Gagnant.

Dans toute la plénitude de ta folie, tu es belle, tu rayonnes, tu es vivante et ton cerveau danse une danse que personne ne comprend. Jamais ton délire n’aura été aussi intense. Tu me regardes de tes grands yeux noirs cerclés de khôl, de ta bouche dégouline un filet de bave sucrée. Tu dessines des zèbres multicolores aux fenêtres. Tu me demandes d’en choisir un et tu cries: We have a big, big, winnerrrrrr!!

Et je lève les bras en l’air pour te faire plaisir. Je suis chanceux. J’ai encore gagné.

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Amour et plaisirs masos

J’ouvre les yeux dans le noir. Je ne bouge plus. Son souffle se calme dans mon cou. Ses bras comme des ailes, me tiennent serrée contre lui. Puzzle de la petite cuillère. Je ne veux pas dormir. Je savoure, appuie sur la marche arrière de ma mémoire : son sourire, son regard croustillant, ses menaces de supplice, ses gestes, la douleur qu’il m’inflige, le plaisir qui nous anéantit, l’extase, nos cris.

Maintenant l’heure est bleue et un vent léger entre par la fenêtre. Comme mus par un signal secret et imperceptible, nous nous retournons synchro de l’autre côté de l’aube. Je suis dans son dos. Je le respire, me vautre à outrance dans ses cheveux et glisse mes ongles acérés sur sa peau. Je ne veux pas qu’il dorme, qu’il parte loin de moi dans le sommeil. Je souris béatement. Mille promesses nous lient.

Je vérifie l’alphabet de l’amour perdu.

Mille promesses nous mentent.

Je reprends une gorgée de whisky pour placer un W dans cette histoire et mets un terme à cet exercice d’écriture masochiste.

La pluie sur une tente

Ils se sont rencontrés sur le quai d’un traversier, au hasard de leurs vacances respectives. Elle débarquait de l’autobus, lui stationnait sa minifourgonnette modifiée pour l’escapade. Ils avaient tout de suite partagé leurs intérêts et conclu, d’un élan rustique, avec un projet de camping sur-le-champ. Jusqu’à lundi. Trois nuits.

La proximité n’incommodait pas les beaux inconnus. Au contraire, l’aisance s’est aussitôt transformée en idylle amicale. Leurs habitudes apparaissaient en toute liberté. Après deux jours, ils se devinaient. Sous le soleil du Cap-Breton, leurs quotidiens s’emmêlaient comme un nuage.

L’amour. Chacun mettait sa part de pudeur et de retenue afin d’éviter la question. Ils y pensaient l’un et l’autre, sans doute. Dans un respect immense comme le décor, ils ne provoquaient rien. Lui, comme elle, avait son histoire et ses fantômes.

Ainsi, dimanche, la dernière nuit, alors qu’ils étaient séquestrés dans la tente pour cause de tempête de pluie, elle se rapprocha enfin. Joue contre joue, dans le même sac de couchage, alors que la bâche battait au vent comme une aile de poulet, elle lui demanda si, peut-être, il pouvait l’embrasser maintenant.

Jour du Seigneur?

Mon cadran n’annonce pas la Bonne Nouvelle. Y’annonce juste la job de marde.
Journée du repos, my ass!
Jésus Christ notre sauveur.
Alléluia. Amen.
Ta yeule.
Demande-moé, voir, si ça m’fait plaisir de me lever…

Quand j’étais jeune, j’étais une impure. Moi pis l’fleuve Saint-Laurent, même affaire.
C’est moi qui ai décidé de me faire baptiser.
Aweille la face beurrée d’Saint-Crème pis toute la patente.
À neuf ans.
Pis l’bon Dieu m’est rentré d’dans.

Mon grand-père disait « parlez de dieu si vous voulez, mais v’nez pas m’dire qu’il est bon… » Asteur, à part Kevin Parent, y’a pus vraiment personne qui en parle…

J’me rappelle qu’au secondaire, entre une puff de hash pis un cri de Kurt Cobain, j’faisais mon chapelet. Des fois. Un peu à cause de madame Jourdain. Je me rappelle que je priais. Pis un moment donné, j’ai compris.

J’ai compris que l’bon dieu, c’est quelque chose à quoi on s’accroche pour pas mourir seul.
Pour pas tomber. Pour nier la vérité. Parce qu’on a peur de faire face au vide.
Écran total contre la lucidité de la vie.
Un peu comme l’amour.
Ça existe pas. Rien de tout ça n’existe.
On s’accroche à ça parce que sinon y’aurait pas grand-chose. Parce que sinon y’aurait rien…

En tout cas.

Asteur, le dimanche, je ne sers plus l’bon dieu. Je ne prie plus non plus. J’mets mon cadran pis j’me coule un espresso, regrettant déjà le métro.
Asteur le dimanche, j’souris pas trop.
J’punche ma carte dans slot pis j’me gave de scrap pour diner.
Le dimanche, j’prie pas : j’me fais chier.
J’pense que des fois j’aimerais ben mieux prier, crois-moi.

Pendant que d’autres vont au parc ou promènent leur chien, moi j’cours comme une poule pas d’tête dans un poulailler climatisé. Mes p’tites ailes de poulet se font aller dans tous les sens. Dieu est loin derrière moi. Sa face me r’vient pas…
Pendant qu’tu construis ton jardin, pendant que tu fais mijoter ta sauce pis mariner ton filet, moi j’mets et remets en tablettes Jésus de Nazareth.

Désolé pour les Cajuns…

La grippe aviaire avait anéanti toutes les populations de volailles de tous les continents

Pour le monde entier c’était la catastrophe

Pour les Cajuns c’était pire encore

Lorsque l’ouragan Katrina frappa les côtes de la Louisiane pour raser tout l’état en 2005 – tout le monde voulait survivre – aujourd’hui – sans ailes de poulet – tout le monde voulait mourir – chaque jour des Cajuns se jetaient des immeubles environnants de toute altitude – déprimés

Faute d’ailes – ils s’écrasaient sur le sol – à s’en décarcasser le corps

C’est alors qu’on m’a kidnappé et remis de force le dossier en me disant : T’as intérêt à faire vite mon gars !

Il me fallait créer à partir des spécimens restants et protégés une nouvelle espèce mutante et résistante à cette virulente agression virale

Inutile de vous dire que de nombreuses multinationales battaient sérieusement de l’aile à l’époque

Ma mission était de régler tout ça dans les plus brefs délais – rien de moins !

Moi le prodige de la science – Moi l’amoureux des bêtes – Moi le végétarien convaincu

Je me suis donc attelé à la tâche contre mon gré – le revolver sur la tempe

On m’a enfermé dans mon propre laboratoire – sous haute détention

J’ai alors cloné – mélangé – mixé – imaginé – projeté l’inimaginable

Au septième jour – c’était dimanche – j’ai trouvé l’inconcevable solution

À la fois géniale et révolutionnaire – À la fois terrible et inhumaine

J’ai créé un poulet résistant à toute infection – pouvant être doté de neuf ailes – 6 à droite – 3 à gauche – ce qui lui donnerait une démarche bancale et titubante et terriblement douloureuse

Dans la nuit du septième au huitième jour – j’ai beaucoup bu – j’ai retiré mes lunettes et contemplé l’obscurité – à minuit j’ai détruit par le feu tous mes travaux – mes geôliers n’avaient pas tout prévu

Au petit matin – j’ai ouvert la fenêtre de mon laboratoire – j’ai enfoncé mes mains dans mon sarrau de chercheur

Puis j’ai sauté dans le vide au son du chant du coq qui pour saluer mon courage hurlait Cocorico !