Eva P. ou ne plus se lever

6h15.
Eva P.
Elle peut, enfin, respirer.

Le cadran, il sonne tranquillement. Elle snooze. Neuf minutes de paix.
Juste. Neuf. Minutes.

Le cadran sonne encore pis Eva P. ne veut pas se lever même si elle n’a pas l’choix même si elle ne veut pas ça sonne et elle se lève bondit du lit les ch’veux dans face clac grosse claque sur le bouton ON d’la machine expresso s’habille deux temps trois mouvements coule le café allume une clope calle le nectar pas l’temps de l’déguster ni même de l’boire brosse brosse brosse se brosse les dents pas l’temps d’niaiser check-up de son sac clopes clefs lunch carte de job porte-feuilles STM Interac lighter rouge à lèvres crayon d’plomb crème à mains un grand bol d’air pis ferme ses yeux pis les ouvre.
Eva P. n’est pas réveillée.
Eva P. ne veut pas s’en aller.
Mais Eva P. est bien domptée.

Elle travaille bouge fait l’épicerie bouge passe par la boucherie le bar la garderie la SAQ l’école le cinq à sept le chien le gazon la pratique paye ses bills ses taxes sette des meeting embrasse ceux qu’elle aime le plus souvent possible le plus fort du monde court pour son kid son chum sa mère à ‘pital son cours de maçonnerie court pour sa vie court pour rattraper le temps qu’elle n’a pas le temps qu’elle n’a plus elle court pour ce qui compte pour ce qui presse vraiment là maintenant ici tusuite pour se sentir en vie parce que ça presse parce que ça part pis ça part vite parce qu’elle veut aller quelque part parce qu’avancer ça l’aide en ciboire.

Eva P. n’oublie jamais de respirer.

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Canot

J’m’en vais dans un monde que je connais et qui me fait peur.
J’embarque, encore, dans un canot.
J’y dépose mes effets.
Je sais même pas où je vais.

J’vais ramer. Même à contre-courant. Encore.
Si je frappe un rocher, c’est pas plus grave.
Ce sera pas la première fois.

Y fait noir. Y fait clair. Des fois y fait froid.
On se fie pas sur Météomédia.
Ça dit toujours n’importe quoi.
Je fonce. Malgré l’angoisse.
Qu’est-ce qui pourrait être pire que de frapper mon mur, le roc, le vide?

Rien.

On se relève tout l’temps.
Même quand on ne peut pas, même quand on a peur.
Même quand c’est pas l’bon moment.

J’suis amoureuse. Fack j’rame.
Le soleil se lève. Encore. Toujours.
Y fait clair dans mon canot.
Fait clair sur le lac.
Fait clair dans mon lit.
Fait clair sous ma peau.
Ça aurait pas rapport que je slaque.

J’ai même pas peur. J’suis pas une tapette.
J’pense qu’i va faire beau.
J’espère. Encore. Toujours.
Pour toujours.

J’boude pas

C’est pas le fer qui me fait faire des fuck you. C’est pas le sang non plus. C’est ceux qui pensent que le mur s’en vient.  Vite.

Je fais pas de boudin. J’en mange en criss.  Me lèche les lèvres. Je suis amoureuse.

Ma saucisse est mille fois plus savoureuse que la tienne.  Je suis la plus heureuse, la mieux nourrie, la plus comblée. Ma faim est sans fin.

Mon boudin blanc. Pour moi, à moi. Ma bouche ne demande que toi. Je te mangerai jusqu’à la fin des temps.

Dans Son Sang

Dès que je l’aperçois, les fils se touchent. Je la regarde rentrer dans l’bar, la tête bien haute, pas même un hochement de tête.
Fuck all.
Me dit qu’elle ne m’a peut-être pas vue. Que c’est peut-être pas voulu. Mais je vois bien, moi, qu’elle ne me voit pas. Qu’elle ne veut pas me voir.
Les fils se touchent.
Je tilte.
Je ressors, je fume une clope, pis deux. Je retourne à l’intérieur.
Fureur.
Je sors mon Laguiole.
J’avance vers elle, lentement.
Shop shop dans l’aorte.
Pis paf est morte.

Me penche vers la flaque. Pis je m’agenouille. Pis je m’étends de tout mon long.
Me revire sur le dos.
Me mets à faire l’ange.
Dans son sang.
Sourire béat.
J’attends la police. Me baignant.

L’Enfer

Cinq heures de char. Mini accident. Tes lèvres sur les miennes. Ma main dans la tienne. Nos coeurs qui s’enflamment. Nos corps qui s’appellent. Une quinzaine de 50. Pick-up, tracteur, Harley Davidson 1976. Peinture en canette sur Chevrolet. Torche pour allumer les clopes. Satan. L’Enfer. Prestone pur et muffler arraché. Zéro écolo. Mon sourire qui reste étampé dans ma face.  Pas besoin de guitare électrique pour rocker, bébé.

Comme un vulgaire déchet

C’était un samedi.
Même si le jour des vidanges c’est le mardi, ça ne t’a pas empêché de me crisser sur le bord de la rue.
J’étais même pas brisée, ni maganée, ni passée-date. Un peu sale, peut-être, mais encore très propre à la consommation.
Je valais encore quelque chose.

Tu m’as pitchée dehors pis j’ai atterri dans de la merde de chien pas ramassée. Moi non plus, d’ailleurs, personne ne m’a ramassée. Même pas les vidanges, le mardi suivant, parce que j’avais l’air trop neuf.

C’était peut-être ma couleur que tu n’aimais plus? Je ne sais pas, tu n’as rien dit. Beau gaspillage, belle pollution, bon débarras…
Un geste égoïste, passible d’emprisonnement, irréfléchi. Un geste de cave.

Je ne sais pas si tu regrettes. Je ne pense pas. Trop absorbé par tes nouvelles bébelles. Trop fermé d’esprit pour réaliser.

Je valais plus que ça. Je n’étais pas une cochonnerie.
Si je pouvais parler, je te dirais à quel point tu me fais chier.

L’Hommoizeau (ou la fable de la mouette)

Il n’avait rien d’un oiseau. Il avait tous les traits d’un homme, et se différenciait, par sa nature unique, de toutes autres espèces à plumes.
Avec raison, il ne se sentait jamais compris. Et toujours seul.

Sur ses bras poussaient de grands poils. Qui pognaient dans le vent. Ce qui facilitait son côté incognito dans notre clan d’oiseaux.
Il ne volait pas, mais il pouvait survoler la ville, en planant, afin de spotter sa proie, sa frite, sa nouvelle flamme.
Il se posait sur un nid, sans jamais vraiment le couver, mais profitait (le mot est faible) de la récolte de vers dûment gagnés.
Puis, il volait l’œuf dès qu’on avait le dos tourné…

Il trouvait le temps de se refaire une beauté, trouvait les moyens pour charmer.
Il enquiquinait pigeons moineaux pic-bois tourterelles et passereaux.
Prenait leurs frites, leurs femmes, leurs amis, leurs amours;
nos nids, nos œufs, nos vers:
Prenait toujours tout mais ne donnait jamais rien…

Un jour, à force de tout s’être fait voler et de ne plus avoir d’œufs à couver,
On a fait un meeting, nous, pigeons moineaux pic-bois tourterelles et passereaux.
On a fait un meeting et on a voté.
Cet hommoizeau devait changer, ou s’exiler.

On avait beau poser des caméras cachées, ça donnait pas grand chose… On n’avait jamais de preuve.
On avait beau lui refuser les vers et les vivres, il trouvait toujours un autre nid pour se nourrir.
Et pendant ce temps-là, mine de rien, on s’épuisait.

On a voté. Fallait que ça cesse, tout le monde s’entendait.
La différence, on l’acceptait.
Mais pas le vol de ce qui nous nourrissait.
Par contre, le vol de ses propres ailes (ou de son poil) nous allumait.
Fallait que ça cesse ou que ça commence.

On l’a finalement confronté, il avait le choix: l’exil ou l’envol.

L’envol de l’hommoizeau, full appuyé, vers son propre nid.
L’envol de celui qui va au loin, enfin.
L’envol de celui qui part pour mieux revenir, fort et équipé.
L’envol de celui qui ne veut plus subir ou profiter.
L’hommoizeau devait s’épanouir, maintenant, afin de se faire respecter par le reste du clan.
Pas comme les mouettes, qu’on veut juste tuer.
Mais comme un membre de notre espèce qu’il est fuckin’ temps de protéger.