le temps, elle s’est bien installée. Elle a grandi. Elle est redevenue -pas-tout-à-fait- sauvage. Comme un renard, qui vient faire un tour en ville, mais retourne vers sa tanière une fois repu. Comme le renardeau qu’elle avait sauvé du feu ravageant sa maison. Elle l’avait vu, pris sous la galerie qui s’effondrait. Il est resté avec elle. Il a mangé des pommes et du sirop. Il a dormi dans la cabane l’hiver, puis l’été aussi. C’était une vieille bête maintenant.
 
Depuis quelques semaines, elle se faisait réveiller par le chant d’un coq. Marceau avait construit un poulailler. Renard s’y était aventuré, quelquefois, sans même faire de dommages! Il préférait les campagnoles. Des poules? Trop facile.
 
Elle rentra à la cabane, sala, râcla, trempa la peau bien découpée, la fit sécher près du feu. Elle devait se dépêcher. Une fois bien tannée, au petit matin, elle prit la peau avec elle pour une promenade. En marchant, elle graissa et assouplit la peau. Ça faisait moins de 24 heures que Marceau avait tiré.
Ce masque est encore vivant, se dit-elle.
 
Toute la journée elle marcha dans le verger.
 
Le soir, Elle posa la peau du renard sur son visage, serra les lacets qu’elle avait cousus autour de sa tête. Les orbites correspondaient parfaitement. À force de passer du temps ensemble, on finit par se ressembler.
Quand le chemin fût bien sombre, elle descendit jusqu’à la grosse maison.
 
Elle grimpa à la vigne, se glissa à la fenêtre.
Marceau dort comme un loir. Elle monte sur le lit. Il ronfle.
Elle pose sa main sur son front, dit : « Marceau… Maaarceau… »
Il ouvre les yeux, s’étouffe.
Elle tient le petit couteau dans sa main droite.
 
Inspiration.
Incision.
 
 

Monsieur Robert

– Je vous remets ma démission, Monsieur Robert…
Evelyne glissait vers son patron une lettre concise qui décrivait les raisons de son départ.
Monsieur Robert eut une moue et fit signe à l’employée qu’elle pouvait disposer, d’un geste de la main. Quand elle fût sortie du bureau, Monsieur Robert se coula un scotch double, dénoua sa cravate, et lâcha un grand soupir de soulagement.
-Enfin! pensa-t-il! Depuis le temps que j’attends ça!
Il accota ses pieds sur le bord de la fenêtre et prit ainsi une position décontractée.
Jamais il n’avait été capable d’avouer à Evelyne que les articles qu’elle écrivait depuis des années pour leur revue humoristique n’étaient pas drôles. Lui semblaient fades et sans intérêts aucun.
Chaque semaine, il se demandait comment interagir avec cette employée modèle mais très peu douée pour le travail exigé. Il ne s’était jamais senti aussi mal à l’aise en tant que patron, il n’avait jamais eu de difficulté à renvoyer un employé quand il ne faisait pas l’affaire, mais avec Evelyne, ça avait été différent, et il se sentait enfin libéré parce qu’elle avait elle-même démissionné. Libéré pour le travail, et heureux de pouvoir enfin sortir de l’ombre. Parce qu’il ne mélangeait pas le travail et les relations humaines, il pouvait enfin se libérer de son grand secret. Dire à Evelyne qu’il était follement amoureux d’elle.

La revue Foubraque allait connaitre une renaissance et Monsieur Robert sirotait son scotch en souriant, rêvant déjà aux prochaines parutions et à ses draps qui allaient enfin, peut-être, connaitre le parfum de cette femme inspirante, mais pas inspirée.

Aurevoir à contre coeur

Tu me demandes de parler de ta démission avec le sourire
Aies du fun tu m’as dit – bois un verre !
Tu penses qu’en buvant je vais t’oublier !

Ok – j’vais essayer
J’vais t’écouter

D’abord de me retenir de dire que tu vas me manquer
Ensuite de m’enivrer pour t’oublier

Je sais que je ne devrais pas
Mais le quotidien sera plus tolérable
Sans ton souvenir

Out ouste dehors bye
Ton absence me manque déjà
Tu t’es démis je suis défait

Je monte le volume du poste de radio
Je me ressers un verre
J’écris mon texte
Tu voulais qu’on boive
Eh bien je bois

À ton départ
Au mouvement
Ton déplacement
Ton épanouissement

Moi je reste là – en arrière
Immobile –
Je te regarde –
Ton corps devenir silhouette
S’éloigner – s’évanouir
Pour disparaître

Ne m’en veux pas
Si je m’exprime
Je ne t’en veux pas

Tu vois
Ça va déjà mieux
L’alcool agit – il fait son oeuvre
Je m’injecte une autre dose d’oubli
Pour alléger le choc

Tu avais raison
Tu as toujours raison
Quand tu m’as dit de prendre un verre

Je commence même
À revivre
Je redécouvre l’horizon

Je ne te vois plus
Tu as disparu

Adieu !
Longue vie !