Tablier

J’ai accroché mon tablier, comme disent certains. Moi, j’en portais pas, de tablier. Enfin, des fois oui, ça dépendait…

J’sais pas si c’est le fait de regarder mes enfants grandir sans moi. Ou d’être tellement trop torchée que j’vois rien. J’vois jamais rien. J’vois même pas le cash que j’fais tellement y  m’brûle les doigts… Anyway…

Je me suis rappelé de mon premier amour. De ma mère. De la tapisserie sur les murs de la maison familiale. Je me suis rappelé tout ça et je me suis regardée, juste après mon fix, dans l’miroir de la taverne. Me suis regardée pis j’ai vu la déchéance, le noir. J’ai vu la mort.

J’pense que j’ai eu peur.

De perdre le logement que je ne paye pas, parce que je suis trop stone.
De me shooter n’importe quoi, pourvu que ce soit moins cher. Pourvu que ça gèle. Pourvu que j’paye le loyer.
Peur que la police débarque.
Que je reconduise un poulet à l’école pendant que mes kids dorent à 400 fahrenheit.
Peur d’être tellement stone que je ne suis pas capable d’enlever l’aiguille de mon bras.
Peur de tout perdre.
Eux, comme moi.
Peur de perdre.

J’suis allée voir Jerry après mon dernier client. Je devais continuer encore une coup’ d’heures, mais quand j’me suis clanchée dans la p’tite cabine pas propre, je me suis vue. Dans la crasse pis la poussière, là par terre. J’ai regardé de plus proche le cerne de la toilette, jusqu’à y plonger ma tête. Eille j’peux-tu vous dire que j’me sentais pas pantoute comme dans Trainspotting. J’avais pas de p’tite musique pour me faire nager comme un poisson dans marde. Moi, j’voyais juste ça, la marde. Pis j’nageais pus pantoute.

Ça fait que j’suis allée voir Jerry pis j’y ai donné tout’ mon argent.
Pas fuckin’ brillant.

Des fois, j’peux être tellement conne.
J’m’étais dit que si j’arrivais avec une belle attitude, pas trop maganée, j’avais peut-être des chances. Pis j’me suis dit que si en plus j’y donnais mon cash…

-J’pense que j’ai faite mon boute, Jerry…
-Hey bitch, is it yout fuckin’ french or you’ve misspelled something?
-I’m done.

J’ai mis mon paquet d’billets sur son bureau. Pis c’est là que j’ai senti son coup d’couteau.

Accrocher le tablier, c’est l’cas de le dire.
J’ai pas mal tout accroché, j’vous dirais.
Ça fait 2 mois que j’suis ici.
En tout cas, pour l’instant, ce sont mes jambes qui sont accrochées. Pis les médecins ne savent pas quand je vais marcher. Si jamais, un jour peut-être, je pourrais marcher.
J’vois pas vraiment plus les p’tits. Y viennent me voir de temps en temps. Ça m’fait du bien dans l’ventre. Ça m’détend.

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