Deadline

Il y a un temps où je vivais de ça, écrire des histoires. Quand je dis « vivais », c’est relatif : j’avais pas d’enfant, pas de maison, pas strictement besoin de chauffer l’hiver, et mes repas n’étaient pas toujours complets ni équilibrés. J’affectionnais particulièrement le groupe alimentaire « jaune » : petits sablés, pain et beurre, canne de maïs s’il le fallait.

Ouais, on dirait que je parle de ça, d’il y a 15 ans, comme une vieille qui regrette sa jeunesse, en ne conservant du passé que des souvenirs embellis, comme si j’avais oublié combien je redoutais le moment de payer les factures et les impôts, ou combien je m’étais gelé les miches dans mon un et demi ! (Parce qu’à moins de chier des best-sellers, l’édition, ça paye pas. Ce qui payait, c’était les interventions dans les écoles, les salons du livre et tout le bazar qui va avec.) C’est juste que, ce moment-là, professionnellement parlant en tout cas, c’était ma place. Mais il arrive des trucs dans la vie, surtout si tu fonctionnes au coup de tête, qui font que tu t’égares un peu dans ta quête d’équilibre… à force de vouloir redresser un bord, ben, tu tombes de l’autre. Finalement j’ai livré des pizzas en mobylette, j’ai accompagné des fils de ministres en voyage linguistique à San Francisco, j’ai interviewé des chefs culinaires et des maitres brasseurs pour des études marketing, bref, j’ai arrêté d’écrire (mais jamais de dessiner, parce que ça, ça se peut pas).

Force de frappes était une façon de remettre le pied à l’étrier après 10 ans de non publication personnelle, de dérouiller les neurones de l’écriture après avoir concentré mon peu de temps libre sur le dessin. La date de tombée hebdomadaire, dans mon cas le lundi, que je me suis efforcée de respecter pendant mes quelques mois de contribution, était un coup de pied au cul salvateur. Je l’ai maudite plus d’une fois, pour m’être couchée à des heures tardives, parfois après le deadline (hum). Aussi parce que c’était clair que j’avais pondu une merde, mais qu’il fallait quand même appuyer sur « publier »  – respect.

Ce deadline-là, et je l’écris là comme un petit contrat entre moi et moi, avec vous autres comme témoins, je vais m’en servir pour travailler sur cette histoire qui traine sur mon disque dur depuis quelques années. Ça s’appelle La collection, c’est écrit à 90 %, mais ce n’est pas illustré. À partir de lundi prochain, et tous les lundis suivants jusqu’à ce que je l’aie terminée, je m’engage à avancer La collection.

Alors, on pourrait appeler ça une démission, mais je préfère voir ça comme une rémission.

Un énorme merci à tous les frappeurs qui m’ont fait une place ici,

Stef

PS : Si vous voulez m’encourager dans mes délires picturaux, c’est ici que ça se passe.

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BANG

C’était froid, lourd, dur et obscène. Ça sentait la mort métallique.

C’était parfait.

Parfaitement fait pour lui.

Ça la faisait rire comme ç’avait été facile à trouver. Avoir su, elle l’aurait fait plus tôt. Elle se serait épargnée des souillures.

Tous les soirs, il s’annonçait d’un grincement olympien en grimpant les marches. Cette rengaine sinistre l’avait tourmentée jusque dans son sommeil. Cette fois, elle l’accueillit comme son alliée, comme une promesse de liberté.

Elle recula le cran de sûreté et pointa la porte. Il eu juste le temps de retrousser ses lèvres en une grimace haineuse.

« T’es qu’une sale p –

La pomme

Mimi avait toujours été rondelette, et les courbes lui allaient bien. Quand elle était minette, on l’appelait « la pomme », sa mignonne face potelée était à croquer avec ses petits pépins d’yeux pétillants.

Mimi avait beau être jolie, la mode était aux grandes maigres, et elle peinait à trouver galant. Si la vie de célibataire avait ses avantages – elle pouvait s’empiffrer à loisirs de beignets à l’érable et de fondants au chocolat sans avoir à endurer de rappels à l’ordre concernant sa santé en général – elle trouvait dommage de n’avoir personne avec qui partager ces voluptés.

Un matin, la peur de finir vieille fille la prit au saut du lit. Persuadée qu’il lui fallait maigrir pour trouver l’âme sœur, elle s’assis devant Google à la recherche de méthodes faciles pour perdre du poids, si possible sans couper dans les beignes. Grand-maman Simone, qui n’était pas avare de ses trucs, partageait justement la réponse sur son blogue MamieSaitTout.ca : il suffisait de s’emmailloter dans du Saran Wrap, quelques heures à chaque jour, boire beaucoup d’eau, blablabla, de l’air frais, « aller de faire votre travail normal autour de la maison », etc, etc. Ah ça, mamie était pas forte sur le français, mais la méthode semblait fonctionner, s’il fallait en croire les témoignages élogieux du site.

Effectivement, en peu de temps, les poignées d’amour de Mimi avaient fondu comme de la guimauve en camping. Miracle. Les proches n’en revenaient pas. Voilà même que le voisin du dessus lui tenait la porte et offrait de monter son épicerie.

Deux semaines plus tard, il l’invitait à boire un café. Mimi était aux anges.

L’idylle dura 6 mois.

« Mimi, va me faire un café ! » « Mimi, ton poulet est dégueulasse, t’aurais pu mettre moins de sel » « Mimi, c’est quoi ce bordel sur la table du salon, tu pouvais pas ramasser mes canettes, t’avais qu’ça à faire aujourd’hui ! » Mimi par ici, Mimi par là, Mimi n’en pouvait plus. Avoir su que c’était ça, être en couple ! Elle se retrouvait bien embêtée d’avoir ce… cet… individu sur les bras, et étant novice en matière de couple, ne savait plus quoi faire pour s’en débarrasser. Elle retourna donc aux sources du savoir ancestral et s’enquit auprès de Grand-maman Simone d’une « manière efficace de bousiller son couple ».

Au moins, les beignets n’empesteraient pas le vestiaire et lui chialeraient pas après…

Rosemont

Le wagon était vide si ce n’était pour ce couple d’adolescents qui se léchait avidement la pomme sous la face éternellement étonnée d’une jeune femme ventant un restau Thaï. Maude détourna le regard et mis son iPod en marche. Primal Scream pour couvrir les bruits de succion exagérés.

Elle avait hâte d’arriver chez elle, de laver l’amertume de la fin de son séjour. Elle avait eu du fun, en toute innocence, et puis, insidieusement, l’atmosphère s’était chargée de phéromones. Elle se trouvait drôlement ingénue d’avoir trainé avec les gars sans penser qu’elle deviendrait un objet de convoitise.

Dans ses oreilles, Björk entamait Immature.

C’est vrai qu’elle était la seule fille de la gang… Elle réalisait seulement maintenant que les tournées générales que Simon s’empressait de payer au bar, les conseils protecteurs de Guy, les blagues de Martin étaient leur façon à chacun de rivaliser pour s’attirer son attention. Quand même, Guy… elle ne s’était pas attendue à cette déclaration de dernière minute. Elle avait bien vu venir Simon le flambeur, mais loin de l’impressionner, ses gestes ostentatoires l’agaçaient. Quant à Martin, il avait essayé de la coincer dans le couloir de l’hôtel alors qu’elle rejoignait sa chambre. Par chance, il était tellement chaud qu’elle l’avait esquivé sans difficulté, et il s’était étalé de tout son long sur le tapis. Elle ne s’était pas gênée pour éclater de rire et il avait battu en retraite, la queue entre les jambes.

Elle pouffa en y repensant. Le couple se retourna vers elle, la fille la dévisageait. Maude réalisa qu’elle avait du prendre son rire pour une moquerie et feint une toux en regardant ailleurs. Elle monta le son du iPod. Les écouteurs « croonaient » en rythme avec les ballottements du wagon, « I used to be… swinging the girls ‘cross the floor… »

Guy… Le dépit qu’elle avait lu dans ses yeux l’avait touchée. Tandis que les deux autres se seraient contentés de la sauter, lui avait pris le risque de lui avouer ses sentiments. Elle n’avait su que répondre, elle aurait voulu être diplomate ; la vérité, c’est qu’elle avait pitié et qu’elle ne comprenait pas.

Le métro s’engouffra finalement dans la station. Elle s’empressa de débarquer pour grimper les marches deux à deux. À peine arrivée en haut de l’escalier, l’arrivée d’un texto fit vibrer sa sacoche :

Salut Bella,
Un petit souper chez moi demain soir, ça te tenterait ?
xx Simon

Suivi de son adresse – Westmount, évidemment. Et tandis que Kurt Cobain trainait sa voix sur About a Girl, Maude poussa un soupir en levant les yeux au ciel. OK, c’était flatteur, mais c’était aussi décourageant. Elle se demandait bien quelle partie de « J’ai un chum » les gars n’avaient pas compris.

Bonaventure

Ils étaient assis là, tous les deux, à regarder passer les rames de métro. Elle dans son pantalon de lin vert qui moulait à ravir son postérieur insolant, lui dans sa barbe de trois jours parfaitement entretenue pour lui conférer une éternelle jeunesse.

Ils revenaient d’un salon professionnel qui s’était étalé sur les quatre derniers jours, auquel ils avaient été invités par leur employeur respectif. Ils avaient eu le temps de prendre des bières, de rire, de fumer des joints. Pas que tous les deux, non, ils avaient aussi rencontré Martin et Simon, en déplacement pour les mêmes raisons, et la petite gang s’était soudée tout naturellement, tous ayant sauté en choeur dans cet aparté adolescent loin des conjoints et des enfants laissés à Montréal. Qu’est-ce qui avait favorisé ce rapprochement si facile ? La moiteur des soirs d’été, cet engourdissement qui les enveloppait après une journée à appâter le chaland, la chimie de leurs caractères, le karma ?

Maintenant que les deux étaient assis là, station Bonaventure, il ne pouvait que constater combien l’insouciance des derniers jours avait fui pour laisser place à un sentiment jaune crasseux et envahissant : de la lumière crue des néons à la peinture au bord du quai, de son vague-à-l’âme à l’odeur de pisse, de ses dents teintes par la nicotine à son rire nerveux, tout était jaune, jaune, jaune. Il se sentait tellement con. Il faudrait prendre le dernier métro, forcer un sourire, claquer une bise, se promettre de se revoir. Tellement con.

Il avait cru voir des signes. Et quand, au hasard des trajets, Martin et Simon les avaient laissés tous les deux, il avait cru voir une opportunité. Il lui avait dit, là, sur le quai : « Ça faisait longtemps que je m’étais senti aussi bien ». Il aurait aimé empoigner drette là la chevelure frisée et retracer de ses lèvres le dessin fin des sourcils… Sur le coup, elle l’avait regardé sans comprendre, puis elle avait rougi comme une clameur estudiantine et balbutié qu’elle était « désolée », mais qu’elle avait « quelqu’un », empêtrée dans sa gêne. Tellement con. Et le jaune se mit à couler de partout, et le poids des années lui collait dans la bouche. Vingt-trois tours de calendrier, il avait l’âge de son père. Probablement qu’elle ne s’était même pas imaginé qu’il pourrait y avoir quelque chose entre eux deux.

Il recala son sac sur son épaule. Deux points jaunes à l’embouchure du tunnel : le métro fendait l’air d’un son grinçant, traçant sa cicatrice dans la nuit. Tellement con.

Here’s to you, Carly

Hey Beautiful,

On s’en est écrit des lettres, toi et moi. Des lettres qui ont traversé la Manche, puis des lettres qui ont traversé l’Atlantique. Depuis ce jour de septembre où tu as fermé le grand sourire de ton âme, j’ai plus de nouvelles. À croire qu’il y a des étendues qui se traverse pas. Alors je te parle dans ma tête. J’ai bien essayé de t’écrire, et puis, tu me connais… j’y crois pas, je me relis et je me dis « à quoi bon? », all that. Sept ans plus tard, je peux te dire que l’exercice est toujours aussi douloureux.

Je pleure encore les souvenirs qu’on a partagés, les bouts de vie que personne d’autre ne comprendra.

Tu me manques mon scorpion fragile, ma diva insécure et bornée, ma grande-petite soeur British. Tu es ma motivation, ma persévérance, ma combativité, mon inspiration. Hey Beautiful, do you hear me when I talk to you?

En t’attendant, je me repasse mes moments préférés. Allongées dans le lit à Poole, en train d’imaginer des bonshommes dans le plafond. Sous l’orage dans un spa extérieur des Laurentides. Le jour de mon mariage, witness extraordinaire, dansant dans l’allée centrale de la salle d’union de l’hôtel de ville, semant la fantaisie sur ton passage.

Merci darling.