étrangers

dans la rue comme plusieurs je suis un quidam qui soliloque

on se saoule tous du vide espace dans l’abandon de l’existence esseulée

toujours en quête de réponses

toujours à la recherche de nos âmes jumelles

Yeux de merlan frit

Dès mon enfance, j’ai toujours su que le quotidien des autres m’était plus intéressant.  Je n’ai jamais eu de grandes choses à accomplir, à dire, ni même l’envie de le faire.  Je pouvais rester assis durant des heures sur le canapé à fixer le mur.  Aucune pensée ne me traversait l’esprit.  Le vide.  Le vrai.

Souvent, ma mère se lassait de me voir rien faire.  Elle allait me reconduire chez mes grands-parents afin qu’ils essaient d’éveiller en moi une passion, un désir de connaitre quelque chose. N’importe quoi.  Elle avait essayé tant bien que mal, sans jamais arriver à avoir un brin de vitalité de ma part.

Au grand malheur de mes vieux et de mes vieux-vieux, les années passaient et toujours rien ne m’intéressait.  Je n’avais jamais rien à dire, aucune opinion.  Je regardais les gens qui défilaient devant moi, les fixais jusqu’à ce que je ne les vois plus. Parfois, j’entrouvrais la porte de la chambre de ma grand-mère pour regarder à quoi elle s’adonnait.  Je ne me manifestais pas, je faisais simplement la regarder.

Un jour, la vieille de la vieille s’est fâchée contre moi.  Parait que c’est vraiment tannant d’avoir une espèce de larve comme petit enfant.  Elle m’a donc confiné à rester dans le solarium, la pièce au-devant de la maison qui donne sur la rue; vitrée au grand complet, pleine de lumière et vie.  De là, elle ne me voyait pas à rien faire, ça me convenait.

 Je fixais la route, les gens qui y passaient, sans jamais me questionner sur leurs activités.  Il y avait un panier en osier à droite de la chaise où j’étais toujours assis, dans lequel il y avait des revues sur l’économie et la politique. Évidemment, ça ne m’intéressait pas. Il y avait aussi cette boite noire dans laquelle je n’avais jamais fouillé.

Un moment donné, je ne sais pas ce qui s’est produit chez moi, j’ai soudainement eu envie d’ouvrir cette boite. J’y ai trouvé à l’intérieur deux paires de jumelle qui dataient sûrement du temps de la guerre. Quoique j’en ai aucune idée, je ne sais pas c’était  quand la guerre.

Un peu avant l’heure du souper, les voisins d’en face sont revenus à leur domicile. J’ai pris les jumelles et j’ai regardé dans leur maison.  La femme était pressée, tellement pressée qu’elle criait après ses enfants sans arrêt. Son mari attendait qu’elle prépare le souper, il devait quand même voir à ses tâches avant que ça ne soit près. Il devait tondre le gazon, faire les devoirs avec les enfants,  partir une brassée de lavage et vider les boites à lunch des enfants.

Pendant ce temps, les enfants eux aussi couraient partout. Les devoirs, le souper, la vaisselle, le linge pour le lendemain, se brosser les dents…  Et cette pauvre dame qui n’avait pas eu une seconde pour elle; plier le linge, ranger le linge, ranger la vaisselle, préparer les lunchs pour demain, même celui de son mari. Le soir, elle s’est écroulée sur le canapé, elle pleurait, elle avait l’air complètement exténuée.

Ce jour-là, j’ai eu une révélation.  J’ai compris pourquoi j’étais toujours aussi amorphe.  Pourquoi je pouvais rester des heures à ne rien faire. Je ne ressentais jamais le stress. Je n’étais jamais pressé. Rien ne m’inquiétait.  Je ne sais pas pourquoi j’ai dû le constater au travers de ces jumelles, comme si j’avais pour un instant mis les yeux de quelqu’un d’autre.

J’ai remis les jumelles dans la boite, repris mon siège, attendu que ma mère vienne me chercher pour qu’on rentre à la maison.  Je ne me souviens pas quelle heure il était quand elle est arrivée, ni même de ce que nous avions mangé pour souper ce jour-là, mais j’étais heureux, vide et heureux.

Pour le plaisir de l’œil.

Chaque lundi soir, le même rituel.
Il s’asseyait devant la fenêtre, lumières éteintes, posait les longues vues près de lui sur la table.
Il attendait.
Et chaque lundi soir, vers les 23 heures, dans l’immeuble en face, une fenêtre s’illuminait.
Une jeune femme aux cheveux courts entrait dans la pièce, enlevait son manteau, le jetait sur le lit.
Puis elle se plaçait devant la fenêtre pour ôter son chandail, en levant haut les bras.
Son œil enflammé collé sur la lunette, il sentait le désir pointer.
Alors la jeune femme s’agenouillait devant lui, et pendant qu’elle s’affairait à lui plaire,
Il caressait les cheveux courts d’une main,
et tenait les jumelles de l’autre.

Jumelle

L’aiguille se fraye un chemin entre l’arcade sourcilière et le sommet du galbe de ma joue. J’en éprouve sa ligne de feu. Je respire un bon coup les yeux clos, tandis que le tatoueur s’affaire à ma fatale transformation. J’ai toujours détesté qu’on me touche le visage mais aujourd’hui chacune de ses parcelles passera sous le labour du dermographe. Je repense aux esclaves marqués du stigmate odieux des maitres. Pourtant, l’encre indélébile qui pénètre ma chair me rapproche de la liberté, m’éloigne de plus en plus et à jamais de l’infâme miroir de ma jumelle.

Mes pensées vagabondes me ramènent en des temps heureux sous le soleil de notre petit village. Juliana riant aux éclats dans sa robe de lin lilas. Je poussais la balançoire sur laquelle elle prenait place. Mon tour ne venait jamais. J’avais taché ma robe en tombant dans une flaque. Mes parents, comme cela se faisait à l’époque, nous affublaient de vêtements identiques, nous coiffaient des mêmes nattes, nous choisissaient les mêmes couleurs de cartable. À l’école on nous confondait sans cesse. Néanmoins, j’étais jalouse de ma sœur, du charme qu’elle avait hérité de ma mère, du pouvoir qu’elle exerçait sur les autres. À la fin de l’adolescence nous avions emménagé ensemble à Montréal pour poursuivre nos études. Elle avait réussi, passé sa maitrise, décroché un bon boulot, rencontré l’homme de sa vie et était parti vivre avec lui. Je ne m’étais pas rendue au BACH et je vivotais de 56 métiers. Dans la rue, on m’interpellait souvent en pensant que j’étais elle, même plusieurs années après la fin de nos études; je n’éprouvais la plus part du temps qu’un certain agacement tout au plus, jusqu’à ce sombre jour…

Son visage souriant sur la une d’un grand média, accompagné des mots, tueurs en série, couple maudit, séquestration, viols, assassinat, squelettes d’enfants retrouvés. Des photos d’elle, de son mari, de nous, enfants identiques sous le soleil. J’en ai vomit ma vie. S’en est suivi la frayeur d’apercevoir mon visage dans le reflet d’une glace; des semaines voir des mois terrée dans mon appartement à me faire harceler par des journalistes, à me faire honteusement dévisager par le gars du dépanneur, par des parents sur la rue qui vont reconduire leurs enfants à l’école en les soustrayant soudainement au champ d’un possible coup d’œil de ma part…

L’éperon au-dessus de ma lèvre déambule comme une caresse, surplombe ma joue jusqu’à la paupière. Je me prends à souhaiter l’accidentelle percée de l’œil. Demain je raye tout et recommence une nouvelle vie, marginale, dans l’anonymat.

 

 

 

 

 

l’ermitage de salon

Pendant que tout le monde en parle, j’enfile mon plus beau masque à l’argile pour séduire les sciences naturelles et je me pars en rafale documentaire. Plus la vie s’éclaircit, plus mon esprit fou étonné se précipite sur sa toile pour la retisser. Des milliards de nanoparticules plus grandes que moi.

dans le brouillard philosophique

La Dentisterie pour les Nuls

Les pauvres étouffent, croulent sous des coupures, pendant que les riches les regardent en riant, les dents pleines de chocolats fins.
Cocheneries. Mi-cuits. Nougats. Chocolats.
 

J’étouffe. J’en connais pas un qui respire ben.
Pourtant, la vente de chocolat bat son plein. 

Leurs rires gras résonnent dans les p’tites têtes.
La bave chocolatée coule sur le menton des plus cons qui se tapent les cuisses jusqu’à se brûler les poils.
Ils regardent le spectacle de milliards de petits têtards qui tentent de se sortir la tête de l’eau et ils rient, ils rient, ils rient. 

 
Pour les pauvres, pas de chocolats.
Ça fait carier les dents.
La dentisterie, c’est juste pour les pourris.