L’île

Je me retrouve sur cette plage perdue au milieu d’une nuit agitée, sommeil perturbé par une soirée arrosée de trop d’alcool et assommé d’antidouleurs douteusement passés date.

Cette plage dont le sable de couleur rouille, noircie par endroits et dégageant une odeur de pourriture au relents improbables ne me dit rien qui vaille.
En survolant la zone de ce paradis de la puanteur, comme un esprit libre et tordu du monde des rêves, je réalise que cette plage fait le tour d’une île qui a la sombre allure d’une dent cariée vue d’en haut.

En son centre, une épaisse forêt d’arbres en acier inoxydable donnant de l’ombre à la terre, et des fruits en forme de forets, de fraises, de pointes de perceuses. D’étranges lianes de soie synthétique pendent un peu partout, tissant ainsi une toile, un piège d’où il serait bien impossible de s’extirper.

Au centre de cette forêt, un trou. Une grotte, une cavité. Au fond de cette cavité, une mare contenant un épais liquide visqueux, poisseux, dégeu! Du pus!

Je ne peux m’orienter. L’île est au milieu d’une mer qui n’en est pas une. Il n’y a pas non plus de points de repères, comme une simple ligne d’horizon, un soleil se couchant à l’ouest, une lune sortant de l’eau. Juste une sonnerie qui hurle dans ma tête.

Réveil, je t’en prie, viens à mon secours!

Les vapeurs se dissipent, mes paupières s’arrachent au sommeil nébuleux, mes sens tardent à revenir. J’ai dans la bouche un goût acre, une haleine pestilentielle. Et j’entend au loin le répondeur qui fait enfin cesser la sonnerie du téléphone…

« Monsieur Bertrand? C’est Joanie, l’assistante du Docteur Lee. C’est juste pour confirmer votre traitement de canal cet après-midi à quatorze heures… »

Will

Depuis quelques jours déjà, Henri et moi prenions soins de Will.
Il n’était vraiment plus lui-même depuis que cet inconnu, qui était arrivé avec la tempête du siècle de la semaine dernière, était reparti avec sa damné boite.
On avait eu beau essayer de le stimuler avec de la musique, des blagues, de la nourriture, rien ne le faisait plus réagir.
Un volcan aurait pu cracher son fiel à ses côtés que ça n’aurait rien changé à son état catatonique.
Alors tout en s’occupant de son commerce, et en essayant de trouver une solution pour rétablir la connexion entre lui et notre monde, on se remémora les événements…

http://efpecritures.wordpress.com/2012/06/28/la-boite/

Le beau-frère

– Bonjour! Je viens chercher Jean-Claude, mon beau-frère.
– Aviez-vous réservé?
– Certainement, j’ai même payé d’avance avec ma carte de crédit.
– Parfait. Votre Nom?
– Odile Laplante.
– « O » quoi?
– O-D-I-L-E… Odile!
– Bon… Jean-Claude, Jean-Claude… Ah! Jean-Claude! Mais madame, Jean-Claude n’est pas disponible en ce moment.
– Ben voyons donc! J’ai réservé!
– Et bien y’à du y avoir un fuck dans les dates, laissez-moi deux minutes, j’vais r’garder ça.
– Haaa! J’en ai vraiment besoin aujourd’hui moi-là. J’ai loué un camion pis toute le kit!
– Hummm… Il semblerait que Jean-Claude ait prolongé ses vacances. Que diriez-vous de Jean-Guy?
– Jean-Qui?! Ben non voyons! J’ai réservé Jean-Claude, c’est lui que je veux, est-tu bonne elle!
– Bon ben j’vas essayer de le rejoindre sur son cell… On va arranger ça!
– Ouin, c’est correct.

*Sonnerie, haut parleurs activés*

– Kessé qu’y’a Ginette?! J’t’avais dis que j’voulais pas être dérangé.
– Salut Jean-Claude, il y a une madame ici qui t’avait réservé pour aujourd’hui, l’aurais-tu oublié?
– Ben non, mais t’sé, est pas vraiment mon genre, la grosse. Shoote-la à Jean-Guy, y pogne n’importe quoi, le pervers!
– Heu… Jean-Claude, c’est qu’on est sur les haut-parleurs là.
– Ouin pis?
– Ben madame est ici, avec moi…
– Fuck!…
– Bonjour Jean-Claude, c’est Odile. Alors vu que je ne suis pas votre genre, vous ne viendrez pas redresser ma clôture et tondre mon gazon, c’est bien ce que je dois comprendre?

Louez un beau-frère, qu’ils disaient…

* http://www.beau-frerealouer.com/ *

Enfin de retour

De retour, à tantôt,
C’est mon tour à présent
De vouloir te revoir
Et c’est long les saisons

Dans l’attente du moment
De bonheur que j’ai chaud
Et de tard qui me gèle
L’entre deux sera mieux

De retour ton ardeur
Me frissonne tout autour
Renouveau dans mon cœur
Je dégoutte sans pudeur

Et quand vient le beau temps
Souffles torrides et collantes caresses
Canicule de juillet
Je maigris de tendresse

C’est l’été et c’est chaud
Éternel insatisfait, demain je voudrai
Que le temps à nouveau
Revienne à la normale…

Bon retour à tous!

La grange

À l’âge de 13 ans, ma famille et moi sommes déménagés de Montréal à St-Édouard, petit village en banlieue de Napierville, banlieue de Laprairie, sur la rive-sud donc banlieue de Montréal! Petit hameau de quelques centaines d’habitants, des vrais… On avait loué une grosse maison verte sur le bord de la route, à l’entrée du village… On en a perdu des chats et des chiens sur cette route où les camions poids-lourds roulaient à tombeau ouvert. À l’arrière, deux granges, quelques pommiers, des champs et au loin, une porcherie.

Une de ces deux granges tenait encore debout, et avec mes amis et voisins, on en a aménagé une partie pour avoir, à défaut d’une cabane dans le bois ou dans un arbre, un endroit pour jouer. On avait enlevé les vieux trucs qui s’y trouvaient, balayé, frotté, nettoyé du mieux que l’on pouvait pour se faire un local, un genre de « club privé ». J’avais même déniché, je ne sais plus trop où, de petites épinglettes en forme de cornichons pour nous identifier comme membre de ce club ô combien select! Et on le portait fièrement les soirs et les week-ends, ce pickle! On ne pouvait se présenter au club si on ne l’avait pas épinglé sur soi, c’était la règle!

Dans ce club, il y avait Michel et France, sa plus jeune sœur. Je crois bien qu’elle avait un œil sur moi, maintenant que j’y repense! Moi aussi j’avais une sœur, mais je crois que je ne voulais pas qu’elle fasse partie de notre gang. Quand même! Ma sœur!

Faire de cet endroit une place de jeu fut pour moi un moyen d’exorciser un triste évènement qui s’y était produit dans les quelques jours suivants notre arrivée de Montréal. J’étais allé y jouer, en bon explorateur citadin, et j’y avais trouvé un genre de bidon de peinture avec un gros pinceau planté dedans. La mixture était épaisse, et dans ma tête d’enfant, cela aurait très bien servi de couvre plancher… Alors j’en avais étendu dans un coin, pour la laisser sécher et voir le résultat final plus tard. Je prévoyais déjà, si l’effet était satisfaisant, m’en servir pour les futures rénovations de cet endroit que je m’était déjà mentalement approprié… Quelques jours plus tard, j’y suis revenu et j’y ai trouvé Poussinnette, notre amour de vieille chatte qui était disparue depuis la veille, morte collée dans la flaque de cette glu épaisse qui était en réalité du goudron…

Le temps a passé, mes amis et moi sommes passés à d’autres jeux, dans d’autres granges… La nôtre à été rénovée par ma mère pour y accueillir une famille de six chèvres, et plus tard quinze poules et un coq qui me détestait…

Le temps passe encore, et je me souviens de cette époque où j’avais treize ans, une vie pas trop compliquée et somme toute assez joyeuse.

Voici une photo de moi et de ma sœur Élise avec Fanny, une des victimes de la route, à St-Édouard… Derrière? La grange!

Élise, Fanny et moi, 1983

Psychobilly

On en a tellement fait ensemble!

Son souffle me fait vivre;

Il expire et je vibre,

Il inspire et je tremble…

 

On en a vu du pays!

De Ste-Agathe à Paris,

En passant par les plaines

d’Abraham et Moscou…

 

On en a festivé un coup!

De Tremblant, et de Jazz, de partout…

 

On en a côtoyé des grands!

De BB King à Léo Ferré,

En passant par Bigras et Pagliaro,

John Lee Hooker et Muddy Waters…

 

Je me vante de son souffle,

De mes aigües et de mes graves,

De sa sueur, de sa bave…

De son Psychobilly,

Rock-Punk-Blues-et-Rap…

 

Il en a embrassé tant d’autres,

Je ne suis qu’une des milles!

C’est quand même quelque chose,

D’harmoniser avec Jim Zellers!

Reflux d’assommoir…

« – Comme je le disais, j’appartiens à la défense passive*. Et depuis 1935 en plus! »

Me voici donc en train de leur raconter ma vie. Elle est foutue cette vie. Quand tout sera dit, ils me pendront pour mon crime. Ils sont tous là à me regarder et à m’écouter. Le commissaire, les gendarmes, et même ce petit détective belge, rondouillard avec ses grosses moustaches et son front de crâneur… C’est à cause de lui que je me retrouve à raconter ma fin.

Ils sont venus me chopper à mon endroit de beuverie de prédilection : La gargote du père Pigeon. Ici l’absinthe est bien forte, et le client peut se la préparer à son goût, tranquillement. J’aime la place avec ses peintures d’œuvres du grand maître… Celui qui faisait plein de si beau Degas…

Et ce décor qui rappelle le temps de la guerre Franco-Prussienne, époque ou la « Fée verte des boulevards »  était si prisée par la bourgeoisie.

« – Pour qui sonne le glas?», ajouterait Hemingway s’il me voyait en ce moment même, abattu comme un mauvais Robert Jordan, maintenant que tout va mal, que j’aVal-de-Travers, Suisse comme Normand, Roman du berceau. Absinthe qui rend fou…

***

Rituel : Verser la liqueur à base de plantes dans un verre et dessus, déposer une cuillère trouée sur laquelle vous déposerez un morceau de sucre que vous ferez fondre en coulant presque au goutte à goutte l’eau destinée à diluer l’herbeux breuvage.

***

J’arrête de raconter. Je bois par petites gorgées mon dernier verre de « Bleue ». Le sucre goûte amer. C’est le carré que j’avais préparé au cas-où… Imbibé de strychnine, il suffisait de le diluer dans mon verre. Un vrai coup d’assommoir!

Alors que je me cale bien au fond de la banquette, ma vue se brouille et la douleur qui monte en moi me fait perdre toute notion avec la réalité. Je ne peux qu’entendre la vague agitation autour de ma table et surplombant le tout, cette vieille chanson… Ah! Ça non, qu’ils ne me pendront pas! Je vais m’endormir pour toujours, voici ma berceuse…

***

« Quelle est donc cette plainte
    Lourde comme un sanglot…

Entends-les qui se traînent
Les pendus de Verlaine
Les noyés de Rimbaud

Que la mort a figé
Aux eaux noires de la Seine. »

 


* Source : Agatha Christie, Oeuvres complètes. « Le flux et le reflux », p.10, 2ème phrase…