E.T. téléphone maison

J’affiche E. Tremblay, 2 :00 a.m., Dimanche 1er juin 2008 sur un petit écran rétro éclairé qui scintille dans la nuit. Hors contexte, ça pourrait passer pour un signal romantique. C’est chou un E. Tremblay qui appelle dans la nuit pour parler à sa douce, un peu comme E. Lapointe appelait sa blonde dans la nuit pour lui dire N’importe quoi. Je voudrais bien sonner, mais on m’a coupé le sifflet. Je suis un téléphone bâillonné, muté en un appareil silencieux qui s’évertue à flasher de la lumière rouge alors que la destinatrice de l’appel dort, les yeux fermés, il va sans dire.

Depuis que Mme St-Laurent m’a acheté en répondant à l’annonce que mon ancien propriétaire avait affiché sur un site de vente d’objets usagés en ligne, ma vie de comptoir est beaucoup plus agréable. Ne serait-ce que parce qu’on me lave, une fois par semaine. Le traitement royal quoi. Une chance inestimable puisque depuis l’adoption massive des téléphones portables, on se soucie de moins en moins de moi.

De prime abord, je suis un objet inanimé et utilitaire, créé pour être utilisé jusqu’à ce que mes fonctions ne soient plus au goût du jour. Je ne vous cacherai donc pas que je n’ai pas d’émotions, par essence, mais que j’aime lorsqu’un courant me traverse, car il signifie que mon ère n’est pas complètement révolue. Quelqu’un compose à un bout, et je m’exclame à l’autre : « Oyé, oyé, quelqu’un veut vous parler gente dame! », mais en langage drelin. C’est juste un peu plus agressant. Et j’affiche aussi, c’est pour ça que Mme St-Laurent m’a choisi, je révèle l’identité de l’appelant, ce que bon nombre de mes semblables ne font pas. J’ai même déjà été un objet d’admiration dans les chaumières. Les amis des enfants de ma première famille s’exclamaient parfois en m’apercevant accroché au mur de la cuisine : « Wow, chanceux, t’as un Vista! ».

Mais voilà, depuis que E.Tremblay téléphone à la maison de Mme St-Laurent le matin, le midi, le soir, trois fois de suite, parfois en pleine nuit, elle ne répond plus. Elle se contente de consulter les appels manqués en soupirant le matin. Je n’ai donc pas pu en savoir plus, je n’ai pas pu me douter de ce qui allait se passer, car je ne servais plus de relais à leurs prises de bec, elle n’inondait plus mon combiné de ses chaudes larmes.

C’est pour ça que tout a pris fin le 3 juin au matin. Un inspecteur a consulté mon registre en appuyant sur mes boutons avec des gants et en grommelant au travers de sa moustache : « Ben ouais, harcèlement, classique, mouais, ouais-ais ». Mon combiné était maculé du sang de Mme St-Laurent. Lorsque tout fut terminé, bien des semaines plus tard, un agent d’immeuble me débrancha et me mis dans une boîte avec d’autres objets à donner. Après un long périple, je me suis retrouvé en Afrique à me faire démembrer pour être ensuite incinéré à ciel ouvert dans un enfer inimaginable. Lorsque j’ai vu un photographe pointer son objectif sur mon boîtier dénudé gisant parmi une montagne d’éléments tous aussi vétustes que moi, j’ai su que les conversations et l’information continueraient de circuler, non plus par moi, mais par d’autres moyens, plus jolis, plus petits et plus rapides, qui créeront probablement d’autres enfers à leur tour.

http://www.photographie.com/archive/publication/105483?page=0%2C5
http://www.photo-artsize.fr/reportage.php?id=61

La mort est sans pitié

Le maire de Chénéville aligna les deux pages fraîchement imprimées qu’il avait posées devant lui sur le lutrin. La rédaction du panégyrique de Maurice Sigouin lui avait demandé tout son petit change. Il n’avait pas fermé l’œil de la nuit et le regrettait maintenant amèrement vu les protestations bruyantes de son estomac qu’il avait inondé de café fort jusqu’aux petites heures du matin. M. le Maire, Jacques de son petit nom, était un homme souriant, positif et entreprenant. Il croyait fermement qu’en tout homme, aussi mesquin ses agissements soient-ils, gît un potentiel immense de bonté et de sagesse ne demandant qu’à être exploité et mis en valeur. Il n’en était pas à son premier éloge funèbre, mais il se disait tout de même qu’un prêtre aurait probablement eu moins de mal à le rédiger dans ce cas-ci, car rendre un dernier hommage à Maurice Sigouin n’était pas chose facile.

Jacques sortit un petit carré de soie vert de la poche de son blazer bleu marine et s’épongea le front, s’éclaircit la gorge et tapota le dessus du petit micro installé devant lui ce qui produisit un « poc-poc » amplifié dans la salle de réception qui avait été louée pour deux heures seulement à la demande de la succession. Fallait pas que ça traîne : quelques courts hommages au défunt, quelques petites sandwiches pas de croûte et hop, terminé, tout le monde quitterait l’auberge rapidement pour profiter de la chaude soirée d’été. Comme Maurice Sigouin avait été incinéré et qu’il n’était pas croyant, il n’y avait ni messe ni mise en terre, donc il s’agissait du seul moment officiel pour honorer la mémoire du défunt. Les membres de l’assistance fixaient Jacques qui s’apprêtait à parler, lorsqu’une petite femme recroquevillée sur sa chaise lança un nasillard : « Bon, embrayez-là qu’on en finisssssse. », ce qui provoqua quelques remous et plusieurs toussotements embarrassés parmi la trentaine de personnes présentes. Jacques prit son souffle et débita son discours à toute vitesse, de peur d’être interrompu par d’autres commentaires de la sorte.

– « Maurice était un bon gars. », commença Jacques d’une voix frêle et instable comme un adolescent qui mue.
Grommellements en provenance de la salle. Jacques augmenta son débit, de plus en plus inquiet à la vue des visages devant lui qui affichaient un air buté, limite haineux.
– « Maurice était un homme fondamentalement bon, je le crois sincèrement. C’était un homme de famille, un homme droit et fier, quelqu’un sur qui on pouvait compter, quelqu’un avec les valeurs à la bonne place. Il n’était pas toujours facile notre Maurice, il avait du caractère comme on dit, mais ça faisait partie de son personnage. Au fond c’était un homme fier et orgueilleux qui ne voulait pas qu’on voit ses faiblesses. Mais il aimait sa famille, je le sais. C’était tout simplement un homme, comme bien d’autres, qui ne voulait pas qu’on détecte sa vulnérabilité. On pourrait passer beaucoup de temps à se souvenir de ses mauvais côtés, mais nous sommes rassemblés ici aujourd’hui pour l’honorer une dernière fois tous ensemble. Il a participé activement à la vitalité de notre ville en y tenant commerce pendant plus de 35 ans et, en ce sens, il était un pilier de notre communauté.»

Et tandis que Jacques prenait une pause avant de poursuivre la lecture de son texte qu’il avait rédigé avec grand peine, il fût interrompu par un cri du cœur. Marianne Sigouin, la sœur cadette de Maurice, une frêle petite blonde qui baissait les yeux lorsqu’on lui adressait la parole, que l’on apercevait peu souvent et dont on entendait parler encore moins souvent, s’était écriée : « Non ! ». Le silence, interminable et chargé des appréhensions de tous s’étirait tandis que Marianne serrait les poings qu’elle gardait sur ses genoux, le corps penché vers l’avant, ses cheveux lui cachant le visage. Au bout d’un moment, Jacques lui demanda : « Non quoi Marianne? Il y a quelque chose que j’oublie? ».
Marianne se redressa tranquillement, releva la tête, se décrispa et prit une grande inspiration avant de débiter d’une voix blanche et grave que personne ne lui connaissait : « Non je ne suis pas ici pour honorer Maurice Sigouin, je suis ici pour le voir mort. Maurice n’était pas un homme bon, il ne l’a jamais été, aucune parcelle de son être n’était digne. C’était un homme de famille parce qu’il n’avait pas d’amis, personne d’autre sur qui se défouler. C’était un orgueilleux, droit et fier jusqu’au grotesque, jusqu’à frapper ses propres enfants lorsqu’ils le contredisaient ou qu’il ressentait la moindre contrariété, c’était un violent compulsif qui s’amusait à instaurer un règne de terreur, à diminuer tous ceux qui l’entouraient, à faire en sorte d’être roi et maître en sa demeure et à son garage, les seuls territoires au sein desquels il avait la moindre influence. Les seules personnes épargnées étaient ses clients et ses employés dans le dos desquels il passait le plus clair de son temps à pester. Il n’aimait pas sa famille, moi la première. J’ai tenté pendant des années de me rapprocher de lui, tenté de me convaincre qu’il n’était pas normal de ne pas parler à son frère et que je devais l’aimer tel qu’il était, mais les quelques fois que nous nous sommes vus en tête à tête, j’en revenais totalement perturbée. Toutes ces choses horribles qu’il pouvait me dire à propos de sa femme et de ses enfants… Non. » Elle se leva précipitamment et quitta la salle. La femme et les deux grands enfants de Maurice se levèrent à leur tour, l’aîné sanglotant, et se dirigèrent à pas de zombie vers la sortie. D’autres gens les suivirent en poussant des soupirs et en regardant leurs souliers. Jacques restait debout sur la petite estrade, mais n’osait ajouter quoi que ce soit. Il n’y avait plus personne, sauf Madame Sigouin, une petite vieille voûtée au regard bleu acier. Elle priait, les yeux fermés et les mains jointes, puis se leva péniblement et lança d’une voix éraillée, mais étonnamment puissante : « Au revoir mon p’tit Momo. Moi je le sais que t’étais un homme bon dans le fond. Écoute-les pas, y’ont jamais compris que t’étais spécial, rienqu’du monde stupide, t’étais trop fort pour eux, c’est tout, repose en paix mon amour. »

Brooklyn à rebours

Marcia passa la première journée dans le train Amtrak Montréal-NYC. Quatorze heures de lenteur, de vallées tranquilles et de petites gares perdues dans la verdure. La plus grande partie du temps qu’avait duré le trajet, elle était restée dans le wagon-restaurant à tenter de décrire ses états d’âmes sur son ordinateur portable en buvant du mauvais café. Après plusieurs heures à tenter de circonscrire ce qui la tourmentait, à tenter d’élaborer des plans d’action pour refaire sa vie, à tenter d’écrire l’indicible, elle parvint à une effrayante conclusion : il n’y avait pas d’issue possible. Elle soupira et se cala dans la banquette les bras croisés sur la poitrine. Elle ferma son ordinateur, regagna son siège au milieu des autres passagers et ne bougea plus jusqu’à destination, prisonnière d’une apathie paralysante.

La deuxième journée, Marcia se promena sur la 5th avenue de Brooklyn, elle s’acheta une belle robe dans une petite friperie sympa, dégusta un café et une pâtisserie dans un café branché et flâna sur les petites rues perpendiculaires sur lesquelles s’alignaient les édifices Brownstone à l’ombre d’imposants arbres dont le feuillage formait une voûte d’un vert vibrant. Les gens déambulaient tranquillement, l’air était cuisant.

La troisième journée elle ne sortit pas. Du moins, pas dans la rue. Elle prit tout de même son café du matin sur la petite terrasse de l’appartement qu’elle avait loué à deux photographes qui jouissaient d’une certaine notoriété dans la « grosse pomme », en feuilletant un des grands livres de clichés de New-York en noir et blanc trouvé dans l’une des bibliothèques du salon. Elle résista à l’envie d’allumer son ordinateur pour lire les actualités de Montréal. Elle prit une longue douche, enfila sa nouvelle robe et passa le reste de la journée affalée sur le divan à écouter la radio publique de New-York. Elle se fit des pâtes pour souper et se coucha tôt.

La quatrième journée, la suave voix de l’animateur radio la réveilla en lui apprenant qu’il faisait encore plus chaud que la veille. Elle augmenta l’air climatisé de quelques degrés et baissa les stores pour que la chaleur ne s’accumule pas à l’intérieur. Elle mangea seulement une pomme de toute la journée qu’elle passa à feuilleter des livres qu’elle sortait au hasard des rayons et qu’elle remettait en place après en avoir lu quelques pages. Rien n’était satisfaisant, rien n’arrivait à l’intéresser. Elle se coucha tôt, exténuée d’avoir survolé une panoplie de mondes fictionnels et d’essais sur des sujets des plus divers sans jamais se laisser happer.

La cinquième journée, elle demeura dans sa chambre dont elle laissa le store baissé. Elle s’assit en tailleur dans le lit, les yeux grands ouverts.
Avant de quitter Montréal, elle croyait naïvement qu’elle réussirait à se changer les idées en se laissant transporter par la frénésie newyorkaise, qu’elle rencontrerait des gens avec qui rire aux éclats et visiter la ville, qu’elle s’émerveillerait d’être ailleurs, mais elle savait maintenant qu’il avait été totalement illusoire de croire cela.
Le bracelet qu’elle portait à la cheville s’enfonçait dans sa chair, tandis qu’elle maintenait la position du lotus dans son lit; sur le sol, le bracelet lui faisait trop mal. Elle n’aurait peut-être pas dû le mettre avant de partir, mais ça avait été plus fort qu’elle. Maintenir un lien, s’assurer qu’on la retrouve. Elle resta ainsi pendant un long moment, voire des heures. Jusqu’à ce que des coups fussent martelés à la porte d’entrée. Elle sortit de sa torpeur et se leva tranquillement pour aller ouvrir. Comme elle s’y attendait, son mari se tenait sur le seuil les poings sur les hanches, mais le regard tendre; celui d’un père qui ne peut se résoudre à punir sa fille qui a fait un mauvais coup. Deux gardes du corps se tenaient en bas des marches, sur le trottoir.

– Voyons Marcia, qu’est-ce qui t’a pris de partir comme ça?
– Je voulais savoir si je pouvais me débrouiller seule, sans vous.
– Et alors?
– Alors je ne pense pas que je le peux.
– Tu savais qu’on te retrouverait grâce au bracelet GPS.
– Oui.
– Tu as tout ce qu’il te faut chez nous.
– C’est vrai.
– Et tous tes élèves, tous ceux qui suivent ton enseignement et dont tu illumines la vie par ta sagesse, tu as pensé à eux?
– Bien sûr, c’était une erreur, je veux rentrer au domaine.
– Tu es une rivière Marcia, tu dois laisser les gens assoifés venir s’abreuver à toi, mais toi-même, tu ne seras jamais un animal en quête. La fébrilité et l’excitation ne sont pas pour toi, tu dois t’y résigner et accepter ta fixité naturelle. Le mouvement est en toi, mais tu n’as pas à te déplacer pour le créer, il te parcourt de part en part et c’est ce courant qui attire les gens vers toi, qui les pousse à venir à toi, à te vénérer, à te donner leur argent, à se démunir pour pouvoir approcher ta sublime personne. Ils seraient perdus sans toi, ils retourneraient à leur vie de dépense dépourvue de sens. Et moi, qu’est-ce que je ferais sans toi ma magnifique femme ruisseau de vie? Reviens à la maison et promets-moi de ne plus jamais partir.
– Je le promets.

Elle s’engouffra à la suite de son mari dans la berline noire qui les attendait. Elle prit sa main et son regard se perdit dans le paysage qui défilait. Elle s’employa à tuer ce qu’il lui restait d’illusions sur la possibilité de vivre autre chose, autrement, ailleurs. Son rôle resterait celui de détourner les gens du cours de leur piètre existence pour se joindre à sa communauté riche de sens. Elle avait goûté le doute, mais on ne l’y reprendrait plus. Elle continuerait de le combattre avec ardeur et serait dorénavant mieux armée pour aider les autres à le combattre à leur tour. Elle savait maintenant que ceux qui sont attirés par l’étranger sont des fuyards, que ceux qui ne tiennent pas en place sont des irréfléchis, que ceux qui craignent le familier sont des trouillards. Elle ferma les yeux en serrant la main de son mari, plus que jamais confortée dans ses convictions.

Dépenses inutiles

J’ai pas mal donné me semble. En tout cas, je suppose que ça dépend de ce qu’on veut dire par donner et de ce que recevoir veut dire pour la personne à qui on donne. Mais quand j’ai donné mon authentique chaise rétro des années 1970 à revêtement de cuir orange à Lucie Gervais en 2009, je n’ai pas hésité parce que je pensais que Lucie Gervais et la chaise en question resteraient dans ma vie. Je m’assoyais un peu sur mes lauriers, je la tenais un peu trop pour acquis, je nous imaginais nous assoir à tour de rôle for rêveur dans ma belle chaise en teck vintage qui m’avait été léguée par mon grand-père lorsqu’il avait dû vider sa maison pour aller habiter dans un foyer de vieux (la chaise aurait pris trop de place dans son petit appartement des Résidences Sommeille).

La première chose que je vis en arrivant devant chez moi un soir gris d’automne, c’est ma chaise, grotesquement affalée sur le trottoir, cuirette face contre trottoir, amputée d’une patte, un accoudoir tristement brisé, une tache de pisse de chien sur son flanc. Un rapide examen de cet amas disgracieux me permit de conclure que la chaise avait été balancée du deuxième. Lucie Gervais était tellement théâtrale, ça ne pouvait que se terminer ainsi, par un grand coup d’éclat. Je restai de longues minutes planté devant les restants du meuble à me répéter que ce n’était que du matériel. Mais étrangement, j’avais les larmes aux yeux comme si c’était mon chien que j’avais retrouvé écrabouillé devant chez moi. À lui seul, cet autrefois vénérable assemblage de bois humilié dans une position déshonorante de victime collatérale et arborant une piteuse gueule de lendemain de rêve, à lui seul, il incarnait l’échec. Mais pas l’échec dont on se relève plus fort, pas le petit échec qui donne envie de se dépasser ou l’échec des gagnants qui savent qu’il sera noyé dans une mer de réussites. C’était la défaite globale, celle qui vous envahit comme une marée noire, qui englue vos organes internes, qui vous donne la nausée au moindre mouvement, qui coupe les ponts entre vos sens et vos émotions. La tête appelle le cœur, le corps crie à l’aide, plus rien ne répond; le capitaine a sauté par-dessus bord. Ne reste qu’à essayer d’allumer des pétards mouillés en attendant le naufrage.

Ce n’est pas le fait d’avoir donné ma chaise préférée en pâture à une mauvaise histoire d’humains qui me tourmentait, c’était plutôt l’odeur fétide insupportable de tout ce que j’avais donné à Lucie Gervais qui me pourrissait dans le crâne. Je lui avais permis de me flatter, de me raconter des histoires, de me bousculer le quotidien, de me virailler l’endroit, de tout faire briller à l’envers, de me tourmenter jusqu’à plus faim, plus soif, mais toujours envie d’elle. Ce n’était pas difficile de tout donner à Lucie. Ça allait de soi, comme si elle était ainsi faite, un être seulement capable de recevoir, prendre, accaparer, sans jamais atteindre la plénitude. Un trou noir qui faisait disparaître mes deux quotidiennes pelletées d’amour dans une autre dimension. Pour moi, c’était une forme de don absolu, jamais un investissement. Ce n’était pas cumulatif, comme un enfant qui met un cent par jour dans sa tirelire et voit son magot grossir au fil du temps. C’était plus de l’ordre du gaspillage de ressources, aussi con que quelqu’un qui arrose de l’asphalte. Et je n’étais malheureusement pas du type « rivière intarissable », mais plutôt « nappe de pétrole à quantité limitée ». Lucie Gervais m’avait épuisé, drainé à sec. Et je devrais attendre que plusieurs autres couches de sédiments se superposent, vieillissent, se décomposent, s’agglutinent et s’agencent pour former du nouveau carburant avant de pouvoir espérer donner à nouveau quoi que ce soit. J’aurais dû prévoir : me faire des réserves, créer de la rareté pour faire grimper la valeur de ce que j’offrais, favoriser la spéculation… Mais je n’ai jamais vraiment été doué pour l’économie.

Faute de goût

Assise à la table, dans la cuisine de son petit appartement, Sheila mastique sans conviction. Au-dessus de sa tête, sur le mur peint en jaune poussin, une tablette de bois peinte en rose supporte une plante et une collection d’anges en porcelaine.

-Si j’avais un mari vraiment riche, j’pourrais collectionner les figurines en cristal Swarovski, mais j’ai pas de mari pis les hommes que je fréquente sont pas riches, faque j’me contente de celles du magasin une piasse.

Elle prend une autre bouchée de sa lasagne Le Choix du Candidat préalablement réchauffée au micro-ondes.

-J’ai commencé à fumer à onze ans. C’était pas par conviction au début, mais surtout, surtout, pour être avec les boys. Je les trouvais tellement hot ceux qui se donnaient du style avec ça, ceux qui jouaient avec le feu, ceux qui me touchaient le bout des doigts pour m’allumer, ceux qui portaient un coat de cuir.

Elle boit une gorgée d’orangeade et la fait passer d’une joue à l’autre pour se rincer la bouche avant d’avaler.

-J’étais pas mal cute dans le temps. J’avais de longs cheveux frisés blonds qui m’arrivaient juste en haut des fesses, j’me maquillais comme Madonna pis mon accent italo-québécois faisait craquer les gars les plus cute de l’école.

Elle passe une main aux longs ongles mauve recourbés (dont chacun est décoré d’une fleur blanche peinte au airbrush) dans ses cheveux gris et blonds en broussaille, fixe le vide pendant un instant, puis enfourne le reste de son plat congelé à la vitesse de l’éclair, repousse le contenant de plastique avec dédain et s’essuie la bouche avec une serviette de table décorée d’un chat qui joue avec une pelote de laine.

-J’ai aussi commencé à faire de la coke assez jeune. Mais dans le temps, je me trouvais pas jeune pour faire ça. C’était exactement la même affaire, le même pattern. Je voulais être dans la gang des plus beaux, de ceux qui parlaient le plus fort, de ceux qui mettaient la musique au boute dans leur char, de ceux qui piquaient des caps de roues et qui vendaient des petits bouts de papier construction aux élèves de secondaire 1 en leur faisant croire que c’était du buvard, de ceux qui étaient partis de chez leurs parents à seize ans et qui habitaient dans des apparts crades où ils faisaient ce qu’ils voulaient.

Elle renifle, s’éclaircit la gorge, se lève et se dirige vers le comptoir de cuisine pour se faire un café.

-Le café c’est la seule affaire qui donne un buzz que je peux encore me permettre de consommer. Mon docteur me dit que j’en bois trop, mais je m’en sacre, c’est le seul plaisir qu’y me reste. Ça et la cigarette.

Le tintement de ses nombreux bracelets argent fait office de musique d’ambiance tandis qu’elle pose un filtre en papier dans la machine, qu’elle mesure le café et qu’elle verse de l’eau dans le réservoir. Elle s’appuie ensuite sur le comptoir et croise ses bras sur sa poitrine décharnée. De sa voix rauque, elle nous demande si ça nous dérange qu’elle fume, n’attend pas notre approbation et s’allume, puis nous gratifie d’un grand sourire plein de dents dont la relative blancheur fait un étonnant contraste avec sa peau trop basanée et ses petits yeux bleus perdus dans de grandes orbites creuses.

-J’ai vraiment aimé Jim. Je sais que c’est pas à ça que vous vous attendiez comme témoignage, que vous auriez voulu que je vous parle de l’enfer que je vis chaque jour depuis que je goûte plus à rien…

-Votre agueusie.

-Pardon?

-Ça s’appelle de l’agueusie, juste en passant, mais c’est pas grave, continuez.

-Euh, ouin c’est ça. Anyway, vous voulez que je vous parle de ma perte d’intérêt pour la nourriture et la cuisine, de ma vie sociale depuis qu’on m’invite plus dans les soupers ni au restaurant, parce que je peux évidemment pas apprécier ce qu’on me sert et que de payer cher pour de la bouffe est complètement stupide pour moi, de mes carences alimentaires, de mes troubles digestifs, mais je m’en fous de tout ça. Le fait est que j’ai vraiment aimé Jim. J’aurais tout fait pour lui. Et j’ai pas mal tout fait pour lui en fait. J’ai déménagé loin de ma famille et de mes amis, j’ai embarqué dans toutes ses combines louches, j’ai consommé plein d’affaires avec lui, j’ai vidé mon compte en banque pour lui, j’ai volé mon employeur pour lui, j’me suis fait gonfler les lèvres pour lui, je me suis mise à vendre du pot pour lui, j’ai tout fait je vous le jure. Ce dont j’ai l’air aujourd’hui, et je le sais que vous me jugez depuis tantôt, mon état de santé, mon insomnie chronique, mon look fucké, c’est la conséquence de mon amour pour Jim. Notre folie m’est rentrée dedans pis est jamais ressortie. J’me suis longtemps dit que j’avais pas eu de chance dans la vie, mais finalement, j’pense que c’est plus que j’avais vraiment pas de goût pour tomber en amour avec un gars de même. »

Je fais un petit signe de tête à mon caméraman qui cesse d’enregistrer, je la remercie et nous ramassons nos trucs avec un certain empressement. En chaussant mes Converse, je marmonne qu’on va voir ce qui va être conservé au montage, que je suis pas certain si son témoignage s’inscrit dans l’optique de ce qu’on recherche, mais que si elle le souhaite, on peut lui envoyer une copie de notre documentaire (sur les gens privés d’un ou de plusieurs sens : Pertes de sens) lorsqu’il sera terminé. Sheila nous sourit imperturbable et écrase un mégot taché de rouge à lèvres carmin dans un cendrier débordant. Au moment de refermer la porte, je lui fais un petit signe d’au revoir de la main auquel elle répond par un doigt d’honneur bien senti.

Jetez-vous des fleurs

Des brassées
Des gerbes
Des bouquets lâches
Des corbeilles débordantes

Jetez-vous des fleurs les plus hautes
Pour atterrir ras les pâquerettes
Vous mesurer au lichen
Vous rouler dans la flore du minuscule

Ensevelissez-vous les uns les autres
Parez-vous de délicats compliments
Parfumez-vous d’effluves rares
Nourrissez-vous de luxuriantes éphémères

Ornez votre maison de fleurs mortes
Glissez-en entre les pages vos livres
Garnissez votre tête en peine
De marguerites en berne

Prenez la pose confiante
De celui qui a vu
Les champs de belles sauvages au printemps
La rose éclose insolente

Peaufinez votre fanage
Au gré des allées et dérapages
On vous enterrera avec cérémonie
Votre plus belle photo pour tout sourire

Soignez votre sillage d’idéal
Entourez-vous d’aromatiques muses
D’odoriférantes entêtées
Nimbez-vous de musiques olfactives

Votre plus belle photo pour tout souvenir
Des trépassés pour toute compagnie
Un cercueil pour toute demeure
Et toutes ces fleurs que l’on vous jettera
Vous donneront un instant l’impression d’être un peu chez vous

Acte de naissance

– On va l’appeler Xerophyllum Tenax Larose.
– Aaaah ouin.
– C’est le nom d’une fleur communément appelée herbe d’ours, donc ça donne
« herbe d’ours tenace »!
– Jamais entendu parler de ça.
– Ça pousse dans l’Ouest, pas ici.
– …
– T’en fais pas, les gens vont l’appeler Tenax Larose tout court, c’est juste que ça va être plus cool si son nom de baptistaire au long contient Xerophyllum.
– Tenace Larose?
– C’est ça.

Martine Larose se caressait le ventre en discutant avec son père à travers la porte-moustiquaire tandis que celui-ci, calé dans une chaise sur la galerie, soutirait de longues volutes bleues à son éternelle pipe. Un long silence s’installa. Le son mat du rouleau à pâte que Martine roulait énergiquement sur une flaque d’eau-farine-beurre et celui des criquets qui s’entre-répondent à des milles à la ronde pour toute trame sonore. De longues minutes paisibles s’écoulèrent ainsi tandis que le soleil déclinait rapidement.

– C’est quoi l’idée?
– Hum? S’cuse p’pa j’ai pas entendu.
– C’est quoi le but de lui donner un nom bâtard de même?
– C’est pas bâtard, c’est original.
– C’est quoi l’idée de vouloir être original d’abord?
– Ben voyons p’pa, c’est quoi ces questions-là?
– Tu sais ce qui va arriver, il va se faire niaiser à l’école.
– Ben non. Il va être tenace, un dur à cuire, j’te l’dis, je le sens!

Grognements en provenance du balcon maintenant plongé dans le noir, la lumière rougeoyante produite à chaque bouffée illuminant de façon inquiétante le visage du père.

– Ça pousse même pas icitte c’te fleur-là.
– Ben, ça pousse au Canada…
– Ben voyons! Tu l’sais ben que quand je parle d’icitte, j’parle pas du Canada.
– Je le sais papounet. Fâche-toi pas.
– T’aurais pu l’appeler Renélysse Larose; orignal, comme tu dis, mais à saveur locale. Pis depuis quand tu t’intéresses aux plantes à fleurs?
– Bon, laisse donc faire.

Martine plongea les mains dans l’évier et entreprit de récurer un chaudron qui y trempait depuis une heure. Par la petite fenêtre, son regard portait loin, jusqu’à la lisière du bois; le bout de leur terre et le commencement du domaine des Laviolette. Ragaillardie, elle lança sur un ton joyeux :

– Tu devrais être content, tu vas avoir un héritier pour ta terre!
– Quelle terre?
– Ben voyons, t’es ben malcommode aujourd’hui! Notre terre, ta terre, la terre des Larose!
– Ah, ben il va être déçu le pôvre ti-pitte.
– Ben non.
– C’est ben beau ce que tu vois de ta fenêtre de cuisine, mais es-tu allée faire un tour récemment voir de l’autre côté de la Butte-à-plus-belle? C’est rendu une dompe. Pis pas juste de petites cochonneries, des chars, des moteurs qui coulent, des batteries rongées, des bidons d’huile et de lave-glace, des pneus, des grues mécaniques rouillées, des carcasses d’autobus. J’te l’dis, aucun Larose, même le plus tenace avec des piquants, voudrait se planter les pieds là-dedans. C’est contaminé de bord en bord, un vrai gâchis.
– Ben voyons, j’savais pas ça!
– Ben non, t’habitais en ville quand ça a commencé, et j’ai pas voulu te le dire parce que j’voulais que tu reviennes vivre par icitte, chez nous, avec moi pis tes frères.
– Pis vous avez rien fait? C’est qui qui a fait ça?
– On sait pas, du monde, probablement des villages voisins, peut-être du monde qui nous aime pas. Avec la grande gueule que j’ai, j’me suis pas fait juste des amis dans la vie.
– Shit, p’pa, c’est grave, c’est notre propriété, ils l’ont salie, dévalorisée, ça coûte combien enlever tout ça?
– Cher.
– J’peux pas croire. Je suis revenue ici pour que mon gars ait de l’espace pour courir partout, comme quand j’étais petite.
– C’est pu comme c’était.

Martine soupira.

– Au moins il nous reste l’autre bord.
Elle agita sa main mollement vers la droite du terrain.
Les yeux et les traits du visage de son père se durcirent subitement pour aussitôt s’effondrer en un grotesque masque implorant.
– Ben… C’est que tsé, quand ta mère est décédée, ça été pas mal dur. J’pouvais pas rester le soir tout seul ici, j’la voyais partout. Ça fait que j’me suis mis à aller jouer aux machines à sous au bar de Réal. Ça me changeait les idées…
Martine avait mis sa main devant sa bouche et répétait en boucle : ben voyons donc, s’tie, ben voyons donc.
…faque quand les hommes de la Great North Western Energy m’ont offert de leur louer un bout du terrain, j’ai pas pu refuser. J’avais besoin de cet argent-là, j’avais pas mal de dettes tu comprends? Ça m’a permis de tout rembourser, même le prêt hypothécaire sur la maison. C’est beaucoup, beaucoup d’argent Martine.
– Tu me niaises? Y nous reste quoi d’abord? Y vont faire quoi sur le bout que tu leur loues?
– De la fracturation hydraulique… une plateforme de forage. Y’a assez de gaz.
– Ah ben calvaire!
– Y nous reste pas mal juste ce que tu vois par la fenêtre finalement.

Martine replia rageusement ses bras au-dessus de son ventre bombé et fixa intensément la toute petite clôture des Laviolette au bout du champ.

Son père poursuivit :
– T’aurais dû rester à Montréal dans l’fond, j’aurais ben fini par te mettre au courant de ce qui se passe, mais au moins t’aurais pas eu à vivre avec ça dans face chaque jour… Loin des yeux, loin du « ça m’écœure », comme on dit.
– On dit pas ça.
– Ben moi je le dis.

Martine ferma les yeux, s’agrippa des deux mains au rebord du comptoir et susurra entre ses dents, d’une voix à peine audible :

– On va habiter ici. Pas question de retourner en ville et de devoir raconter le soir à mon fils qu’on a déjà eu une terre ben belle où il aurait pu grandir. Il va s’appeler Hubert Suzuki Larose, il va naître sur une parcelle de nature entre un tas de scrap et un forage de gaz de schiste. En grandissant, il verra tout, saura tout et entendra tout, il apprendra la colère et j’en ferai un guerrier des temps modernes.

Martine sursauta et renversa du café sur le plancher. Hubert venait de lui donner un coup de pied énergique. Elle sourit, confiante.