Syndrome

Regarde cet enfant

Il passe sa journée dans le jardin

Toujours tout seul

Tous les jours

Avec pour seul intérêt

D’asperger de sa hose

Les écureuils, les pigeons, les papillons et tout ceux qui osent traverser la clôture

Il ne fait que ça toute la journée

Frénétiquement

À répétition

Droit devant

Un jour je me suis levé et j’ai eu besoin de courir

J’ai eu besoin de fuir

J’ai pris la voiture et j’ai roulé très longtemps

Loin de la ville

Mais chaque fois que je m’éloignais d’une ville – je m’en approchais d’une autre

Alors j’ai roulé – et roulé

Puis très loin – j’ai trouvé un sentier

Je suis descendu de voiture

On était le 1er octobre

J’ai déposé les clefs de la voiture sur le capot brûlant

J’ai vidé mes poches sous le regard intrigué d’un chevreuil aux yeux de biches

La nuit était proche

J’ai déposé l’enregistreur de mes pensées sur une roche déjà humide de la prochaine rosée

J’ai regardé une dernière fois derrière moi

Puis je me suis élancé dans le sentier

En courant

Droit devant

Malgré moi mon Île

Je suis né sur un rocher

Je ne sais pas si c’est un grand rocher ou un petit

Car c’est le seul que je connais

Je ne peux pas le comparer

Et jusqu’à hier je ne voyais pas comment je pourrais le quitter

Il est entouré d’eau

Et je ne sais pas nager

Je ne sais pas voler non plus

Au loin et de tous les côtés il y a l’horizon – à perte de vue

Une véritable distraction – heureusement

Mais hier – j’ai eu une révélation

Pour la première fois

Pendant mon sommeil

J’ai rêvé !

J’ai nagé – j’ai volé – j’ai quitté mon rocher

J’ai hâte à la nuit prochaine

Mise à Mort

Je n’ai jamais entendu cri si déchirant

Mes mains ont serré les barreaux du jardin à un point tel que j’aurais pu les briser – mes mains – ou les barreaux

J’avais treize ans

Un boucher à tué devant moi un cochon – un goret – une bête énorme

Après l’avoir attaché – d’un coup de masse en plein front – il l’a abattu

Un bruit sourd d’abord – lourd – violent – puis le hurlement du cochon – un cri terrible – strident – la détresse, la souffrance, la trahison et la mort à l’unisson – un cri qui résonne encore à mes oreilles quand j’écris ces mots – mes mains se resserrent spontanément – mais il n’y a plus de barreaux

Il a fallu un deuxième coup pour le faire taire

Puis après un bref silence – la fête a repris – les familles qui avaient invité le boucher pour mettre à mort le cochon s’en sont données à cœur joie – le vin a coulé – les rires ont fusé – ils ont même dansé

Le boucher – lui – a poursuivi consciencieusement son travail de désarticulation – il a brûlé au chalumeau les poils récalcitrants de l’animal – avant de le débiter chirurgicalement – de se garder pour lui les meilleurs morceaux – salaire oblige – et d’en prélever le sang jusqu’à la dernière goutte

Puis deux vieilles édentées aux manches relevées ont entrepris d’enfoncer leurs avant-bras dans les sceaux sanguinolents – pour en remuer le contenu encore chaud – fumant – pour ne pas qu’il coagule – pour préparer le boudin

Le boucher s’est lavé – il s’est épongé le front dans la chaleur de cette soirée du mois de juillet – la fête battait son plein dans la cour intérieure de la ferme – on avait allumé des feux – on lui a servi à boire pour le remercier et il a bu – il a parlé – puis il a bu – puis il a bu encore – puis il a ramassé ses outils de travail – son butin cochon – puis il m’a pris par la main

Allez viens – on rentre !

La main d’un boucher n’est pas délicate – elle n’est pas douce non plus

On est monté sur sa moto – puis on est rentré – à pleine vitesse – dans la nuit de la campagne vendéenne – ventre à terre – avec moi qui l’enlaçait dans les virages en lacets – pour ne pas tomber

Cet été-là – j’ai habité chez un boucher – il y a eu des bons côtés – il y en a eu des mauvais !

Sale gueule

J’ai toujours voulu donner du style à ma gueule – je trouvais que j’étais né ordinaire – que tout le monde passait à côté de moi sans me voir – pour s’extasier sur le voisin

Mais j’étais faible – jeune – et faible

J’ai lu des trucs que j’aurais pas dû lire et j’ai fait des trucs que j’aurais pas dû faire

Mais au moins là – à l’époque – on m’regardait – on m’interpelait – pas toujours pour du bon – souvent pour du mauvais – mais au moins j’existais

Aujourd’hui j’ai vieilli – j’ai lu d’autres choses et j’ai fait des trucs que j’aurais dû faire plus tôt

Mais le mal est fait

Heureusement un copain à moi qui travaille pour une revue de mode très tendance m’a sorti de ma détresse – de ma déchéance

Il a fait de moi son mannequin vedette

Il m’a mis de beaux vêtements sur le dos

Il s’est soucié des éclairages

Aujourd’hui – ma figure a du style

Je suis un beau monstre

Mal – Poli

Ma copine vient de faire le tour de l’Italie – elle en est revenue à ma grande surprise très déçue – non pas des paysages – de la gastronomie – ni des gelato – mais du comportement des italiens – et de leur impolitesse – surtout à Napoli – la ville qui est aux prises avec des problèmes d’ordures impossibles

Alors quand je lui ai demandé ce qui l’avait gêné à ce point elle m’a répondu : ils n’arrêtaient pas de me dire : tu es la pou-belle de toutes les filles…

Elle a trouvé ça très offensant – moi j’étais mort de rire

L’homme et la mouette

Alors que je mangeais un Big Mac sur un banc pendant mon heure de lunch en anticipant très mal mon retour au travail dans un environnement de cul – une mouette s’est posée devant moi

D’un air altier – d’abord – elle m’a regardé – puis elle a bougé la tête de haut en bas et de droite à gauche – pour enfin faire la belle – en levant une patte – puis l’autre – en l’espace d’une minute elle avait usé de tous les sparages imaginables et vidé tout son coffre à outil de séduction

J’ai failli faillir et lui envoyer une patate – mais je me suis dit que du coup toutes les autres qui nous épient des toits environnants fondraient sur nous dans la seconde – créant un chaos incontrôlable – et brisant ce moment d’intimité

Et ce moment d’intimité – j’en avait spontanément et soudainement besoin – les bêtes je les aime – et cette mouette là m’interpelait – je voulais communiquer – comprendre – pourquoi elle dotée d’ailes se trouvait ainsi dans ce parc mal aménagé aussi asservie que moi

Moi si j’avais tes ailes – je dégage immédiatement tu sais

Pour aller où mon beau

J’sais pas – n’importe où mais pas ici – là où il y a des rivages – du poisson – de l’horizon

T’es un romantique toi – t’es touchant

Moi j’suis une mouette d’Hochelaga – ma mère a fini sous les roues d’un 4 par 4 – et mon père a fini dans une ruelle – j’ai jamais su comment – ton rivage – ton océan – ça fait 10 générations qu’on l’a pas vu – on sait plus comment y aller – on sait pu à quoi ça peut ressembler – on a faim tous les jours – on est drogué – dépendant – on mange de la merde – on est foutu – on est comme toi – car t’as beau me faire la morale – toi – franchement – même si t’as pas l’air con – t’as pas l’air heureux – ça – tous on le voit – et toi aussi tu manges de la merde – t’es gris – pourquoi toi – qui a sûrement plus les moyens et plus l’éducation – tu prends pas ton envol – tu dégages pas d’ici – pour te donner un horizon – une fierté retrouvée – que tu pars pas mourir ailleurs – là où tu veux – en fermant les yeux devant un paysage rêvé

On a donc parlé comme ça longtemps – ça a été intense – mon heure de lunch a passé – j’suis plus jamais rentré travailler

La mouette et moi on s’est entendu – deal – la nuit était pas mal avancée

Je lui est promis de l’emmener voir la mer

Puis au petit matin – on s’est mis en chemin – vers le lointain – vers la vie rêvée