Éloge de l’esclavage

« L’endettement responsabilise par rapport à l’argent.»

« Si tu n’es pas prêt à t’endetter pour tes études, tu n’es pas sérieux dans ta démarche.»

« Si c’est gratuit, des gens vont rester des années de temps à l’université, ils vont étudier dans plusieurs programmes. Vous imaginez un tel fiasco?»

« Moi j’ai réussi, pis je travaille fort, je paie mes dettes, et je paie mes impôts. C’est dur mais c’est la vie. On ne peut pas tout avoir tout cuit dans le bec.»

« Si on leur en demande trop, les entreprises vont s’en aller. »

« Ils ont des bonnes jobs bien payées. Ils chiâlent alors qu’il y en a d’autres qui sont payés pas mal moins cher et qui ne disent rien.»

« Moi, j’ai choisi un programme qui allait me faire faire de l’argent. Je ne suis pas allé à l’école pour m’amuser. »

« S’ils ne veulent pas avoir de problèmes avec la police, ils n’ont qu’à rester chez eux!»

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Découvrez vos forces

Chère Joe,

Je sais que tu es chez ton père pour les prochaines semaines, j’ai reçu ton courriel. J’espère qu’il va mieux et qu’il est reconnaissant de l’aide que tu lui apportes. J’étais surpris de lire la nouvelle, mais pas de ta générosité. Tu as toujours su faire passer les autres avant toi, même moi j’ai souvent été le grand chanceux de ton caractère extraordinaire.

J’ai enfin pu dormir plus de 4 heures de suite. Les derniers jours ont été frénétiques, on a tous fait de longues patrouilles pour sécuriser le secteur. Du moins, les 10 mètres de large des routes du secteur. Je dois suer l’équivalent de mon poids à chacune d’elle. Mon linge s’use vraiment vite, il paraît que c’est le sel qui fait ça. La sueur s’évapore et ne reste que notre propre sel. Tu dois t’en douter, plein de blagues douteuses circulent avec ça: on devrait le récupérer et le vendre aux Afghans, pour que leur bouffe se conserve et arrête de sentir la marde. On devrait laisser faire les caisses de sel qui arrivent au McDo de la base américaine et simplement secouer notre linge au-dessus des frites, etc.

Marc est fort amoché. Marc, c’est le grand maigre avec les lunettes d’intello. C’est vraiment con, ça a adonné qu’il traversait le terrain juste au moment où l’obus est tombé. Au moins, il va s’en sortir, mais je doute qu’il puisse à nouveau entendre de l’oreille gauche. C’est épeurant, je ne suis pas certain que sa mère va le reconnaître. C’est comme si la moitié de sa face avait été arrachée. Il est encore dans le coma, mais c’est un coma provoqué, parce qu’il fait juste crier quand il reprend connaissance et ça fout en l’air le moral de tout le monde.

Suite à ça, on a dû patrouiller et re-patrouiller non-stop depuis une semaine. Je commence à reconnaître des visages, il y a trois petits garçons qui vivent avec leur père qui nous envoient la main à chaque fois qu’on passe devant leur maison. Il y a une super belle femme qui vend des téléphones cellulaires au centre-ville, elle me fait un peu penser à toi. C’est con parce que je ne l’ai jamais vraiment vu, avec le voile pis toute. Je pense que c’est sa manière de se tenir, de bouger. Elle a ta grâce.

Je ne pensais jamais que ça durerait aussi longtemps. Je suis désolé de te faire endurer ça. Je m’ennuie tellement. Bon, ostie, je braille. Si on m’avait dit que je pleurerais plus souvent depuis que je suis en uniforme qu’en culottes courtes, j’aurais ri. J’en suis même au point où je me demande ce qu’on fait ici. Quand je suis parti je me disais qu’on ne serait pas comme les Américains, qu’on était les bons, qu’on n’allait pas faire semblant de viser le monde pour leur faire peur. Mais c’est pas vrai. Il y a toujours un cave qui fait ce genre de choses. En plus, comment veux-tu que le monde différentie notre uniforme de ceux des autres ? Pour eux, c’est du pareil au même.

C’est aussi décourageant parce que tout est toujours à recommencer. Le monde n’est pas éduqué, ils font juste dire Allah si Allah ça. T’as envie de les secouer, pis de leur dire: lâche Allah, criss, c’est quand la dernière fois qu’il t’a sorti de la marde ? Mais en même temps, si Allah n’était pas là, je pense que le monde n’aurait pas la force de se lever pis de faire sa journée. Tous les enfants sont sales, toussent, ils sont maigres mais, ils courent 3x plus vite que tous ceux de chez nous. Ils ont des sourires magnifiques. Alors oui, ça fait de quoi quand on apprend qu’une bombe en a tué tout un tas. Ou qu’on a fait sauter leur école. Ou que les maudites écoles font juste leur apprendre par coeur leur maudit Coran. On ne pourrait pas leur apprendre à faire bouillir l’eau et qu’enfermer la moitié de la population dans du linge quand il fait 40 à l’ombre, c’est pas super comme philosophie de vie.

Mais bon, en même temps, j’pense pas qu’on ait l’air moins agrès avec nos gros guns pis notre air ahuri devant tellement d’affaires qui se passent sans qu’on comprenne un mot de ce qui se dit. J’ai quasiment plus peur des gars de mon unité que des locaux. J’ai vu quatre gars avec des tatouages de nazi, croix gammée ou «Aryan» écrit dans le dos. Il y a un vrai sauté qui dit qu’à chaque mission où il est déployé il tue quelqu’un, c’est sa marque de commerce. Plusieurs gars sont dépressifs et font des crises de rage pour rien. Et il y a les gars comme moi, qui s’ennuient pis braillent comme des veaux dans la douche.

Bref, là, ça va mieux. Je ne sais pas si la censure va barrer des affaires dans ma lettre, c’est correct, l’important est ailleurs que dans les obus et les patrouilles. Je sais que tu vas lire ça dans une dizaine de jours, quand tu vas pouvoir lâcher ton père pis son caractère de cochon et descendre en ville pour lire tes courriels dans un café. J’ai mis un sceau de glace devant mon ventilateur, la nuit est plus fraîche. Je pense à toi, à toutes les affaires que je vais te raconter en revenant, à mes parents, leur piscine, et la crème molle à la noix de coco.

S.G.

Réponse à Denise Bombardier

En réponse à sa chronique du 26 mai 2012 intitulée: « La victoire de la rue » publiée dans Le Devoir.

Bonjour Mme Bombardier,

Ma maman m’a fait parvenir votre chronique ce matin, par courriel. Elle vous admire beaucoup, mais je remarque qu’elle a pris l’habitude de me faire part de vos textes lorsqu’elle a un doute sur vos positions. Oh, elle ne l’a jamais présenté ainsi, mais le geste finit inévitablement par un long échange téléphonique entre elle et moi. Je vous remercie de donner prétexte à des discussions très intéressantes et éclairantes entre elle et moi.

Ma mère vous admire parce que, comme elle, vous avez réussi à vous hisser comme figure d’autorité dans les sphères largement dominées par la gent masculine. Vous êtes une femme intelligente, vous avez une carrière impressionnante et l’estime de plusieurs. D’une certaine manière, vous êtes une pionnière, une courageuse, qui prend position sur des sujets difficiles, parfois tabous.

Cependant, les dernières fois où je me suis aventurée à lire votre chronique, j’ai éprouvé un grand malaise. En ce qui concerne la plus récente, pour être franche, je ne sais même pas par où commencer pour présenter un argumentaire contre vos positions: il y a tant à dire. Je voulais juste vous signifier que vous me décevez beaucoup, car votre intellect si affûté semble servir à propager des idées démagogiques, paternalistes et méprisantes envers la situation québécoise actuelle.

Je voulais vous rassurer: n’ayez pas peur. Cette manifestation de solidarité est majoritairement pacifiste, festive, émotionnelle et un signe de bonne santé de notre société. Les multiples raisons pour descendre dans la rue, ou tout simplement sortir sur le balcon, sont énumérées dans les nombreux commentaires de vos lecteurs. Il est beaucoup plus sain de dire collectivement ‘assez!’ que de se taire et d’obéir aux matraques.

Cordialement,

Julie Kurtness,
Montréal

Le nouvel an

Michel fut le premier surpris de recevoir la lettre. Après tout, il avait toujours cru que sa tante léguerait tout à ses cousins. Sans compter que la vieille femme ne possédait rien, hormis ces quelques meubles d’époque et moins de quinze mille dollars d’économie.

Bien entendu, il était pratiquement le seul à la visiter. Ils étaient presque voisins, et que serait le monde si on ne pouvait pas prendre une petite heure par semaine pour faire les courses et peut-être changer une ampoule? Ça la rendait tellement heureuse, cette visite hebdomadaire, et lui s’assurait une paix d’esprit de voir que sa tante allait bien et qu’elle ne manquait de rien. En plus, elle faisait un excellent sucre à la crème. Les enfants l’adoraient, et elle leur rendait bien. Ils demeurèrent inconsolables tout au long du service funéraire.

La convocation était le lundi matin à 10 h, pour le dépouillement du testament. Ses cousins y étaient, trois gaillards dans la quarantaine, arrogants et toujours pressés. Trop occupés pour téléphoner à leur mère. Ils se crispèrent en voyant Michel. Pourtant, ils n’avaient rien à craindre: ils obtinrent l’argent et tous les meubles, sauf le vieux piano. Cette horreur était léguée à Michel. L’ivoire manquait sur le tiers des touches, et il n’avait pas été accordé depuis les années 1970. Une immense pièce de bois, très lourde, et ça coûterait des centaines de dollars rien que pour sortir l’instrument du minuscule appartement.

Michel réussit à convaincre sa femme que si sa tante lui avait légué le piano, ils devaient donc en prendre possession, peu importe ce que ça coûterait. On dut engager des déménageurs professionnels et réserver une petite grue, car l’escalier avait été refait dans le vieil appartement et l’instrument ne passait plus. On passa donc la pièce d’une demi-tonne par le balcon avant du 2e. À la maison, on descendit le piano au sous-sol. Total de la facture: 950 dollars. Ses cousins s’esclaffèrent et Michel fut l’objet de moquerie lors du Réveillon. N’empêche, il avait l’impression d’avoir fait la bonne chose.

Le premier janvier, après avoir un peu trop bu la veille, Michel descendit dans son sous-sol pour fuir les cris des enfants et la lumière vive d’un matin ensoleillé d’hiver. Il regardait le piano, poussiéreux et décrépit, quand lui vient l’envie irrésistible d’en jouer. Il appuya sur une, deux, trois touches: aucune note ne résonna. À la place, une sorte de bruit sourd, comme si les petits marteaux feutrés tapaient sur des cordes cassées. À bout de patience, Michel arracha la devanture de l’instrument. Un énorme sac de toile reposait sur la table d’harmonie. Il était très lourd, et une odeur de moisi s’en échappait. S’attendant à y trouver de vieilles chemises, quelle ne fut pas la surprise de Michel lorsqu’il découvrit son contenu. Les billets, humides mais encore bons, étaient regroupés en liasse de mille dollars. Michel compta une centaine de liasses. Il remballa le tout, replaça la devanture de l’instrument et monta savourer un petit déjeuner tardif avec les siens.

Broche à foin

Il faut souffrir pour être belle. Dans la salle de réveil, Judith se demandait vraiment si ça en valait la peine. Elle se sentait faible et tremblante, et son état lui rappelait un documentaire sur les zèbres regardé par un après-midi pluvieux, où un nouveau-né tentait de faire ses premiers pas pour fuir les lions avec le reste du troupeau. Heureusement, la seule chose que Judith devait faire, c’était d’attendre sa mère.

Une table de chevet vide et un rideau bleu pâle décoraient l’espace. L’oreiller se colorait aussi de rouge, peu à peu. L’infirmière lui avait dit de ne pas avaler le sang, sinon elle pouvait être malade, et vomir était la chose à éviter à tout prix dans son état. Judith soupira. L’effet de l’anesthésie s’étendait des oreilles au milieu du cou, bien que seule la mâchoire était touchée. Le temps que tout se recolle, on avait tout broché ensemble, et Judith serait près de 6 semaines à pratiquer cette cure du silence. Oh, elle pouvait pousser des cris sourds et faire quelques contorsions de langue, mais bien que le ridicule de tue pas, pour Judith, il n’y avait pas pire honte qu’une élocution hasardeuse.

Tout ça pour un beau sourire aligné, les dents d’en haut sur les dents d’en bas. L’année scolaire s’était terminée l’avant-veille, elle disposait donc de tout l’été pour se refaire. La fracture était nécessaire, mais vraiment, les prochaines semaines seraient ardues. Judith suinta un mélange de sang et salive par le minuscule espace laissé pour une paille, au centre, et attendit sa mère.

Elle commençait à avoir faim. Vendait-on des milk shakes dans cet hôpital ? Elle pourrait aller chaparder quelque chose sur l’aile de la gériatrie. Le manger mou, pas le choix, jusqu’à ce qu’on retire les broches. Adieu BBQ et melons d’eau juteux. Tous ses repas seraient liquides. Moins tremblante, mais de plus en plus affamée, Judith décida de prendre un peu d’avance et de s’habiller toute seule, comme une grande. Elle dut prendre une pause entre ses chaussettes, sa mâchoire semblait lourde comme du plomb et commençait à élancer. Mais où était donc sa mère?

Elle fit un petit signe à l’infirmière avant de sortir de la salle de réveil, et ce qui devait être un sourire.  Judith avait une faim de loup et voulait de l’air frais. Pour une fois, elle se foutait pas mal de ce que les gens pouvaient penser, ceux qui la dévisageaient avec sa mâchoire tuméfiée et le mouchoir ensanglanté qu’elle portait fréquemment à sa bouche. Était-ce normal de perdre autant de sang ?

Elle atteignit enfin le lobby et sortit. Une dizaine de personnes, pâles et nerveuses, tétaient distraitement leur cigarette. L’odeur âcre donna un haut-le-coeur à Judith, qui, paniquée à l’idée de vomir, se sentit faiblir. On s’approcha d’elle pour lui demander ce qui n’allait pas, et la fumée s’épaissit. Ne pouvant rien expliquer, Judith fit la seule chose qu’elle pouvait faire: elle cracha une énorme flaque de sang et l’attroupement recula. Elle s’entendit respirer bruyamment par le nez, à deux doigts de fondre en larmes.

«Judith?»

Sa mère, enfin! Avec l’infirmière de la salle de réveil, l’air contrarié. Judith se laissa guider vers le fauteuil roulant et on l’installa ensuite dans la voiture. Sa mère était passée chez McDo et lui avait acheté un énorme milk shake à la banane. On lui remit des mouchoirs propres avant de refermer la portière. Judith se mit à pleurer. L’infirmière expliqua à sa mère que c’était un effet secondaire de l’anesthésie, puis retourna à l’intérieur de l’hôpital. Sa mère, perplexe, la regarda pleurer entre deux gorgées. « Il faut souffrir pour être belle, ma grande.»

Mea culpa

– Je m’excuse de n’avoir rien fait
– Je m’excuse de n’avoir rien dit
– Je m’excuse de ne pas être allée voter
– Je m’excuse de ne pas m’être tenue debout
– Je m’excuse d’avoir trouvé toutes sortes d’excuses
– Je m’excuse d’être restée assise, couchée, étendue, avachie, lasse
– Je m’excuse de n’avoir que des excuses à offrir
– Je m’excuse de n’avoir pas réfléchi assez longtemps, assez fort, assez intensément
– Je m’excuse de n’avoir pas écouté
– Je m’excuse d’avoir participé au saccage sous principe que j’aurais un bon salaire, une belle maison, une belle retraite
– Je m’excuse de m’être servie de toi comme prétexte pour tout le reste.
– Je m’excuse pour l’échec, l’inaction, la lâcheté, la couardise, la mesquinerie, l’appât du gain, la petitesse d’esprit et l’ignorance
– Je m’excuse pour la paresse

Mais ce n’est vraiment pas de ma faute.

Mes excuses les plus sincères.

Je n’ai rien pu faire.

C’est toujours ça de pris, non?

Le Nouveau Monde

Marguerite sortit du vaisseau et regarda autour d’elle, ébahie. Sept années de voyage intersidéral pour ça? Une grosse planète glaciale et hostile qui, malgré les efforts de tous, conservait un climat tellement froid qu’il fallait en dynamiter le sol dès qu’on voulait y planter quelque chose :poutre, fondation, canalisation, etc.

Au moins, on pouvait y respirer. Bien entendu, l’air vous brûlait l’intérieur du nez, mais au moins l’oxygène était en quantité suffisante. L’immense dôme de l’aérodrome offrait une vue à 360 sur la plaine environnante, permettant de voir toutes ces cheminées qui crachaient le précieux gaz, espérant atteindre un pourcentage critique et ainsi permettre l’adoucissement de l’air.

Trois millions. C’était le prix qu’avait payé le père de Marguerite pour leur permettre, sa mère et elle, d’atterrir ici. Son père les rejoindrait dans 5 ans (en années terrestres), lorsqu’il aurait de nouveau accumulé la somme nécessaire au voyage. L’adolescente se réconforta en pensant qu’il était déjà en route depuis deux ans, si tout se déroulait comme prévu. Si le vaisseau construit à la va-vite tenait le coup. Si les émeutes n’avaient pas encore atteint le secteur 62. Si le Régime était toujours en place.

Malgré tous les sacrifices des adultes autour d’elle, Marguerite ne pouvait s’empêcher d’être furieuse contre eux. Elle avait tout lu, tout vu, ces images du paradis perdu, du soleil qui bronze au lieu de brûler, de l’air doux, des vastes étendues vertes… Tout ça perdu sous l’eau, impossible à stopper, puis sous cette couche de glace de quelques kilomètres d’épaisseur, qui broyait tout sur son passage. Ils vivaient tous sous terre depuis, comme des vers.

Et maintenant tous ces efforts, tout cet argent, pour ça ? On leur souhaita la bienvenue et les dirigea vers leur quartier. À peine furent-ils entrés qu’on verrouilla les portes. Le système s’arrêta progressivement, et ils furent plongés dans un silence lourd, vide de tout bruit parasite, ce que Marguerite n’avait jamais connu. Pas de ventilation, pas de chaleur nouvelle. Les plus perspicaces comprirent qu’ils venaient de se faire avoir et les cris de désespoir fusèrent. Sa mère laissa échapper une série de mots que Marguerite n’avait jamais entendus avant, des mots interdits, des mots qu’on n’avait même plus le droit de penser. Voilà, se dit-elle, maintenant, tout est vraiment fini.