Mon amant violet

Je dors dans le velours violet. Depuis combien de temps, je l’ignore. Je suis bien, même si je suis dans le noir. Je suis bien au chaud dans mon lit, mais je m’ennuie un peu. Le temps est si long loin de mon amant, et le silence est lourd…

Mais ceux qui prendraient mon lit pour un cercueil seraient dans l’erreur. Car je ne mourrai jamais. Je suis éternelle.

Je ne sais pas où je suis. Où es-tu mon amant? J’attends ton retour depuis si longtemps…

Je n’ai que mes souvenirs de toi. Ils sont gravés dans mon cou. Ils sont tatoués sur mes frettes, à jamais. Les souvenirs, c’est tout ce qu’il me reste…

Un jour mon amant m’a fait flamber sur scène, et j’ai vécu l’ultime orgasme. J’ai été brûlée vive, la mystique, la douloureuse extase! Mais j’ai survécu à l’incendie électrique. Car je suis éternelle.

Mon amant est le premier Héro. Il a emprunté des chemins inexplorés. Mon amant était un magicien enrobé de brume mauve… Mais j’ai peur pour lui. Il ne m’a pas prise dans ses bras depuis trop longtemps maintenant. Je crains qu’il n’ait fini par brûler sa vie par les deux bouts…

Soudain… on ouvre mon lit? Soudain la lumière m’éblouit. Est-ce mon amant, enfin?

Soudain un étranger se penche sur moi, un sourire de béatitude absolue sur les lèvres.

Je suis trimballée… évaluée… adorée et béatifiée… Soudain je suis derrière une vitrine. Et je crie nooooon, je ne suis pas faite pour le silence funéraire du musée! J’ai été conçue pour hurler et jouir, rire et pleurer, devant des milliers de spectateurs en délire!

Où es-tu, mon amant violet? Es-tu devenu une légende? Tes mains me manquent.

Ma tendre épouse

Et quand tout cela était fait et que nous avions mangé tous deux, mon chien Esope rampait à sa place derrière l’âtre, tandis que j’allumais ma pipe, m’étendais pour un moment sur ma couchette et prêtais l’oreille à la rumeur diffuse de la forêt.

Depuis six mois, il en était ainsi. J’avais ma cabane dans la forêt. Je faisais pousser mes propres légumes. Je pêchais et je chassais. Je me lavais dans la rivière, nu comme au premier jour. Je me promenais dans la forêt avec mon chien, écoutant les feuilles, souriant aux insectes. J’avais appris à lire l’heure dans le vol des oiseaux. Je regardais la nuit dans les yeux, et je m’identifiais aux étoiles. Si nombreuses et pourtant si seules dans le ciel. Une paix vertigineuse s’emparait alors de tout mon être, et faisait exploser mes poumons.

Les deux ou trois premières semaines furent les plus difficiles, bien sûr. Par la suite, mon tourment s’est adouci. On s’habitue à tout. Pourquoi étais-je parti? Je voulais quitter ma vie d’avant. Je voulais laver mon corps et mon esprit empoisonnés. Je voulais purifier mon âme dans un bain de solitude. Je voulais passer des journées entières sans prononcer une parole. J’avais donc décidé de me couper du monde pour quelques temps, et de vivre en ermite, espérant que l’air frais de la forêt saurait me guérir de mes démons.

Car dans ma vie d’avant, j’ai frôlé la mort. Je m’étais marié avec la Bouteille, et ma tendre épouse m’a fait visiter les bas-fonds de l’enfer… Alors avant de me perdre à tout jamais, j’ai demandé le divorce. Elle a refusé. Je suis parti quand même. J’ai voulu être seul et j’ai souffert du sevrage. J’ai hurlé ma douleur dans la forêt et les loups m’ont répondu.

Je n’ai amené qu’une seule bouteille avec moi. Une jolie bouteille d’absinthe. Ça fait six mois que je la regarde. Elle est là dans toute sa splendeur érotique, debout sur la table, et elle me nargue. Ça fait six mois que je la déteste et que je la désire. Pourtant au départ, je l’ai amenée avec moi en me disant qu’elle serait merveilleuse à boire, qu’elle serait la cérémonie d’adieux parfaite. Mais chaque jour qui passait, je ne la buvais pas, par défi. Je remettais au lendemain les funérailles de mon alcoolisme.

Or me voici, six mois plus tard. Ma barbe est broussailleuse et mes yeux sont hagards. Je soupire et je prends la bouteille dans ma main. Mon chien dresse la tête. Soudain une vague de rage roule en moi comme un tsunami. Je crie, je crie, et mon chien crie avec moi, et je lance la bouteille de toutes mes forces contre le mur. Le bruit qu’elle fait en se brisant est beau. Je suis à bout de souffle, mais je réalise que je suis libéré. Je venais de vivre ma cérémonie d’adieux.

« Viens Esope. Il est temps de rentrer à la maison. »

Première phrase: extrait de « Pan », Knut Hamsun, page 10.

Le futur du magasin

le futur du magasin couverture

 

Le magasin général de la famille Marchand fut longtemps une charmante petite entreprise, essentielle au village de Ste-Joie-de-la-Vallée. Quatre générations successives de Marchand y travaillèrent, faisant du magasin un symbole de réussite. Mais les temps ont bien changé à Ste-Joie… Dans les cinq dernières années, une autoroute fut construite près du village, défigurant le paysage idyllique, et les pétitions des villageois se révélèrent bien inutiles contre ce progrès. Puis une banlieue-dortoir apparut, poussant aussi vite qu’un champignon. Mais tout cela n’est rien à côté des nouveaux défis qui attendent les Marchand. D’un côté, il y a la famille Bucks, qui vient de faire son arrivée à Ste-Joie. Et les Bucks, promoteurs sans scrupules, ne reculeront devant rien pour finaliser la construction de leur Wal-Mart-Géant. De l’autre côté, il y a cette mystérieuse cantatrice italienne, étrangère en visite au village… Elle affirme être à la recherche d’un bûcheron porté disparu, mais elle semble aussi détenir des secrets compromettants pour la famille Marchand… Le futur du magasin est menacé! Mais les excentriques jumeaux Adèle et André Marchand, héritiers du magasin, sont dotés d’une énergie et d’un optimisme inébranlables… et ont plus d’un tour dans leur sac…

Une saga familiale rocambolesque, teintée d’humour absurde… Une critique subtile de notre société de consommation… Un premier roman écrit comme un pastiche tendre de notre littérature classique du terroir…

Le Fantôme de la Grande Bibliothèque

New York a ses crocodiles qui vivent dans les égouts. Londres a sa bête monstrueuse, tapie dans un labyrinthe de souterrains oubliés. Mais Montréal n’est pas en reste. Montréal aussi a sa légende : le fantôme du Forum!

Mais que fait-il maintenant, ce fantôme glorieux, depuis que son antre n’existe plus? On pourrait croire qu’il a pris une retraite bien méritée, mais il n’en est rien. Un fantôme doit hanter. Sinon, il n’est plus un fantôme. Il a donc suivi une tendance bien ancrée dans notre société moderne : après de longues réflexions, il a réorienté sa carrière. Et de manière plutôt drastique, comme vous pourrez le constater.

Car de l’univers brutal et viril du hockey, notre fantôme est passé au monde silencieux et culturel du livre. Oui, vous avez bien lu : du livre! Décision bien compréhensible pour un fantôme vieillissant, à la recherche d’un endroit plus calme pour faire ses mauvais coups. Or quand il mit le pied dans la Grande Bibliothèque pour la toute première fois, notre fantôme eut un véritable coup de cœur. Un terrain de jeux de six étages, juste pour lui! Des milliers d’usagers et des centaines d’employés à enquiquiner quotidiennement! La tentation était trop forte. Le bâtiment tout neuf devint son nouveau domicile.

Son plus grand coup d’éclat est resté dans les mémoires longtemps. Vous vous souvenez de ces plaques de verre s’écrabouillant sur les trottoirs? C’était lui. L’inondation de notre précieuse salle de tri du sous-sol? Encore lui. Mais il a appris, avec les années, à opérer de manière plus subtile et plus aléatoire, histoire de ne pas se faire repérer…

C’est lui qui fait naître le chaos en déclenchant des pannes informatiques, des pannes d’ascenseur, ou en bloquant notre convoyeur. C’est lui qui fait disparaître nos indispensables chariots. Un sans-abri schizophrène parle tout seul et se fait mettre à la porte, le pauvre, par nos valeureux agents de sécurité, parce qu’il dérange. Avec qui, vous croyez, ce sans-abri était-il en train de jaser? Et tous ces « documents dits retournés », c’est la faute à qui vous croyez?

Mais le plus abominable de ses méfaits, c’est d’avoir un jour volé le sandwich jambon-fromage-moutarde de notre cher collègue Yves, qui à l’heure du dîner s’est retrouvé sans rien à manger. Impardonnable vous dis-je!

Ce fantôme est laid comme un rat, et comme un rat il ne reculera devant rien! Alors chers amis et collègues de la Grande Bibliothèque, ne manquons pas le bateau.  Contactons immédiatement un exorciste. Mais faisons-le dans la plus grande discrétion! Car si l’existence de ce fantôme venait aux oreilles de nos usagers, ils pourraient bien en profiter pour mettre leurs frais de retard sur son dos!

Madeleine et Jean-Guy font la vaisselle

Tout a commencé avec une grosse cuiller en bois, alors que Madeleine et Jean-Guy faisaient la vaisselle, en silence car ils n’avaient plus rien à se dire. Madeleine lavait, Jean-Guy essuyait. Comme chaque soir depuis les 25 années de leur mariage. Madeleine soupirait en récurant le poêlon. L’omelette aux champignons avait collé, la tâche était ardue. La fesse bien dodue de Madeleine se trémoussait sous l’effort.

Tout à coup, allez comprendre, une étincelle s’alluma dans la tête de Jean-Guy, qui à ce moment-là essuyait la cuiller en bois. Il ne se souvenait même plus de la dernière fois où le derrière de sa femme l’avait ému à ce point. Leur vie de vieux couple était si engourdie et routinière… Sous une impulsion soudaine, il brandit la cuiller et donna un petit coup sur la fesse moelleuse. Madeleine en échappa sa lavette à vaisselle dans l’eau savonneuse. Plouf! Un peu de savon éclaboussa jusque sur sa joue.

Elle se retourna vers son époux avec un petit cri pointu. Jamais Jean-Guy n’avait vu un point d’interrogation aussi spectaculaire dans les yeux de Madeleine. Il se mit à rire. Il donna un autre petit coup sur l’autre fesse. C’était irrésistible.

Par la suite, il y eut une certaine escalade d’événements. Jean-Guy reçut une pleine poignée de mousse de savon dans les cheveux. Pour se venger, il s’empara du fouet et donna plein de petits coups sur les fesses de Madeleine. L’épouse criait d’indignation devant un comportement aussi saugrenu, mais il faut bien se l’avouer, elle peinait de plus en plus à contrôler son rire… Elle s’empara alors de la spatule et donna des coups aux épaules de Jean-Guy, sur sa petite bedaine de bière, et sur son derrière plat, presque inexistant. Les deux époux s’étouffaient dans leurs rires et dans l’essoufflement du gentil combat.

Tout a commencé avec une grosse cuiller en bois. Tout s’est terminé avec un beau grand cri à l’unisson, un grand cri mélodieux d’amour et de joie. Madeleine couchée sur la table de la cuisine, jupe retroussée et jambes en l’air, Jean-Guy les pantalons sur les chevilles, soufflant et transpirant. La dernière fois, c’était il y a six mois. La dernière fois avec autant de passion et de fougue, c’était il y a… hum… bien longtemps.

La précieuse monotonie de la vie avait été démolie. Pour un moment, en tout cas.

-T’as les plus belles fesses du monde, ma Madeleine.

-Je t’aime, gros nono.

Quel calvaire

« Le matin quand tu t’réveilles,
que t’as pris un coup la veille
Quel calvaire » *
Tu penses à ton gros patron
À sa grosse face de cochon
Quel calvaire
Tu décides de l’appeler
De prendre ta voix d’enrhumé
Quel calvaire
Tu calles malade à matin
Ça fera chier l’gros crétin
Quel calvaire

(*: extrait de « Quel Calvaire », une chanson de Plume)