Premier chevreuil

Marc a décidé ce matin d’aller chasser le chevreuil. Encore allongé sur son lit il s’éveille. On est le 9 octobre et il est 3h du matin. Dehors il pleut. Il fait 7 à l’extérieur

En se levant il bouscule quelques revues de chasse et de pêche qui traînent en permanence sur et autour de son lit et se rend à la fenêtre constater par lui-même le temps qu’il fait – en effet – derrière le rideau – un autre – celui-là d’eau – une pluie lourde et incessante – qu’on devine froide

Aucun dégagement n’est prévu pour la journée – le Québec pleure aujourd’hui

Sur le sofa Marc pitonne pendant que le café se fait et s’interroge – j’y vas-tu ou j’y vas pas – la météo n’entrevoit rien de radieux – j’ai tu le goût d’être trempé jusqu’aux os toute la journée

Plus tôt cette semaine un collègue lui a demandé s’il avait déjà tué un chevreuil. Marc lui avait répondu que non mais que l’occasion se présenterait dans deux jours, dernière chance cette saison avant la fermeture de la chasse – il lui avait expliqué comment il allait s’y prendre, se mettre à l’affût, le tirer, le vider en suivant la technique apprise sur une vidéo amateur

Un genre de cours 101 sur l’éviscération d’un chevreuil en forêt

Mais pour l’heure, Marc doit se décider, il serait dommage de ne pas y aller – du coup que j’en pogne un – la sortie est planifiée depuis des mois – un chum à lui possède une terre pas loin et tout l’été il en a vanté l’emplacement et son foisonnement l’automne venu en cervidés – en effet – l’automne précédent – lors d’une marche en forêt au même endroit – Marc avait relevé de nombreuses traces de cerfs de Virginie

Malheureusement ils ne seront pas deux pour cette partie de chasse – Ted – son pote – a dû se désister pour des raisons familiales qui vont le retenir toute la semaine en dehors de la ville

Mais t’y vas pareil Marc avait-il insisté ! J’te laisse les clés du chalet et en même temps tu jettes un coup d’œil sur la maison

Ok – J’y vais !

Surtout pas de douche – rien qui permettrait d’être reniflé – Marc s’habille – plusieurs couches dont la dernière il le faut imperméable – et puis l’arc – oui – c’est à l’arc qu’il va tuer sa première bête – Marc prend une dernière gorgée de café – ferme la porte de son bungalow et charge la voiture

Une Jeep d’occasion qu’il possède depuis deux ans – idéale pour le plein air – un grand coffre pouvant recevoir un grand corps – un treuil pouvant tirer une grosse charge – un bon deal – tout d’l’usagé

En voiture Marc se remémore ce qu’il a appris – l’application des règlements aussi

Puis il songe à son goût nouveau pour la chasse

Il écoute la radio – il fait encore nuit

Une fois que tu l’as tiré – surtout – tu bouges pas pendant une demi-heure – faut pas qu’il s’effondre trop loin

Tu fixes ensuite le sceau à l’animal de la façon indiquée – sur place

Tu l’ramènes avec le harnais après l’avoir éviscéré – puis direction la station-service la plus proche – là tu signales la bête – puis tu files vers l’abattoir – n’oublies pas que le temps est compté

Une fois arrivé à l’orée des bois – Marc s’aventure – et très rapidement il trouve la piste encore chaude d’un chevreuil

45 minutes plus tard – la bête est là – immobile – à 20 mètres – insouciante du danger qui la guette

Marc tend son arc – ferme un œil – l’animal relève la tête et s’arrête interdit – la flèche siffle alors à travers les sapins pour traverser la gorge du cervidé

Le temps semble s’immobiliser

L’animal fait quelques pas – comme s’il avait bu – pour disparaître derrière un arbre

Marc est subitement partagé entre la surprise, la joie et la soudaine prise de conscience d’avoir abattu de sang-froid un mammifère à sang chaud

Il en tremble d’émotion – de froid aussi – car la pluie redouble et continue de tomber

Comme entendu il patiente une demi-heure – l’attente est longue – il regarde le ciel gris et la pluie et fixe l’endroit où l’animal semble s’être retiré pour mourir

Cependant aucun bruit – aucun râle depuis le départ de la flèche et le bruit sourd de celle-ci qui s’enfonce dans le tronc d’un arbre après avoir transpercé la bête

Pas un son – que le clapotis régulier de la pluie sur le tapis de mousse verte de la forêt

Trente minutes s’écoulent exactement avant que Marc n’accoure et s’approche de la scène de crime – seulement là ! Pas de crime ! Rien !

Il n’a pourtant pas rêvé – il inspecte la flèche plantée – elle est marquée de chair et de poils et teintée du sang de l’animal

Le visage dégoulinant Marc repousse les feuillages des mains et les fougères des pieds – il s’enfonce résolument dans les bois – suivant à la trace les traces écarlates laissées sur les rochers comme un jeu de piste par une bête qu’il sait maintenant blessée et affaiblie

La poursuite dure – Marc glisse plusieurs fois – il chute – il doit même se résoudre à se départir de son arc tant la forêt est dense – frénétiquement il s’engouffre encore plus profondément vers son cœur – de quoi en oublier le temps – en perdre le sens de l’orientation

Les branches lui fouettent le visage – lui laissant des éraflures et des rougissements – lui arrachant des cris et des jurons

Au milieu d’une clairière – à bout de force – il s’affale à quatre pattes – ses 100 kilos laissent leur empreinte sur un sol boueux et détrempés – il renifle fortement et s’aperçoit qu’il saigne abondamment du nez

La nuit approche et Marc ne sait combien de temps il a marché – ni dans quelle direction – il est épuisé et transi – il est perdu – il le sait

Son cellulaire ne fonctionne plus

La nuit tombe

Il reste ainsi assis quelques heures – puis se met à hurler – à sangloter – à regretter – paralysé par le froid – désespéré – les loups lui rendent bien ses hurlements – Marc croit vivre ses dernières heures – un goût de mort l’envahit – métallique – dans la bouche comme dans le corps – couché sur le sol – recroquevillé – entre deux sanglots – rappelant ceux des nouveau-nés – il se met alors à prier – il se met alors à promettre – je promets…

La pluie cesse alors sur le champ – le vent aussi

Quelque chose d’apaisant traverse le corps du chasseur

Il y a soudainement une odeur de feu de bois

Marc se redresse – à 20 mètres – derrière les arbres – une lueur

Il s’en approche – vacillant – pour déboucher rapidement sur une autre clairière

En son centre un énorme feu de joie – en son pourtour des silhouettes – multiformes

Marc s’avance – un ours et une oie lui font un passage et Marc s’approche du feu pour se réchauffer

Un furet lui porte une tasse thé – deux ratons le déshabille pour mettre ses vêtements à sécher sur une branche à proximité

Puis Marc voit sa victime de l’autre côté du feu – en face de lui – le dévisager – la gorge fraîchement raccommodée – il éclate alors en sanglot – c’en est trop – il s’excuse – se fustige – plus jamais ! Plus jamais !

Le chevreuil se dresse – fier – quoique encore fébrile pour prononcer ces mots d’un ton rauque et noué

Marc – n’en parlons plus – tu étais égaré – dans ton esprit – surtout dans ton esprit – je suis sûr que tout cela ne se reproduira plus – tu nous l’a promis – tout à l’heure – à côté – aussi faisons la paix

Demain nous te ramènerons vers les tiens

En attendant – ce soir – tu es notre hôte – repose toi bien et passe une bonne nuit

Marc passa la nuit bien au chaud entre deux biches

Marc n’a plus jamais chassé !

Marc est devenu végé !

J’ai même entendu dire qu’il faisait du bénévolat – ici et là – pour la SPCA

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