Sud

J’ai pris la voiture il y a deux heures
Depuis je roule – vers le sud
Je traverse les douanes
Première station service – j’achète des cigarettes – aussi
Les mêmes que je fumais quand j‘ai arrêté il y a quinze ans

Dans le soleil couchant – j’allume ma première clope
Première bouffée – wow
Je monte le volume de la radio
J’appuie sur le champignon

Le soir tombe
Et les souvenirs défilent à mesure que je m’enfonce dans la nuit

Pourquoi m’as-tu appelé ?
Pourquoi cette détresse ?
Pourquoi quinze ans plus tard !

Pourquoi ai-je répondu !

J’ai 1 500 kilomètres pour y réfléchir – 14 heures pour ressasser tout ça

Sur le sol de la voiture – un sac de cuir
Dedans – un marteau – une pince – une scie à métaux – des tournevis

Un panneau dans mes phares

Pure mort

Le nom d’un petit village de la côte est

Pure mort

Je roule – je fume

Je dévisse le goulot d’un 12 onces de whisky

Je prends une gorgée que je garde en bouche

Je grimace

Je crache le tout par la fenêtre

Sois prudent sois prudent

Je rebouche le flacon – le jette sur le siège avant

J’allume une cigarette

La voiture dévore les kilomètres

Je repose la tête en arrière

Comment as-tu pu me retracer
Après toutes ces années

On devait plus se voir
Plus jamais

Puis ton téléphone
Tes cris
Tes supplications

J’ai bondi
J’ai pris ce que j’avais sous la main
Pour te libérer

Maintenant j’arrive
Je viens
Pourquoi ! j’sais pas !

Dans quoi trempes-tu encore ?
N’as tu rien appris – n’as-tu rien compris !
On s’était pourtant promis !

Quelle est la véritable nature de cette urgence !

N’as-tu que moi – encore – après tout ce temps
Pour seul recours – pour seul secours

La bouteille de whisky est maintenant finie
La troisième

Le jour se lève

L’aube est rouge

Je contourne le bloc – j’arrête la voiture

Dans le rétroviseur je me regarde

J’ai l’air d’un mort vivant

Je renvoie mes cheveux en arrière – j’expire
Je ramasse la boite à outils improvisée et je descends

Je regarde à droite – à gauche

Je traverse la rue

Devant la porte

Je regarde derrière moi

Je pose un genou à terre

Je dois ouvrir la porte

Mais la porte s’ouvre

Et tu es là

En petite culotte – les seins nus – vieillie et amaigrie

Avec tes amis

Tu me pointes du doigt

Tu recules et tu titubes

Ton corps se cogne contre les murs

Tu éclates de rire

Tes amis rient – aussi

Des tas de saloperies jonchent le sol

Je me relève – je ne comprends plus rien

Je serre le poing

Je fais deux pas

Mon tournevis te transperce

Salut Antoine

De: Charlotte

Envoyé: dimanche 27 juillet 2014 16h22

À: @ntoine1@gmail.com

Sujet: Salut !

 

Antoine,

j’ai quelque chose à te demander: as-tu une perceuse ?  J’ai deux toiles et une affiche laminée que je voudrais installer sur un mur, mais j’ai pas de perceuse.

Daphnée et Aude sont venues chez moi cet après-midi pour le thé. Elles m’ont aussi aidé à finir de classer mes livres dans la bibliothèque. Disons qu’on a plus feuilleté que rangé mes livres ! Je peux te dire qu’on  a passé un bon moment   !

Tu me diras si tu as une perceuse ?

Merci encore !

À +

PS: c’est un mur mitoyen.

 

Albert

Albert, cher voisin, merci d’être là. Merci de nous aider dans notre nouvelle vie de propriétaire. Nous qui ne possédons absolument rien. Merci de nous fournir en conseil et en outils. Sans vous je ne sais pas où nous en serions. Albert, je ne peux vous dire à quel point nous étions heureux de vous rencontrer, vous et votre épouse, avez su nous faire sentir bienvenu dans notre nouveau quartier. On aime bien vous voir travailler sur tous ces outils que vous achetez pas cher au marché aux puces, pour leur donner une deuxième vie. Une fois votre besogne terminée, ces outils usagés redevenus presque neuf, reprenne le chemin du marché aux puces où votre ami Réal les revends pour un petit profit.

Dans votre garage, se trouve une inestimable source de scies, marteau, extensions, tronçonneuse, pinces, perceuses, niveau et combien d’autres dont le nom m’échappe.

Merci Albert d’être là pour nous, merci de nous prêter vos outils

Mange ta main garde l’autre pour demain

Cher X

J’imagine que tu as d’abord crié mon nom en pensant que ton poignet lié à l’anneau de fer sur le mur de pierre constitue un petit jeu de plus, comme certains que tu m’as fait subir en m’emmenant dans ce trou isolé et perdu. Comme tu me l’as déjà mentionné, personne ne vient jamais jusqu’ici, aucune âme qui vive à plus de 200 km alors rien ne sert de perdre ton énergie à t’époumoner.

Je peux imaginer ton cœur commencer à battre de panique et ta colère grandissante alors que tu découvres cette lettre sur l’oreiller qui porte encore l’empreinte de ma tête et quelques traces du sang de cette dent que tu m’as fait perdre dans ta folie; cette même colère qui maintes fois m’a causé des terreurs et cette folie sadique écrite en des cicatrices qui marqueront de toi, mon corps à jamais. Je suis déjà loin alors que tu découvres ce petit mot. J’aurais pu te lier les deux poignets et tu serais sans doute mort de soif, de faim et de froid dans la chambre de cette vieille maison de pierres que tu aimais appeler ton jardin des tortures. Mais j’ai préféré te faire goûter aux supplices des grandes décisions. Alors voilà, je t’ai laissé un bras et une main libre avec laquelle tu pourras trouver dans le coffre sous cette lettre, deux outils de ton choix pour te libérer : un scalpel (celui avec lequel tu as gravé ton nom de crapule dans mon dos, tu te souviens?), un chalumeau à acétylène et un briquet. Je te laisse le plaisir d’imaginer les possibilités. Bien sûr, je repars avec ma voiture. Si jamais tu te libères, il y a toujours ce vieux camion qui fonctionne encore m’avais-tu dit. Sache que tu ne me trouveras plus jamais et que si tu t’avises à contacter les flics tu te tireras dans le pied car j’ai découvert assez de saletés sur ton compte qui te feraient croupir le restant de tes jours dans un trou crasseux.

Sur ce, je te souhaite bonne chance en enfer et je te prie d’accepter l’expression de mes sentiments distingués.

 

Ta dernière victime

On m’a sexé

Me voilà comme cupidonnée pour une aventure en mer. La tête lourde, mais l’âme qui libertine pour défilader la ville. On chaudasse en été. La moustache gouttelette et le front soleille. On est beau et on s’en fleuronne. On a plein d’invitations.

Là, celle-là, pas facile à honnêter. Le capitaine a presque deux fois mon âge. Je suis rose. Il coquillage. J’ai envie. Mais pas. J’aurais juste nuagé. Pas comme lui. Lui, il visage.

Les cheveux fous, je vaudoue une étoile pour me compliciter. J’ai besoin de la Grande Ourse. Besoin qu’on me lueurre un peu. La décision. Je tranquille un signe sur ma chaise. Patiente. Avec les yeux turquoisés de rêves salins et l’envie d’un quai.

Surprisez-moi d’oxygène. Et sans artifice, je me nature à vous.