Jumelle

L’aiguille se fraye un chemin entre l’arcade sourcilière et le sommet du galbe de ma joue. J’en éprouve sa ligne de feu. Je respire un bon coup les yeux clos, tandis que le tatoueur s’affaire à ma fatale transformation. J’ai toujours détesté qu’on me touche le visage mais aujourd’hui chacune de ses parcelles passera sous le labour du dermographe. Je repense aux esclaves marqués du stigmate odieux des maitres. Pourtant, l’encre indélébile qui pénètre ma chair me rapproche de la liberté, m’éloigne de plus en plus et à jamais de l’infâme miroir de ma jumelle.

Mes pensées vagabondes me ramènent en des temps heureux sous le soleil de notre petit village. Juliana riant aux éclats dans sa robe de lin lilas. Je poussais la balançoire sur laquelle elle prenait place. Mon tour ne venait jamais. J’avais taché ma robe en tombant dans une flaque. Mes parents, comme cela se faisait à l’époque, nous affublaient de vêtements identiques, nous coiffaient des mêmes nattes, nous choisissaient les mêmes couleurs de cartable. À l’école on nous confondait sans cesse. Néanmoins, j’étais jalouse de ma sœur, du charme qu’elle avait hérité de ma mère, du pouvoir qu’elle exerçait sur les autres. À la fin de l’adolescence nous avions emménagé ensemble à Montréal pour poursuivre nos études. Elle avait réussi, passé sa maitrise, décroché un bon boulot, rencontré l’homme de sa vie et était parti vivre avec lui. Je ne m’étais pas rendue au BACH et je vivotais de 56 métiers. Dans la rue, on m’interpellait souvent en pensant que j’étais elle, même plusieurs années après la fin de nos études; je n’éprouvais la plus part du temps qu’un certain agacement tout au plus, jusqu’à ce sombre jour…

Son visage souriant sur la une d’un grand média, accompagné des mots, tueurs en série, couple maudit, séquestration, viols, assassinat, squelettes d’enfants retrouvés. Des photos d’elle, de son mari, de nous, enfants identiques sous le soleil. J’en ai vomit ma vie. S’en est suivi la frayeur d’apercevoir mon visage dans le reflet d’une glace; des semaines voir des mois terrée dans mon appartement à me faire harceler par des journalistes, à me faire honteusement dévisager par le gars du dépanneur, par des parents sur la rue qui vont reconduire leurs enfants à l’école en les soustrayant soudainement au champ d’un possible coup d’œil de ma part…

L’éperon au-dessus de ma lèvre déambule comme une caresse, surplombe ma joue jusqu’à la paupière. Je me prends à souhaiter l’accidentelle percée de l’œil. Demain je raye tout et recommence une nouvelle vie, marginale, dans l’anonymat.

 

 

 

 

 

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2 réflexions sur “Jumelle

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