Fée Courtepointe contre le Bonhomme Sept-Heures

Bientôt sur votre petit écran: La suite des aventures de votre héroïne favorite: Fée Courtepointe! Dans ce deuxième épisode, la gentille sorcière couturière poursuit sa mission: donner en cadeau aux humains des couvertures magiques, qui chassent les mauvais rêves et l’insomnie… en échange d’une bonne action donnée en cadeau à un inconnu. Mais cette fois-çi la Fée a un ennemi de taille: le Bonhomme Sept-Heures! Saura-t-elle vaincre ce vieil adversaire qui torture le sommeil des doux enfants? C’est ce que vous pourrez découvrir dans ce film à ne pas manquer cette semaine, à Télé-Québec.

« Fantaisiste et palpitant! Nous donnons 4 étoiles! » -La Presse 

« Les décors sont colorés et à couper le souffle! » -Le Journal de Montréal

« Belle fantaisie remplie d’imagination, scénario bien ficelé. » -Le Devoir

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Chère petite soeur

Yougoslavie, 8 déc. 1993

Chère petite sœur,

J’ai du temps ce matin pour t’écrire une lettre. Je pense à toi souvent. Dire que tu viens d’avoir 17 ans, ça fesse. As-tu bien reçu ma carte de fête?

Comment se passent mes journées en Yougoslavie? Bof. La guerre, ce n’est pas vraiment comme dans les films à Hollywood. C’est pire parce que c’est réel. C’est dur à expliquer. Les journées sont longues et difficiles. Mais j’ai été assigné à une zone assez tranquille et je ne m’en plains pas! Mon boulot consiste surtout à livrer du gaz et des provisions aux autres troupes de Casques Bleus. Je suis sur la route pas mal tout le temps, sinon je répare les trucks, je fais des inventaires. L’Armée Canadienne a du stock pourri. Nos manteaux sont cheaps, on gèle. Nos trucks sont souvent en panne. Ici les routes sont jamais déglacées, y a du verglas tout le temps, conduire est un exploit. Hier on est restés pognés dans un banc de neige en pleine montagne. Ça nous a pris une heure et demie pour nous sortir de là, à geler comme des cons. Quel pays merdique.

Quand on traverse un village, les enfants courent après nos trucks en riant. ONU! ONU! Casques Bleus! On a l’air de héros qui apportent la paix, quelle illusion. On se sent tellement impuissants. Ils sont sales, maigres, pauvres, habillés en guenilles, c’est d’une tristesse pas possible. On leur donne du chocolat, des couvertures… On ne peut pas faire grand-chose de plus que ce qu’on fait déjà…

La semaine dernière, j’ai traversé toute une région pour aller livrer mon chargement. Le matin, j’ai vu un petit village en bas dans une vallée. Le soir quand je suis revenu, le village avait disparu. Bombardé, rayé de la carte. Ça arrive souvent mais ça fesse à chaque fois.

C’est un conflit extrêmement compliqué. Comme tous les conflits, au fond.

Je pense à Noël que je vais passer ici. C’est dur. Mais je n’ai pas beaucoup de nostalgie quand je pense aux Noëls qu’on a vécus en famille, avec le père saoul… Sois indulgente avec lui quand même… Avec le père, faut en prendre et en laisser. J’imagine qu’il fait de son mieux, même s’il est pas mal fucké, je sais. Je rêve malgré tout d’un beau souper gastronomique (pas d’ostie de dinde pas mangeable, svp!) avec du bon vin et une belle table bien décorée, au chaud, entouré des gens que j’aime… On rigole, on a du bon temps. Rien à voir avec nos vrais souvenirs, quoi. Mais j’essaie de ne pas être trop amer. La vie est déjà assez difficile à traverser, ici. Et si tu savais comme il y a des femmes et des enfants ici qui vivent cent fois pire que nous à chaque jour. Ça fait cet effet-là de vivre dans un pays en guerre. Ça nous donne de la perspective.

Ah, ma petite sœur si jolie. Si réservée, si timide, si sensible, et pourtant si intelligente et pleine de talents… Les mots ne sont pas faciles à trouver pour un homme, un soldat qui fait son toffe. Mais je voulais te dire simplement que je t’adore et que je suis tellement fier de toi. En restant dans ta chambre, dans ton coin, tu ne réalises pas que tu prives le monde de ton sourire qui réchauffe tous les cœurs! Mais l’avenir est plein de promesses pour toi. Je sais que tu vas devenir une jeune femme éblouissante un jour, quand tu sauras enfin trouver le courage de sortir de ton cocon et d’être le beau papillon coloré que tu es destinée à devenir.

Il me reste 3 mois de mission. J’en ai la moitié de fait. J’ai hâte de revoir ma blonde, de la prendre dans mes bras, de l’embrasser. J’espère qu’elle va m’attendre encore. C’est toujours une inquiétude, mais comment lui en vouloir? J’ai hâte aussi de revenir pour qu’on recommence à faire des shows. Faire de la musique avec toi c’est toujours une expérience fantastique, c’est un privilège! Tu es si talentueuse et belle sur scène, wow. On dirait bien que tu es née pour ça.

Alors voilà, je te souhaite un Joyeux Noël et une « Conne » Année!  Haha.

Ton grand frère qui t’aime. Gros becs.

Violette et son proverbe

Elle s’appelle Violette. Elle a 18 ans.

Jadis elle aimait un homme. Beaucoup, beaucoup.

Mais maintenant, c’est fini.

Elle vit sa première peine d’amour. C’est très douloureux.

Alors elle jure de ne jamais tomber amoureuse à nouveau.

Elle se promet de ne plus jamais laisser son cœur flancher pour quiconque.

Elle se fait le serment officiel de toujours écouter sa raison plutôt que ses sentiments.

C’est le seul moyen de se protéger de cette immonde souffrance.

Plus jamais, non, plus jamais elle ne s’attachera ainsi à quelqu’un.

Bonne chance à vous, hommes qui tenterez de conquérir la jolie.

Car désormais, pour Violette : « Le cœur a ses raisons que la raison connaît trop bien. »

(Original : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. » – Blaise Pascal)

Un Noël de Rêve

Elle avait mis une jolie robe de velours à carreaux. Elle avait de beaux cheveux gris soyeux, coiffés en petit chignon sur le sommet de sa tête. Les rides, coquines, modelaient doucement les traits de son visage. À chaque sourire, les cœurs étaient inondés de tendresse. Elle s’appelait Jean. La mamie de rêve.

Elle venait de faire une entrée triomphale dans la salle à manger, transportant l’énorme dinde sur une assiette d’argent. On l’applaudissait. Son mari se leva et bénit la famille, et le somptueux repas qu’ils s’apprêtaient à prendre. Il était plutôt grand, le dos un peu recourbé, avec une mèche rebelle de cheveux blancs qui lui barrait continuellement le front. Il semblait gêné par l’attention silencieuse qu’on lui accordait, mais gardait cet air digne et honorable de patriarche. Un de ses petits-fils, manifestant ouvertement son impatience, l’attendrit. Il lui ébouriffa les cheveux, trancha la dinde reluisante, servit tout le monde puis se rassit. Il s’appelait Doug. Le grand-papa de rêve.

On mangeait avec appétit tout autour de la table. Les rires sonnaient comme des chansons cristallines. La mamie enveloppait la scène d’un regard amoureux. Elle était si fière de sa belle grosse famille heureuse. La famille de rêve.

Par la fenêtre on voyait la neige tomber. Les flocons, larges comme des mains d’homme, scintillaient dans la sainte nuit. Devant la maison illuminée, le grand sapin, dont les branches ployaient déjà sous le poids de la neige, était de bas en haut orné d’ampoules multicolores. Les flocons, tour à tour, prenaient des teintes mauves, vertes, rouges, bleues, jaunes… Aucune brise ne troublait la fumée qui s’échappait de la cheminée. La nuit de rêve, dans la maison de rêve.

Dans le salon, le feu ronflait dans l’âtre. On y avait suspendu des chaussettes rouges remplies à craquer. Quelqu’un avait mis un disque, avec une chorale chantant à pleins poumons la naissance du divin enfant. Le temps était venu de dépouiller le sapin de ses innombrables cadeaux, et les petits-enfants, blonds et surexcités, s’étaient précipités dans la pièce. Ils attendaient ce moment depuis une éternité. Les parents, assis sur le sofa, les grondaient en riant, une coupe de vin à la main. À ce moment-là, le fils aîné de la famille, qui avait le ventre idéal pour ce rôle, apparut dans son costume rouge et sa fausse barbe. Il riait bruyamment, ho ho ho, et les enfants sautillaient autour de lui.

Un Noël de rêve.

C’est à cet instant que je décidai que j’en avais assez vu. Je pris la télécommande et éteignis la télé en sacrant. Était-ce la guimauve écoeurante de ce film pourri, ou la moitié de canne de bines refroidie sur la table qui me donnait mal au cœur, je ne saurais dire. Peut-être était-ce les généreuses rasades de whisky que je venais de m’envoyer derrière la cravate. Peut-être était-ce mon un et demi crasseux, ou mon chèque de BS qui semblait si loin dans le futur. Une semaine encore à survivre avec des cennes noires… Peut-être était-ce le souvenir des Noëls du passé, avec le père saoul mort qui gueule, la mère apathique et cernée, le frère absent parce qu’il est en prison, l’autre frère absent parce qu’il est à l’asile, et la petite sœur monoparentale, avec ses trois horribles marmots nés de trois pères différents… Peut-être était-ce la somme de tout ça qui me donnait envie de vomir. Mais il y avait des grosses chances que ce soit simplement le quarante onces de whisky à moitié vide.

Je me suis levé du divan troué en titubant. J’ai entrouvert le rideau. J’ai regardé en soupirant la neige qui tombait avec indifférence, j’ai avalé ma salive dans ma gorge desséchée pour aider à faire passer le moton, j’ai roté, puis j’ai couru à la salle de bains. J’ai dégueulé mes bines et mon whisky. La belle gaspille de Noël.

Le lendemain, je me suis réveillé après douze heures de coma. J’avais un mal de bloc effroyable, mais le sourire aux lèvres. La fête maudite était finie. J’étais content.

Le Courrier de Marguerite

Chère Madame Marguerite,

C’est encore moi, Miss Anonyme, la jeune fille de 13 ans amoureuse d’Alexandre. C’est aujourd’hui la dixième fois en un mois que je vous écris. Je sais, je suis persistante… Et vous êtes bien aimable de me répondre à chaque fois. Votre patience vous honore. Mais aujourd’hui je vous écris pour vous dire que je suis lasse de vos réponses confuses et changeantes. Alexandre m’aime-t-il? Un jour c’est oui, le lendemain c’est non. J’ai donc pris une décision importante : une fois pour toutes, j’ose vous mettre au pied du mur. Je vous en supplie, Madame Marguerite, vous qui savez tout, dites-le moi enfin franchement: Alexandre m’aime-t-il, oui ou non?? C’est de la torture de ne pas le savoir… Je suis trop timide pour l’approcher, vous le savez bien, dès qu’il est près de moi je sue, je fige, je bégaie. Il est si beau! Je rêve à lui la nuit! Alors il faut que j’en sois certaine. SVP, répondez-moi sans détour. Bravo pour votre courrier que je lis religieusement chaque jour.

Miss Anonyme

Chère Miss Anonyme,

J’admire votre persistance et votre détermination. Et je comprends votre trouble. Nous sommes toutes passées par là. Mais je ne pourrai jamais vous donner une réponse précise, et je crois que vous le savez aussi, au fond de vous. Ne serait-il pas temps pour vous de foncer? Alexandre se sent probablement aussi timide et maladroit que vous… L’apprentissage de la séduction ne se fait pas en un jour. Prenez votre courage à deux mains, une grande respiration, et allez voir Alexandre. Je sens que vous êtes maintenant prête à faire ce premier pas. Vous serez fière de vous par la suite. (Et de grâce, cessez le massacre de ces fleurs innocentes.)

Marguerite.

Le monstre en dedans

31 octobre 2012 – Bonsoir cher journal. C’est l’Halloween ce soir. Un dur moment à passer. Comme à chaque année. Ici pourtant rien ne change, ça ressemble à une soirée bien ordinaire pour moi: assis dans mon fauteuil, avec la TV en sourdine. Mais c’est juste un peu plus difficile que d’habitude. Mon regard est constamment attiré à la fenêtre. Ils sont partout dans la rue. Les enfants. Ils sont joyeux et bruyants dans leurs petits costumes… avec leurs petits manteaux par-dessus, si émouvants… Dur de ne pas regarder mais je dois être fort. Je dois résister de toute mon âme.

Je n’ai pas de bonbons. Je n’ai installé aucune décoration devant chez moi. J’ai éteint toutes les lumières. J’ai tout fait pour ne pas les attirer. Maintenant je prie pour qu’aucun n’ait la bizarre idée de frapper à ma porte.

Moi, je suis un monstre à l’année longue. Mais jusqu’à maintenant, personne ne le sait. En dehors, je ne suis même pas si laid. Je peux le voir, le sentir dans le regard des femmes, même si ça me laisse plutôt de glace. Non, c’est en dedans que ça se passe. C’est un insecte horrible et obsédé qui me grignote les intestins et le cœur, et tous les organes que je possède, et qui me rend malade. En dedans, je suis du poison.

Parce que les enfants, je les aime trop. Ce sont les plus beaux êtres de la Terre. Ils sont parfaits. Leur peau si lisse et délicate. Leur parfum de gâteau qui sort du four. Leur chaleur envoûtante. Et leurs yeux, mon Dieu, leurs yeux!! Innocents et purs comme du cristal. Je les aime tellement fort que j’en ai des convulsions. Ma main tremble en écartant sournoisement le rideau, et je transpire. Je dois résister de toute mon âme.

Mais j’aurais envie de le crier sur les toits : je ne suis pas méchant! Je ne leur veux aucun mal! Je ne suis même pas une brute! Je ne veux pas les démolir! Je n’ai aucune espèce de pulsion sexuelle perverse! Je veux juste leur donner de l’affection, c’est tout. Des caresses gentilles, et très douces. Je me sens si bien en leur compagnie car ils ne jugent pas.

J’ai peine à me convaincre que je les fais souffrir. C’est seulement quand ils se confient aux adultes, en toute innocence. Ce sont les adultes qui leur disent que c’est mal, mal, mal, ce que je leur ai fait! Alors les enfants les croient. Et ils grandissent, avec cette confusion comme une plaie ouverte dans leur âme. Une cicatrice qui ne guérit jamais. Ils doivent apprendre à vivre avec cette blessure qui saigne toujours. Comme la mienne.

C’est la toute-puissante société des adultes qui me dit que je suis mauvais. Mauvais!! Mais je ne suis pas méchant, je le jure! Peut-être suis-je simplement un enfant moi aussi, emprisonné dans un corps d’homme… Un grand petit garçon, avec un besoin infini d’amour. Un puits sans fonds dans mon cœur. Mais il paraît que mon amour, dans le passé, a bousillé des vies. Comment l’amour peut-il détruire? Je ne comprends pas. Mais puisque je me sens si horriblement coupable, il doit bien y avoir quelque chose qui n’est pas bien dans mon geste. Non, pas bien. Alors je résiste. De toute mon âme.

1er nov. 2012 – Hier soir un incident est venu interrompre la rédaction de mon journal. Un enfant est venu frapper à ma porte. Avec Maman-Poule derrière. Je n’ai pas répondu. Je n’ai fait aucun son. Je tremblais et je suais derrière le rideau, en proie à la panique. Allez-vous-en, il n’y a personne ici! Et ils sont partis, comme s’ils avaient entendu mon hurlement dans le silence… J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps meurtri avant de me coucher. Frustré de l’amour que j’ai besoin de donner, frustré de l’amour que je ne reçois jamais. J’ai encore fait des cauchemars. Ce matin je ne me sens pas très bien. J’ai résisté de toute mon âme, et je ne suis même pas satisfait. Un alcoolique serait fier de lui! Pas moi. Je ne serai jamais fier d’être un monstre.

Je vais appeler l’école primaire où je travaille comme concierge. Je suis trop malade aujourd’hui.

Bienvenue à Laideurville

-Scène I-

ÉPOQUE : un futur indéterminé

DÉCOR : une rue d’un quartier pauvre, délabré, sale; des immeubles à logements en béton de plusieurs étages, densément peuplés; des murs couverts de graffitis haineux, des ordures diverses sur le trottoir. Bruits de sirènes de police et de trafic lointain.

Un petit homme nommé Elvis entre sur scène d’un pas lent. Il a un gros nez orné d’une verrue et il lui manque des dents. On peut voir quelques rares touffes de cheveux sous son chapeau mou.

ELVIS : Avancez messieurs dames, n’ayez pas peur, approchez! Bienvenue à Laideurville! (Un petit groupe de touristes s’avancent sur scène timidement, le regard ébahi; ils ont des manteaux de fourrure et des bijoux; leur beauté est parfaite, plastique.) Suivez votre guide Elvis, ne vous éloignez pas trop, car vous vous trouvez dans l’un des coins les plus turbulents du quartier! Laideurville existe depuis environ un demi-siècle. Il a été aménagé pour répondre aux exigences de la nouvelle loi sur la beauté obligatoire. Loin vers l’est vous pouvez entrevoir le Mur Sale, qui empêche les Laiderons (habitants de Laideurville) de s’échapper du ghetto et de contaminer le paysage de Perfection, votre magnifique et honorable cité de verre, messieurs dames! (Il fait une révérence exagérément théâtrale.)

ALBERT, TOURISTE (hautain): Où en sont les nouveaux aménagements? J’ai entendu dire qu’on construisait un nouveau quartier de l’autre côté du Pont Affreux, au Nord…

ELVIS : Aaah, Monsieur est bien informé! En effet, une phase majeure de nouvelles constructions est en cours, afin de régler le problème de la surpopulation qui sévit ici, et qui entraîne une hausse effarante du taux de criminalité… Vous devez comprendre que de nouveaux arrivants sont envoyés ici quotidiennement par le Tribunal de la Beauté!

ERNESTINE, TOURISTE (une jeune fille, blonde et ingénue) : Quand entrerons-nous au Lépreux?

ELVIS : Oooh, Mademoiselle a le goût de l’aventure! Le Lépreux, le bar le plus populaire de Laideurville, est justement notre prochaine escale. Allez, suivez-moi, c’est juste ici à votre gauche!

-Scène II-

DÉCOR : un bar bruyant, rempli à pleine capacité. Rires gras et bruits de bouteilles cassées. Sur la scène du bar derrière un grillage, deux chanteurs de hip-hop obèses, Snoopy et Brutus, se démènent. Alors qu’Elvis fait son entrée suivi du groupe de touristes, on les entend scander une phrase de leur chanson.

SNOOPY : « Si la beauté / est dans l’œil / de celui qui regarde… »

BRUTUS : « …pourquoi quand tu me r’gardes / je me sens comme d’la marde! »

ELVIS (élevant la voix: Le Lépreux, messieurs dames! Hip-hop les vendredis, metal les samedis, bluegrass les dimanches! Prière de surveiller vos objets de valeur et vos consommations, ici c’est le royaume des pick-pockets et du GHB… (Mentionnant cela, il étire le bras d’un geste très rapide et s’empare du portefeuille du Touriste #1, sans que personne ne s’en aperçoive.)

ERNESTINE : (chuchotant à son amie Gertrude) : Du GHB!! Wow, trop cool, on va bien s’amuser, hihihi!

-Scène III-

DÉCOR : la même rue, à l’aube. Les touristes, toujours précédés d’Elvis, sortent du Lépreux en contournant dédaigneusement une bagarre qui vient d’éclater sur le trottoir. Ils sont enthousiastes mais un peu secoués, comme à la sortie d’un manège.

ALBERT (parlant à son épouse) : Vous êtes-vous amusée, Marlène chérie?

MARLÈNE (dans un grand rire) : Ah oui mon tendre époux! Quel dépaysement, quelle débauche, quelle exquise misère, c’était si exotique! Ces Laiderons sont de vraies bêtes sauvages, ma foi! Mais où est notre nièce Ernestine?

Ernestine s’avance en titubant, supportée par Gertrude. Ses cheveux sont ébouriffés, son regard est vague, mais elle semble avoir tous ses morceaux.

MARLÈNE : Oh mon Dieu Ernestine mais que vous est-il donc arrivé??

GERTRUDE : Je ne sais pas Madame, je l’ai perdue de vue à un moment de la soirée et je viens de la retrouver dans la ruelle…

ERNESTINE :  Je ne me souviens de rien! (Elle éclate d’un rire niais.)

ALBERT (en colère, il va sans dire) : Vous étiez responsable de la sécurité de ces jeunes gens, monsieur Elvis! D’ailleurs où est mon porte-feuille?

ELVIS : Ah non non non, n’oubliez pas qu’en entrant à Laideurville vous avez signé ce contrat me dégageant de toute responsabilité! (Il sort un papier de sa poche et le brandit sous le nez du touriste qui fulmine.) Je vous avais bien dit de surveiller vos verres, c’est l’œuvre du GHB sans aucun doute possible!

ALBERT (postillonnant) : Vous ne vous en sortirez pas comme ça!

MARLÈNE (réconfortante) : Allons allons, mon cher ami, il faut que jeunesse se passe! Elle n’est pas blessée, elle a eu tant de plaisir… Rentrons à la maison maintenant. Cette visite fut exquise monsieur Elvis, j’en parlerai à mon entourage!

Ils lui tournent le dos et sortent de scène.

-Scène IV-

DÉCOR : Toujours la même rue. Elvis est seul sur scène et s’adresse au public.

ELVIS (morose) : Aaah mes amis, Laideurville n’est plus ce qu’elle était, je vous le dis… Mes tours guidés de la ville sont devenus si populaires auprès de la jeunesse de Perfection, je ne sais plus où donner de la tête… Leur divine beauté insulte nos pauvres yeux! Ces jeunes sont une véritable infection! De vrais dégénérés! Certains décident même de rester ici! Ils disent que c’est plus amusant, misère, ce qu’il ne faut pas entendre!! (Il soupire, au comble du découragement.) Que voulez-vous, c’est le progrès!

-Rideau-