Les sons de vie, à Cicatrice

La nuit fut courte et mouvementée. Malgré ma grande fatigue, je fus tiraillé par mes pensées resurgissant entre les phases de mon sommeil, m’empêchant de profiter pleinement de mon repos. Dans un terrible mélange de souvenirs, de rêves, de vagues impressions et d’émotions, les heures passèrent, mais pas ma fatigue. Au petit matin, lorsque j’en eu assez de tourner en rond et de courir après un sommeil qui ne revenait plus, je décidai de me lever et commençai ma journée.

Mon employeur m’avait envoyé dans ce petit bled pour y recenser les enfants en âge d’aller à l’école. Un client à lui avait trouvé que d’implanter une commission scolaire dans un trou perdu au bout du monde pouvait s’avérer une bonne idée, et voulait savoir si le projet était viable, donc si clients potentiels il y avait.

Après m’être rasé, habillé et avoir sommairement replacé les couvertures sur mon lit, je partis en quête d’un quelconque petit déjeuner à me mettre sous la dent. Au rez-de-chaussée, je ne vis personne. « La masse » n’y était pas. Par contre, une odeur divine montait à mes narines et d’une pièce à l’arrière du bar-comptoir, me parvenaient des bruits de chaudrons de casseroles et d’autres ustensiles de musique culinaire s’entrechoquant. Et de ces sons s’échappait une sainte odeur de bacon, d’œufs, de café et de rôties. Ô douce mélodie olfactive ! J’appelai…

            « Hello ?! »

Une petite voix se fit entendre :

            « Un instant, j’arrive ! »

Et comme de fait, un instant plus tard, une femme entre deux âges apparut dans le cadrage de porte, derrière le comptoir et derrière sa spatule et son tablier. Je devinai qu’elle devait être la femme de la masse, donc d’Adipeux.

Aucune demande ne fut réellement requise de ma part. Elle me fit signe de m’asseoir, ce que je fis, et elle retourna en cuisine. Au son des chaudrons se mêlait maintenant mots grognés et mélodie gutturale que j’eu toute la misère du monde à déchiffrer. En fait, je ne compris que quelques mots parlants de faim, d’os et de bouillon. Allez-donc savoir !

Comme une tornade, la femme vint me servir une assiette bien remplie, une tasse de café brûlant toute aussi remplie et un sourire sans dents qui me rendit quelque peu mal à l’aise. Lorsque je vis qu’elle semblait attendre de voir si j’appréciais sa cuisine avant de retourner à ses occupations, je la gratifiai d’un immense sourire à mon tour, espérant ne point attiser de colère ou de jalousie de sa part face à ma superbe dentition. J’enfournai une énorme pelletée d’œufs brouillés et levai le pouce bien haut en roulant des yeux pour lui signifier mon contentement. Heureuse, elle repartit et s’arrêta pour noter quelque chose dans le grand registre sur le coin du comptoir, avant de retourner à sa mélopée de cuisine. Probablement un ajout sur ma note à régler avant de quitter. Je mangeai avec appétit. Avant de quitter, bien repu et éructant de joie, je la remerciai et sortit avec un petit calepin et un stylo, bien décidai de mener à bien la tâche qui m’incombait, à savoir le recensement des marmots du voisinage.

De jour, l’artère principale, bien petite veinule comparée à la « main » de certaines villes, avait un aspect moins repoussant qu’à la noirceur du soir ou de la nuit. Il y avait un peu plus d’action, quoique les gens n’aient pas vraiment plus d’énergie. Un village de zombies restera un village de zombies ! Aucun mouvement rapide, pas de bruits ni de discussions animées. J’allai au hasard de cabane en cabane, je cognai à plusieurs portes fermées, qui le restèrent. J’essayai de poser une ou deux questions aux passants, mais je ne réussis qu’à obtenir grognements et haussements d’épaules. Au bout de la rue, un jeune homme d’aspect presque normal, vendait des fruits et des légumes, étalés sur une simple table en bois. Il cachait en partie son visage derrière ses mains déjà vieilles qui tenaient un harmonica dans laquelle il soufflait toujours la même note, à la même cadence. Quand il me vit approcher, il me fit un petit signe de la tête, en mettant un petit trémolo dans son souffle. Je choisis quelques fruits pour mon repas du midi qui approchait, comme mon estomac s’efforçait de me le faire remarquer. Je payai et lui demandai ensuite son nom. Il me répondit, à mon grand désarroi, sans même décoller ses lèvres de son instrument et en expirant :

            « Aweillalbert ! »

J’en fus sidéré ! Comment avait-il pu me répondre au travers sa damnée bébelle sans pour autant  changer la note qui en sortait, ou si peu ? Son nom lui-même ne me surprit guère, déduisant facilement que le quotient intellectuel de la population devait y être pour quelque chose. Je me ressaisis et lui demandai son âge :

         « Huitpasplus ! » qu’il me répondit, encore une fois tout de go, tout d’une même note soufflée, presque crachée. Je notai dans mon calepin, Albert – 8 ans. Je le remerciai et le laissai à son auditoire végétatif.

Je me mis ensuite à la recherche d’un endroit tranquille afin de prendre le temps de mettre mes notes en ordre, et aussi manger un peu. Au bout de la rue principale, on pouvait apercevoir les champs environnants et le ciel bleu, avec quelques petits nuages blanc cotonneux ainsi qu’un petit bosquet d’arbrisseaux. Je m’y dirigeai, et au fur et à mesure que je progressais je pouvais entendre une douce mélodie. Ne sachant pas à prime abord d’où elle venait, je pris la peine de tendre l’oreille et m’orientai dans sa direction lorsque je crus l’avoir repéré. Trébuchant sur les sillons de terre labourée, j’avançai et arrivai à un grand trou dans le sol, à peine recouvert par deux planches et quelques pousses de blé négligemment jetées sur les planches. Ni camouflé, ni bouché, juste inquiétant. La musique, qui aurait pu être de la flûte de pan, de l’ocarina ou encore de l’accordéon tant l’écho en distordait l’essence et les planches en étouffaient la clarté, venait bien d’en bas. Il y avait quelqu’un dans ce trou ! Je dégageai du mieux qu’il me fut possible le trou, en écartant les planches, tout en laissant savoir ma présence et mon désir d’aider.

           « Hello ? Vous avez besoin d’aide ? »

Lorsque j’eus assez d’espace pour voir plus creux, je m’approchai de la bordure et jetai un coup d’œil au fond. C’était un vieux puits vertical, humide, sombre et profond. Les parois était en pierre des champs, suintantes et fleurant la terre après la pluie. Je regardai autour de moi en quête d’une corde, d’une chaîne, d’une échelle, d’un camion de pompier… Rien, évidemment ! C’est alors que je vis Albert, qui m’avait suivi. Il s’approchait de moi. Je lui demandai d’aller chercher de l’aide, lui dit qu’il y avait quelqu’un de pris dans ce trou, lui demandai de rapporter une corde… Il me regardait avec une expression de totale incrédulité, à moins que ce ne fût qu’un peu de crétinisme avancé. Il s’approcha du trou et regarda un moment en bas. En se retournant vers moi, il me fit signe d’écouter, en lâchant son harmonica et en mettant sa main derrière son oreille, tête penché de coté pour mieux entendre. Je m’approchai encore et penchai aussi la tête pour essayer de distinguer ce qu’il avait pu entendre de plus que moi. J’entendit alors, venant de la ville, quelqu’un crier :

           « Aweillalbert ! »

Albert souffla très fort dans l’harmonica qu’il venait de remettre dans sa bouche, et me poussa en même temps !  Surpris par sa manœuvre incongrue autant que par le grognement de bête sauvage qu’il produisit, je perdis pied. Entraîné par le poids de ma chute, je tombai d’accord pour perdre l’équilibre. Et dans l’humide obscurité, je fus précipité. La chute fut assez courte, mais le choc brutal. Je me sentis envahi par les ténèbres, le doute et la douleur. Avant de perdre conscience, je compris que je venais de m’empaler sur quelque pieu, sur quelque branche tout au fond du puits. J’entendis à peine le souffle d’Albert qui répétait inlassablement :

            « Neufpasplus ! Neufpasplus ! »

À mon réveil, en sueur, en panique et en colère, je répondit au téléphone, essoufflé. Mon employeur ne dut pas trop comprendre lorsque je l’envoyai sur les roses après qu’il m’eut proposé une nouvelle affectation, dans un petit bled perdu…

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3 réflexions sur “Les sons de vie, à Cicatrice

    1. C’est trop long pour lire aussitôt reçu dans mon inbox en ce qui me concerne – j’avais commencé plus tôt mais j’ai seulement pu le terminer ce soir. Il faut dire qu’en général j’ai un peu de mal à lire à l’écran… ! Mais je le verrais bien encore plus long, ce texte, tu pourrais en faire une petite nouvelle.
      En tout cas, des films me sont venus en tête à la lecture (genre Deliverance, The Village… hehe)

      1. Merci bien! C’est effectivement développable (?) et ça m’est venu assez facilement comme idée, alors oui, je le garde dans la fillière « à développer »! 😉

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