Une Pièce de Trop

J’ai acheté un chalet le printemps dernier et ce qui j’y ai vécu l’été qui a suivi m’a convaincu d’une chose.

Au début tout était beau – parfait – tout comme je l’avais imaginé.
La végétation – la rivière – le chant des oiseaux – la solitude.
L’endroit absolu pour écrire – dans l’air pur de la nuit.

Puis il y a eu ce trou dans le mur et tout a basculé.

Au village – tout le monde m’a regardé drôlement quand j’ai dit que j’avais acheté le chalet du bout du rang – des regards emprunts de stupeur, d’empathie et d’autres sentiments qu’on ne s’attend pas et qu’on ne comprend pas de prime abord.

Mais que je comprends aujourd’hui.

Il est vrai que la maison je l’ai eue pour pas cher – une bouchée de pain on dirait de nos jours où tout refuge bucolique vaut une fortune surestimée.

Je n’ai jamais vu l’ancien propriétaire ni l’agent qui me l’a vendue.

Je ne me suis douté de rien. Aurais-je dû ! Pourquoi donc ?

J’ai appris par la suite qu’elle était en vente et inhabitée depuis 13 ans.

Mais revenons à ce trou dans ce mur.

J’écrivais dans la nuit – je tapais frénétiquement sur le clavier de mon portable – et alors que je cherchais l’inspiration au loin – dans le vide où se meut invisible l’inspiration – mon regard s’est posé sur un trou dans le mur d’en face – qu’un trou – qu’un tout petit trou – que je n’avais jamais remarqué tant il était petit – mais qui ce soir pour moi prenait des proportions énormes – j’y décelais comme une lueur alors qu’il faisait nuit noire – je m’en suis donc approché et me suis agenouillé pour y coller mon œil.

J’y ai vu une pièce – une pièce meublée et illuminée – une pièce de trop.

J’ai reculé et me suis relevé – je suis sorti et j’ai fait le tour du chalet.

Dans la nuit étoilée – en plein air – je me tenais dans cette même pièce que j’avais vue de l’intérieur – seulement elle n’existait pas – mais ça je le savais déjà – mais c’était plus fort que moi – il fallait vérifier – tout ça semblait si réel.

Je me retrouvais donc à moitié nu – dehors – en plein mois de juillet – en pleine chaleur – dans une pièce qui n’existait pas.

Il y avait cependant un trou dans le mur extérieur de la maison – d’où l’on percevait une lueur – je me suis approché – me suis agenouillé dans la terre humide de la rosée naissante – j’y ai collé mon œil – j’y ai vu une pièce meublée et illuminée – la mienne cette fois – que je reconnaissais avec mon portable sur le bureau.

À midi le lendemain je me réveillais – au milieu du jardin – l’esprit tout engourdi.

Je me suis dit que j’avais du rêver – que j’avais dû trop boire – que mon imagination s’était emportée.

Je suis rentré – le trou était toujours là – j’ai regardé par l’orifice – j’y ai vu que le jardin – la végétation et le matin.

Tout était rentré dans l’ordre – du moins je le croyais – du moins je l’espérais.

J’ai mis ça sur le compte de l’hallucination de nouveau propriétaire.

Au troisième soir cependant – j’ai entendu une porte claquer – assis sur un petit tabouret j’ai posé l’œil contre le trou et observé cette pièce que je ne m’expliquais pas – un homme de dos était assis à la table – il a débouché une bouteille – il a bu au goulot – s’est essuyé la bouche de son avant-bras.

D’un coup il s’est retourné pour regarder en ma direction – il a levé sa bouteille et a dit :

– À ta santé mon gars en me faisant un clin d’œil.

J’ai reculé et me suis enfargé dans le tabouret avant de tomber lourdement et maladroitement sur le sol.

J’étais effrayé – l’homme derrière la cloison qui m’avait salué – c’était pas seulement surréaliste – mais en plus – c’était moi – vieilli – négligé – âgé – le moi que personne ne voudrait jamais voir – seulement là – moi – je le voyais.

Du trou dans le mur une voix a alors murmuré : – Tu veux qu’on parle ou bien t’as trop peur ! T’as toujours eu trop peur d’ailleurs ! T’as toujours été qu’un lâche !

J’ai vu son œil occupé l’orifice – je l’ai vu bouger de droite à gauche – de haut en bas – j’ai vu sa bouche s’y coller – sa langue le traverser – c’est beau chez toi dis donc – et bien plus grand qu’ici – tu m’invites !

Puis il y a eu son rire gras faisant écho partout.

Je me suis précipité sur le trou que j’ai bouché comme j’ai pu et je suis sorti sur le perron – le souffle court – le cœur battant.

Qu’est-ce que c’est que cette merde je me suis dit.

De l’extérieur j’entendais cette voix étouffée m’interpeller.

Tu veux pas me parler – reviens – tu veux pas me voir – allez reviens – je suis le moi de toi que tu veux nier – cacher – comme un parent dont tu aurais honte – un fils handicapé – le toi de toi qui fait que tu n’es pas parfait – la rouille qui ronge la carrosserie.

J’ai bien hâte de voir ce que tu vas faire – sérieux – j’ai très hâte – vas-tu enfin m’accueillir – me recevoir – dialoguer – ou encore une fois – me faire taire – m’enterrer. Je sais que c’est ton choix – mais sache que moi j’suis là – moi j’bouge pas – moi j’reste là.

Les jours qui ont suivi – surtout les nuits – car c’est là que la pièce voisine s’illuminait – je m’observais – en silence – j’observais l’autre côté de moi-même – lequel s’exhibait sans pudeur tant c’était sa nature.

J’avais entretemps mis en vente le chalet pour m’en débarrasser au plus vite.

Mes journées se résumaient donc à dormir le jour – écrire la nuit – et épier cet envahisseur familier.

Au vingtième jour de ces invitations à communiquer que je considérais comme des supplications – j’ai communiqué – l’observation a fait place à la parole – on a dialogué.

Vingt jours plus tard je recevais un appel important.

Un entrepreneur chinois voulait ma maison – il m’offrait dix fois le prix que je l’avais achetée.

J’ai acheté illico du champagne – au village tout le monde m’a trouvé d’une humeur nouvelle – vous avez meilleure mine monsieur aujourd’hui m’a-t-on dit – c’est rassurant !

Le soir venu j’ai trinqué à mon avenir.

Pour faire court – disons que…

Je n’ai pas vendu !

Car au travers de cette cloison et des conversations – j’avais enfin trouvé la paix – et l’inspiration.

Aujourd’hui – la pièce de trop a bel et bien disparu !

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