Un trou dans le mur

On entend le vent qui souffle à l’extérieur. Parfois les murs craquent. La poussière s’accumule sur les bibelots et le téléviseur qui diffuse les images silencieuses du téléjournal. Une vieille lampe éclaire tant bien que mal une photo de famille où on peut l’apercevoir tout sourire dans les bras de son père. Époque heureuse et révolue. Sur la table en face du sofa où elle reste assise à longueur de journée, un flacon de barbituriques en suspens, ouvert avec quelques comprimés bleus qui jonchent la surface comme un tableau abstrait. Suffisamment de pilules pour le jour où l’alcool viendra à manquer. Depuis combien de temps est-elle dans cette maison? Elle ne sait plus; des semaines, des mois, quelques années peut-être. Dès qu’elle y est entrée, elle n’a plus jamais refranchi le seuil. Autrefois elle riait et pleurait, seule en présence de ses souvenirs. Maintenant plus rien ou à peine un immense flou spongieux et protecteur duquel elle semble apercevoir les contours d’un visage qui aussitôt disparait, s’efface dans la répétition du néant. En attendant le jour où elle trouvera le courage d’en finir, elle inscrit quelques gestes répétitifs dans son petit espace : se lève parfois pour éteindre le téléviseur, va chercher une autre bouteille dans la cuisine, se rassoit sur le divan jusqu’à sombrer et s’échouer engourdie sur l’accoudoir.

Le vent a cessé, l’horloge grave son tic tac dans le mutisme ambiant. Fixant le vide, elle reprend une gorgée de gnôle. Son esprit embué lui ramène les bribes d’une chanson oubliée. Elle se lève, rallume le téléviseur. C’est la roue de fortune. Elle s’en fout, reprend une lampée, ferme les yeux. La pluie commence à tomber derrière les rideaux toujours fermés. Le volume de la télé augmente sur une publicité de Liberté 55. La télécommande ne fonctionne plus. La pluie amplifie sa cadence. Des trombes d’eau pétaradent sur le toit. Elle reboit. Elle n’entend pas le crissement des freins dans la courbe de la chaussée, le dérapage et l’éclatement de sa boite aux lettres vide sous les roues du véhicule. Toutefois, l’explosion du mur du salon sous la force de l’impact, la tire de sa léthargie. Elle est toujours sur le divan, intacte et pétrifiée alors que tombent des lambeaux de plâtre et de poussière sur l’écran qui lance des flammèches colorées. La table et ses pilules n’existent plus, a soudainement été remplacée par un tas de ferraille d’où émerge un homme titubant qui se laisse tomber à ses cotés et se prend la tête entre les mains. Elle entend soudainement un hurlement sorti tout droit de sa propre poitrine. L’homme parait légèrement ivre, relève la tête, la regarde avec un air désolé, se confond en excuses, dit qu’il s’appelle Gaël, lui demande son nom. Elle est stupéfaire de s’entendre lui répondre, surprise du son de sa propre voix. Elle lui tend la bouteille. Il boit. Elle se met soudainement à trembler par saccades. L’homme la prend dans ses bras, la berce. Ensemble ils boivent en silence en regardant la pluie s’infiltrer par la cavité dans le mur. Elle se dit que demain, dès le petit matin, elle sortira par ce trou et se rendra à la pharmacie acheter du mercurochrome et des pansements pour soigner la coupure qu’il s’est fait à la joue.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s