Godzillapolis

Un appartement étroit et gris, des murs dépouillés. Dans un salon à la moquette défraichie, un petit téléviseur d’une autre époque retransmet avec peine une catastrophe au centre-ville.

D’un coup les murs tremblent, le sol hoquette. C’est la catastrophe de la télé qui passe devant la fenêtre : un T-Rex s’emploie à réduire les immeubles d’habitation, Godzilla-style.

Dans les rues, la panique, je cours aussi, au ralenti, il n’y a plus personne, un cheval.

Cheval m’entraine au galop vers le sud, loin de Godzillapolis, saute les obstacles – les barrières – les autos – les gens et c’est la mer devant si vaste qu’elle définit l’horizon tout autour. Cheval se jette avec moi dans la mer et court, court, court, puis nage, nage et meurt. J’enchaine les brasses sans une pensée pour cheval, ma vie en dépend, et j’arrive enfin, à bout de souffle, sur la rive du bout du monde.

Sable.

Des dunes, parfaitement coniques, à perte de vue, chacune se faisant le piédestal d’une sculpture gigantesque : le squelette reconstitué d’un dinosaure. Musée ? Cimetière ?

Je me retourne – un temple de sable étale une fresque au bas-relief coloré relatant les exploits d’une civilisation déchue. Émerveillement.

– Maman !

Mes doigts effleurent les hiéroglyphes de pyramides, de diplodocus, de ptéranodons, d’avion à hélices… Les dinosaures avaient inventé l’avion…?

– MAMAN !

– mmmwidiemmmm… mmm… ooui?

– Maman, viens ! Ma dent bouge et j’ai mal, il faut l’arracher.

Huit ans de sommeil en retard, huit ans de rêves interrompus. Après les tétées, les changements de couche, les cauchemars, il y a eu les besoins de verre d’eau, les crises d’asthme, les pipis au lit, les gastroentérites, les crises d’allergies, puis les questions existentielles, le somnambulisme. Mais il n’y avait pas encore eu la dent de lait.

Migraine

Impossible de se lever. La douleur fulgurante avait explosé en arrière de ses globes oculaires. Elle songea à ce volcan islandais dont la fumée crachée avait perturbé de nombreux vols au-dessus de l’Europe. Fuir la fumée. Fermer les yeux et demeurer immobile, empêcher la fumée-lumière de poignarder. S’enfermer loin dans sa tête, réduire son corps à sa boîte crânienne, puis laisser son esprit tourner en rond dans cette cage de douleur, se fracasser contre ses parois tel un papillon de nuit brisant ses ailes contre la vitre du salon, encore et encore.

L’Angliche

« Allez, mon beau Freddo, plus que deux jours à tenir. Tu peux faire ça pour moi, hein? »
La main qu’elle avait glissé sur son entrejambe à travers l’embrasure de la porte n’attend pas de réponse pour fermer ladite porte dans la face du beau Freddo. Les talons claquent dans la cage d’escalier. Fred rajuste ses jeans rendus inconfortables par un début d’érection. Il se retourne vers le salon et aperçoit George juste au moment où sa main s’extirpe de sous son ceinturon.

« Djorge! Owariouuu? »

– Twès bien, meh-ci.

George : grand, dégingandé, des lunettes carrées sur un nez busqué, des boucles en auréole rousse, la chemise rentrée dans son pantalon en corduroy. La caricature du Brit awkward. Mais qu’est-ce que Mélissa avait bien pu lui trouver, à celui-là ? Bon, d’accord, il y a 15 ans, Mélissa n’avait probablement pas les mêmes goûts, et puis, en tant que jeune fille au pair à l’étranger, tout devait lui sembler exotique.

– hin, hin. Exotique !

Et puis,  il avait sûrement pas la même tête à l’époque. Quoique… C’était facile d’imaginer le menton glabre et l’air inexpressif passer les années, immuables. Les lunettes dataient probablement de la même période, à en constater les regards d’envie qu’elles suscitaient chez les hipsters du Plateau.

– hin, hin. Hipster !

– Plait-il?

– C’est rien Djorge, c’est vos lunettes, elles me font rire.

Merde, déjà qu’il devait endurer la présence d’un ex à Mélissa CHEZ LUI, depuis hier il jouait les guides touristiques. Il avait fallu supporter 45 minutes de photoshoot d’écureuils au Carré Saint-Louis, se taper la file d’attente chez Schwartz sous la pluie et finalement déambuler à l’heure de pointe dans un dédale de tunnels malodorants et de fast-foods afin d’explorer la mythique « ville souterraine » – cette vieille arnaque du Guide Ulysse! En tout cas, sa petite miss allait le payer cher. Et en attendant, il allait pas se priver de s’amuser un peu aux dépends du Britannique.

George se faisait un point d’honneur à parler français depuis le début de son séjour (et Fred prend un malin plaisir à le « corriger »).  Force est de constater que, même si George maitrise assez bien la langue, non sans fierté, il tombe cependant encore dans le piège de certains « faux amis ». Aussi, la veille, après la classique grimpée du Mont Royal, l’Angliche avait exprimé le désir de « voir une reservation« . Fred avait compris que l’Anglais souhaitait en réalité visiter une réserve indienne. Ça l’exaspérait, ces Européens qui voulaient voir les autochtones comme on irait au zoo. S’il avait été tenté de l’emmener faire la tournée des stands à cigarettes, une idée bien plus satisfaisante avait germé depuis.

– Alors, Djorge, prêt pour la réservation, on y va ?

Une demie-heure plus tard, la Honda Civic se stationne devant l’Hôtel Villa, hébergement cheap du centre-ville. Au comptoir de la réception, Fred réclame haut et fort la réservation pour monsieur George Prangnell. Il profite que l’Anglais soit décontenancé pour lui glisser sa valise aux pieds, lui envoie un signe de tête en guise d’adieu, et s’éloigne le plus rapidement possible.

Fred, de nouveau derrière le volant, ne peut pas s’empêcher de faire aller la main en direction de George toujours planté là dans le hall d’entrée de l’hôtel. « Ha! Ça c’est une bonne deception, hein, mon Angliche! » éclate-t-il, le sourire triomphant, avant de tourner le coin de la rue.

Perdre

Emilie tourne en rond. La vaisselle est faite, il est trop tard pour sortir, trop tard pour appeler ses amies, elle n’a pas envie de dormir. Elle s’installe dans le salon et allume la télévision. Elle zappe les chaines en enfilade sans les regarder.

« Que de la merde ! »  Elle se relève en soupirant pour éteindre le poste au milieu d’une infopub vantant une brosse à dents électrique, puis retourne dans la cuisine vérifier l’heure. Dix minutes à peine se sont écoulées. Depuis quand était-elle devenu si dépendante ? Est-ce qu’elle devait encore essayer son cellulaire ? Ça faisait harcèlement, non ? Elle s’en voudrait de devenir une fille comme ça. De toute façon, il ne répondait pas, et il verrait déjà qu’elle avait appelé plus tôt. Mais il avait dit qu’il rentrerait vers 1h du matin, alors pourquoi n’était-il pas encore là ? La soirée traine, c’est tout, il s’amuse trop. Tu le sais, qu’il y a une bonne raison, il y a toujours une bonne raison, et après, tu te sens ridicule d’avoir imaginé le pire. Elle remarque, agacée, qu’elle a recommencé à se ronger les ongles.

Elle ramasse son roman et retourne s’installer dans le sofa. Elle reste deux minutes les yeux dans le vague, à triturer son index gauche, tant et si bien qu’il finit par saigner. Elle reprend ses esprits, veut poursuivre sa lecture, bute sur la deuxième phrase, lutte pour se concentrer. Doit relire le paragraphe au complet…

Son « Calvaire! » retentit en même temps que le livre qu’elle vient de projeter percute un bibelot.

La tête entre les mains, elle tente de contrôler sa respiration.

Mai 1989, sa meilleure amie Geneviève se faisait faucher sous ses yeux par un chauffard à la sortie de l’école. Elle se repasse la scène au ralenti, en silence. Sauf que dans sa tête, Alex a pris la place de Geneviève, l’école est devenu le St-Sulpice, il fait nuit, c’est la sortie des bars…

Le microonde indique 2 :27. Elle soulève le combiné téléphonique, et compose, tout en sachant pertinemment que personne ne décrochera. Un… deux… trois… quatre sonneries… elle en compte dix… puis quinze… Pour se prouver qu’elle a raison, elle pousse même jusqu’à vingt, en serrant les dents. Quand elle raccroche, c’est pour faire pression sur ses yeux et empêcher les larmes de sortir. La rage, provoquée par un sentiment d’abandon et d’impuissance, lui bloque le fond de la gorge dans un nœud douloureux.

Il est tard. Elle ferait mieux d’aller se coucher. Il n’a pas vu l’heure passer. Check donc ça, il va arriver deux minutes après que tu te sois installée dans le lit.

Au lit.
Les yeux fixés au plafond, comme une toile cinématographique où jouent des scénarios catastrophes. Complaisance dans l’auto-apitoiement. Elle s’en veut, se trouve faible. N’arrive plus à retenir ses larmes.

Ses oreilles aux aguets lui jouent des tours, son cœur bondit chaque fois qu’elle entend une auto ralentir – c’est sûrement son taxi? Elle aurait le goût de sucer son pouce, n’importe quoi pour apaiser la crise d’angoisse qui se pointe, mais rien n’y fait. Après un quart d’heure, elle n’en peut plus, se relève – pour faire quoi? – s’installe en haut des marches de la cage d’escalier donnant sur la porte d’entrée du grand 6 ½ où Alex et elle ont emménagé l’été passé. Pleure encore.

Puis ses lèvres se plient en grimace de torturée. Son visage entier se contracte et se froisse comme un linge qu’on essore entre ses doigts. Son cœur s’emballe, sa respiration s’accélère, elle commence à hyperventiler. Calme toi! Elle enfonce ses ongles dans ses paumes, récite dans sa tête : la capitale du Venezuela est Caracas, la capitale de la Colombie est Bogota, la capitale du Pérou est Lima, la capitale… Sanglots incontrôlables. Elle capitule, s’allonge, succombe à la névrose jusqu’à ce que son corps épuisé cède à son tour.

3 :32. La porte s’ouvre sur Alex passablement saoul.

Le son de la fin

6 janvier 1993

Aujourd’hui, c’est fini. Aujourd’hui, je ne veux plus rien dire. Aujourd’hui, je ne PEUX plus rien dire. Aujourd’hui, mon pote Dizzy est mort.

Plus jamais je ne sentirai son souffle puissant faire vibrer mon cuivre, faire tourner les têtes, faire valser les chevilles.

J’ai la nostalgie de ces premiers moments d’extase où il m’a fait découvrir des sons que je croyais impossibles.

Et j’ai la chienne de ne plus être qu’un objet qu’on admire derrière une vitre, un trophée à la gueule de travers, la fierté d’un collectionneur.

 

Extrait du Journal de la trompette de Dizzy Gillespie, ed. EdiSon, 1999.

L’absente

Elle a l’élégance glacée d’une statue de bronze. Malgré les circonstances, malgré la colère noire qui la ronge du dedans, Madame a pris le temps de relever ses cheveux longs et d’enfiler sa robe de chambre de soie verte.

Suspendue dans une pose qui exprime tout son mépris, elle sonde, fouille, dissèque du regard les faces contrites du petit personnel. Jeanne, la femme de chambre, se tord les doigts nerveusement.

Hier soir, quelqu’un est entré dans le fumoir de Monsieur alors que celui-ci est en déplacement d’affaires de l’autre côté du pays. Quelqu’un a ouvert son cabinet d’alcool personnel, brisé un verre et volé la bouteille d’absinthe tant prisée par Monsieur.

Jeanne s’était rendue compte du méfait tôt ce matin alors qu’elle commençait sa ronde de lavage. Elle avait vu la porte grande ouverte du fumoir, les éclats de verre éparpillés sur le tapis.

Madame se targue toujours d’embaucher un personnel irréprochable. Elle se sent bafouée par l’affront; ses muscles maxillaires durcissent sous l’effet de sa rage et sculptent des renflements dans le bas de son visage autrement parfait. Elle ne comprend pas – qui de ses trois domestiques aurait pu commettre un tel acte? Faudrait-il qu’elle les punisse tous, puisqu’aucun d’entre eux n’avouait?

–       « Je vous donne dix minutes pour rapporter la bouteille. Pas une de plus. »

Sur ce, elle tourne les talons et remonte à l’étage réveiller sa fille Eugénie. Elle la trouvera effondrée et en sanglots au chevet de son petit frère qu’elle a plongé dans un coma éthylique.

* Source : Yôko Ogawa, « La piscine – les abeilles – la grossesse »,  éd. Babel  p.10, 2ème phrase. 

L’hôtel du retardataire

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C’était une grande bâtisse de pierres grises, siégeant sur un lit de graviers et encadrée de pots de bégonias. Dans le jardin, un saule pleureur abritait un bassin décrépi à l’eau noire et stagnante dans laquelle on devinait d’énormes carpes. Le rideau de feuilles tombantes bruissait avec le vent et effleurait parfois la surface de l’eau. Plus loin, au détour d’une haie de cèdres, on tombait, au choix, sur une statue de chèvre en béton dont la corne brisée laissait entrevoir l’armature de métal, ou encore sur la sépulture d’un animal de compagnie. Des buissons d’hortensias fanés achevaient de conférer à l’ensemble une mélancolie romantique aussi pénétrante que l’humidité de novembre.

À l’intérieur, un hall d’entrée lumineux au parquet de bois couleur miel invitait le visiteur à grimper les étages, et c’est ainsi que je me retrouvais au sommet de la vaste cage d’escalier, face à une petite pièce qui faisait maintenant office de débarras. Instinctivement, j’avais ignoré l’enfilade de chambres pour me diriger vers cette porte entrouverte. C’était comme si l’endroit susurrait mon nom, comme si la raison de mon voyage se trouvait là, au milieu des boites poussiéreuses.

Empilé sur les étagères, un bric-à-brac de jouets en plastique, abandonnés dans des cartons, attendait de partager ses souvenirs comme un album photos. J’attrapais un bilboquet, puis le modèle réduit d’une vieille Citroën. Des bribes d’enfance remontaient à la surface pour m’éclater au visage en bulles nostalgiques. J’étais arrivé trop tard, ma conscience me torturait. Je saisis une boite au hasard puis redescendis à la rencontre du notaire. L’enterrement avait eu lieu la veille, et l’hôtel avait déjà trouvé acheteur.