Séance

– Ma grand-mère m’a dit que je n’aurais pas d’enfants; que j’étais rendue trop vieille et que je n’aurais pas d’enfants…
Elle étouffa un sanglot, encore, et porta le mouchoir à ses yeux, puis à son nez.
-Mais vous n’avez que 31 ans !
Il était rare que le psychanalyste parlait, pourtant ce ton se voulait réconfortant. Il avait plutôt l’habitude d’écouter, de mettre le doigt sur la blessure et d’appuyer. Il parut s’en vouloir d’avoir été spontané. Il se redessa sur son fauteuil et la fixa de ses grands yeux marrons.
-Redites-moi ce que vous avez dit au tout début.
-Je ne me souviens plus…
-Vous disiez que vous buviez. Pourquoi?

Elle jouait nerveusement avec ses ongles, comme pour retenir quelque chose, mais ses mains étaient vides.
-Parce que je me fuis. Parce que je ne suis pas capable de rentrer à la maison. La solitude m’effraie. Parce que je m’ennuie… Ou peut-être juste pour oublier.

Il soutenait toujours le regard de la patiente.

-Oubliez-vous?
-Non, oui, en fait… J’oublie pas mal tout de ma soirée, combien ça m’a coûté, comment je suis revenue à la maison, mais je n’oublie pas ce que je voudrais oublier.
-C’est-à-dire?…
-Lui. Le vide. Le fait qu’il ne m’aime pas. Que je suis encore seule. Que tout le monde me quitte. Que je déteste ce célibat…
-Avez-vous déjà été célibataire et avoir apprécié cet état.
-Oui. Avant. Avant que tout ne s’écroule. Il y a trop longtemps…

Il y eut un long silence où elle fixait le tapis du bureau et où lui la fixait toujours.

-Qu’est-ce que ça vous fait, que votre grand-mère pense cela?
-De la peine. De la colère. Ça me fait chier, oui. Comme si on était dans les années 20! Comme si aujourd’hui, on ne pouvait pas avoir d’enfants plus tard que dans son temps. Ça m’enrage. Mais, encore, je ferme ma gueule, parce que c’est ma grand-mère, parce que je fuis le conflit…
-Est-ce qu’elle vous dit autre chose, votre grand-mère?
-Quelques trucs de merde comme, pour laver les vitres ou je ne sais quoi encore. Mais j’oublie vite. Je ne me souviens pas d’aucun de ses trucs.
-Et ce célibat?
-Ce célibat, ce célibat. Il m’emmerde. Je me sens terriblement seule. Et sans amour… Je voudrait qu’on m’aime, qu’on me prenne la main, qu’on ait besoin de moi…
-Vous voulez qu’on ait besoin de vous, ou qu’on soit amoureux de vous?
-Amoureux, je crois que ce serait plus juste.
-Parce que le besoin, souvent, il devient comblé. Alors si on n’a plus besoin, on vous rejette… On reprend la semaine prochaine.

Elle se leva, paya la séance. Lui, avec son regard pénétrant, qui fouillait encore l’âme de la patiente, dit simplement:
-Même heure, vendredi prochain. Bon week-end.
-À vous!

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