Le masque

Doucement, elle tire la peau, souffle un peu pour écarter les poils.
Elle tient le petit couteau dans sa main droite.
Inspiration.
Incision.
 
C’est difficile. Ça résiste. Elle tire plus fort.
Elle sent le cuir fendre sous la pression.
Il fait chaud dans le verger. Le soleil d’octobre plombe, c’est l’été des indiens.
Ses cheveux collent à son front.
Elle écorche.
Les mouches, les petites guêpes tournoient autour d’elle et de la bête.
 
Il y a des années qu’elle habite là, toute seule, dans la petite cabane, en haut.
Après l’incendie, on avait vendu les terres. Le verger, l’érablière. Ça s’est passé vite.
 
Marceau, c’est lui qui l’avait trouvée. Elle s’était fait un lit de feuilles. Rouge, jaune, vert. Elle était restée là plusieurs jours, à se nourrir de pommes et de sirop d’érable, elle avait emporté une bouteille dans son sac, avec la petite bête.
 
Il avait eu pitié d’elle. Il l’a laissée rester dans la cabane. Avec le temps, elle s’est bien installée. Elle a grandi. Elle est redevenue -pas-tout-à-fait- sauvage. Comme un renard, qui vient faire un tour en ville, mais retourne vers sa tanière une fois repu. Comme le renardeau qu’elle avait sauvé du feu ravageant sa maison. Elle l’avait vu, pris sous la galerie qui s’effondrait. Il est resté avec elle. Il a mangé des pommes et du sirop. Il a dormi dans la cabane l’hiver, puis l’été aussi. C’était une vieille bête maintenant.
 
Depuis quelques semaines, elle se faisait réveiller par le chant d’un coq. Marceau avait construit un poulailler. Renard s’y était aventuré, quelquefois, sans même faire de dommages! Il préférait les campagnoles. Des poules? Trop facile.
 
Elle rentra à la cabane, sala, râcla, trempa la peau bien découpée, la fit sécher près du feu. Elle devait se dépêcher. Une fois bien tannée, au petit matin, elle prit la peau avec elle pour une promenade. En marchant, elle graissa et assouplit la peau. Ça faisait moins de 24 heures que Marceau avait tiré.
Ce masque est encore vivant, se dit-elle.
 
Toute la journée elle marcha dans le verger.
 
Le soir, Elle posa la peau du renard sur son visage, serra les lacets qu’elle avait cousus autour de sa tête. Les orbites correspondaient parfaitement. À force de passer du temps ensemble, on finit par se ressembler.
Quand le chemin fût bien sombre, elle descendit jusqu’à la grosse maison.
 
Elle grimpa à la vigne, se glissa à la fenêtre.
Marceau dort comme un loir. Elle monte sur le lit. Il ronfle.
Elle pose sa main sur son front, dit : « Marceau… Maaarceau… »
Il ouvre les yeux, s’étouffe.
Elle tient le petit couteau dans sa main droite.
 
Inspiration.
Incision.
 
 

4 réflexions sur “Le masque

  1. J’aime beaucoup l’ambiance de ce texte. Il y a tout à la fois quelque chose d’étouffant et quelque chose des grands espaces. Les dualités foisonnent. La noirceur de tout son monde qui s’écroule puis la lumière de quelqu’un qui nous tend la main. L’amitié scintillantes d’un petit être qu’on sauve à son tour, puis l’amertume de sa perte. Il y a quelque chose des contes pleins de sagesses qui vous expliquent la vie, on s’y laisse entraîner en jouant le jeu malgré que cela sonne un peu drôle puis BANG ! La fin vous glace le sang. Et là, on comprend ce qui n’allait pas. Depuis le début, il y avait comme des voix de petites filles qui chantaient une comptine effrayante et pleine d’écho comme dans Freddy les griffes de la nuit.On l’entend soudain clairement.
    On est sur le cul et on se dit mais merde, c’est vraiment pas de jeu ça ! Pourquoi Marceau ?! Bha ouais, pourquoi ? Et là on se dit que Marceau, il n’a peut-être pas été si gentil et qu’on ne sais pas nous ce qui s’est passé dans cette fichu cabane et que … Soudain, l’histoire empire dans l’esprit du lecteur laissé à lui-même et on referme vite tout ça parce que ça commence justement à ressembler à Freddy et en pire …

    Un vrai super conte glaçant et bien mené dans sa brièveté. Bien joué !

    1. Merci beaucoup! Un commentaire élaboré comme ça c’est toujours intéressant et agréable à lire. Contente de t’avoir surprise!

      P.S. C’est Marceau qui a tiré sur le renard… entre autres méchancetés ; )

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