14 juillet

C’est fou comme une action peut en entraîner une autre.
Dans le cas qui nous préoccupe – tout débuta de façon anodine.
Mais je crois que toutes les pires choses débutent de façon anodine.
Chaque naissance n’est-elle pas l’annonciation d’une terrible tragédie.

Mon frère et moi avions de bonnes intentions.
Aider.
Aider cette vieille dame à rentrer chez elle.

Sous le soleil ardent d’un après-midi impitoyable – jour de fête – mon frère et moi rentrions d’une kermesse villageoise – j’avais onze ans et il en avait quinze.

Sur le chemin du retour nous buvions tour à tour le fruit d’une kleptomanie juvénile – une bouteille de mousseux habilement dérobée sous les yeux des parents – initiation heureuse – on se vantait respectivement en rotant de notre coup si bien réussi.

Puis voilà cette vieille dame en détresse sur le bord du chemin – à genoux – haletante – une main au sol.

On s’approche donc pour s’enquérir de son état – bon-enfant que nous sommes.

Mais à notre vue la vieille prend peur – panique – voit la bouteille – se relève péniblement et trébuche dans un ralenti à l’issue clairement fatale pour s’écraser le crâne sur un rocher bien trop pointu.

On est resté figé – mon frère a échappé la bouteille sur le sol qui s’est brisée – moi j’ai mis les mains sur mes oreilles – puis sur mes yeux – puis sur ma bouche.

Quel spectacle traumatisant.

Comme on était sûr d’être accusés – on a décidé de cacher le corps.

On a traîné la vieille dans les bois et mon frère est allé chercher une pelle à la ferme.

Le sol était dur à creuser – le trou trop petit – mon frère est allé chercher une scie et un marteau à la ferme – on a scié – creusé – frappé – dispersé le corps dans les trous – il y a avait du sang partout – sur nous – vraiment partout.

Puis on est rentré sur le vélo de mon frère – lui devant – moi derrière – la nuit tombait.

À la ferme on s’est lavé – avec les outils – on a tout nettoyé.

Au sortir de la douche – mon frère m’a empoigné violemment.

– Hey – tout ça c’est secret – tout ça ça reste entre nous !
– J’te jure j’dirais rien ! C’est Ok !

Les parents sont rentrés – ivres ils se sont couchés – mais pas sans nous faire la bise et nous souhaiter encore un bon 14 juillet – fête nationale des français.

Deux jours tard – l’absence de la vieille occupait un entrefilet dans le journal du village.

L’enquête n’a pas eu lieu – la vieille n’était délibérément pas aimée. On la qualifiait souvent de vieille folle – de nuisance qui bloquait systématiquement tous les projets à la mairie – un véritable frein au progrès et à la prospérité du village.

On aurait dit que tout le monde respirait mieux depuis son absence – même le chef de la gendarmerie locale à qui elle avait intenté un procès pour harcèlement et qui mettait en péril ses économies de retraite ainsi que celles de sa femme.

Faute de famille – faute de réclamations – on a présumé qu’elle avait déménagé.

L’histoire fut vite oubliée.

Un mois plus tard – notre chien s’est arrêté devant la porte de la cuisine qui donne sur le potager – de sa gueule il a lâché un os énorme recouvert de terre et de lambeaux de chair dégradée – un fémur.

Tous on s’est retourné – le chien avait l’air ravi.

Tous on s’est tu – puis mon père a dit : Marcel, va m’enterrer ça dans l’jardin ! Ça presse !

On a plus jamais entendu parler de cette histoire – la maison de la vieille est devenue la maison des jeunes – on s’y retrouve maintenant pour jouer au ping-pong et parler de nos mauvais coups.

Mais entre deux bouffées de cigarettes – devant une photo encadrée de la vieille dame et conservée comme pour conjurer un mauvais sort – j’peux pas m’empêcher de penser – quand même – des fois – quel dégât tout ça !

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