Mise à Mort

Je n’ai jamais entendu cri si déchirant

Mes mains ont serré les barreaux du jardin à un point tel que j’aurais pu les briser – mes mains – ou les barreaux

J’avais treize ans

Un boucher à tué devant moi un cochon – un goret – une bête énorme

Après l’avoir attaché – d’un coup de masse en plein front – il l’a abattu

Un bruit sourd d’abord – lourd – violent – puis le hurlement du cochon – un cri terrible – strident – la détresse, la souffrance, la trahison et la mort à l’unisson – un cri qui résonne encore à mes oreilles quand j’écris ces mots – mes mains se resserrent spontanément – mais il n’y a plus de barreaux

Il a fallu un deuxième coup pour le faire taire

Puis après un bref silence – la fête a repris – les familles qui avaient invité le boucher pour mettre à mort le cochon s’en sont données à cœur joie – le vin a coulé – les rires ont fusé – ils ont même dansé

Le boucher – lui – a poursuivi consciencieusement son travail de désarticulation – il a brûlé au chalumeau les poils récalcitrants de l’animal – avant de le débiter chirurgicalement – de se garder pour lui les meilleurs morceaux – salaire oblige – et d’en prélever le sang jusqu’à la dernière goutte

Puis deux vieilles édentées aux manches relevées ont entrepris d’enfoncer leurs avant-bras dans les sceaux sanguinolents – pour en remuer le contenu encore chaud – fumant – pour ne pas qu’il coagule – pour préparer le boudin

Le boucher s’est lavé – il s’est épongé le front dans la chaleur de cette soirée du mois de juillet – la fête battait son plein dans la cour intérieure de la ferme – on avait allumé des feux – on lui a servi à boire pour le remercier et il a bu – il a parlé – puis il a bu – puis il a bu encore – puis il a ramassé ses outils de travail – son butin cochon – puis il m’a pris par la main

Allez viens – on rentre !

La main d’un boucher n’est pas délicate – elle n’est pas douce non plus

On est monté sur sa moto – puis on est rentré – à pleine vitesse – dans la nuit de la campagne vendéenne – ventre à terre – avec moi qui l’enlaçait dans les virages en lacets – pour ne pas tomber

Cet été-là – j’ai habité chez un boucher – il y a eu des bons côtés – il y en a eu des mauvais !

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