Un Noël de Rêve

Elle avait mis une jolie robe de velours à carreaux. Elle avait de beaux cheveux gris soyeux, coiffés en petit chignon sur le sommet de sa tête. Les rides, coquines, modelaient doucement les traits de son visage. À chaque sourire, les cœurs étaient inondés de tendresse. Elle s’appelait Jean. La mamie de rêve.

Elle venait de faire une entrée triomphale dans la salle à manger, transportant l’énorme dinde sur une assiette d’argent. On l’applaudissait. Son mari se leva et bénit la famille, et le somptueux repas qu’ils s’apprêtaient à prendre. Il était plutôt grand, le dos un peu recourbé, avec une mèche rebelle de cheveux blancs qui lui barrait continuellement le front. Il semblait gêné par l’attention silencieuse qu’on lui accordait, mais gardait cet air digne et honorable de patriarche. Un de ses petits-fils, manifestant ouvertement son impatience, l’attendrit. Il lui ébouriffa les cheveux, trancha la dinde reluisante, servit tout le monde puis se rassit. Il s’appelait Doug. Le grand-papa de rêve.

On mangeait avec appétit tout autour de la table. Les rires sonnaient comme des chansons cristallines. La mamie enveloppait la scène d’un regard amoureux. Elle était si fière de sa belle grosse famille heureuse. La famille de rêve.

Par la fenêtre on voyait la neige tomber. Les flocons, larges comme des mains d’homme, scintillaient dans la sainte nuit. Devant la maison illuminée, le grand sapin, dont les branches ployaient déjà sous le poids de la neige, était de bas en haut orné d’ampoules multicolores. Les flocons, tour à tour, prenaient des teintes mauves, vertes, rouges, bleues, jaunes… Aucune brise ne troublait la fumée qui s’échappait de la cheminée. La nuit de rêve, dans la maison de rêve.

Dans le salon, le feu ronflait dans l’âtre. On y avait suspendu des chaussettes rouges remplies à craquer. Quelqu’un avait mis un disque, avec une chorale chantant à pleins poumons la naissance du divin enfant. Le temps était venu de dépouiller le sapin de ses innombrables cadeaux, et les petits-enfants, blonds et surexcités, s’étaient précipités dans la pièce. Ils attendaient ce moment depuis une éternité. Les parents, assis sur le sofa, les grondaient en riant, une coupe de vin à la main. À ce moment-là, le fils aîné de la famille, qui avait le ventre idéal pour ce rôle, apparut dans son costume rouge et sa fausse barbe. Il riait bruyamment, ho ho ho, et les enfants sautillaient autour de lui.

Un Noël de rêve.

C’est à cet instant que je décidai que j’en avais assez vu. Je pris la télécommande et éteignis la télé en sacrant. Était-ce la guimauve écoeurante de ce film pourri, ou la moitié de canne de bines refroidie sur la table qui me donnait mal au cœur, je ne saurais dire. Peut-être était-ce les généreuses rasades de whisky que je venais de m’envoyer derrière la cravate. Peut-être était-ce mon un et demi crasseux, ou mon chèque de BS qui semblait si loin dans le futur. Une semaine encore à survivre avec des cennes noires… Peut-être était-ce le souvenir des Noëls du passé, avec le père saoul mort qui gueule, la mère apathique et cernée, le frère absent parce qu’il est en prison, l’autre frère absent parce qu’il est à l’asile, et la petite sœur monoparentale, avec ses trois horribles marmots nés de trois pères différents… Peut-être était-ce la somme de tout ça qui me donnait envie de vomir. Mais il y avait des grosses chances que ce soit simplement le quarante onces de whisky à moitié vide.

Je me suis levé du divan troué en titubant. J’ai entrouvert le rideau. J’ai regardé en soupirant la neige qui tombait avec indifférence, j’ai avalé ma salive dans ma gorge desséchée pour aider à faire passer le moton, j’ai roté, puis j’ai couru à la salle de bains. J’ai dégueulé mes bines et mon whisky. La belle gaspille de Noël.

Le lendemain, je me suis réveillé après douze heures de coma. J’avais un mal de bloc effroyable, mais le sourire aux lèvres. La fête maudite était finie. J’étais content.

Le Courrier de Marguerite

Chère Madame Marguerite,

C’est encore moi, Miss Anonyme, la jeune fille de 13 ans amoureuse d’Alexandre. C’est aujourd’hui la dixième fois en un mois que je vous écris. Je sais, je suis persistante… Et vous êtes bien aimable de me répondre à chaque fois. Votre patience vous honore. Mais aujourd’hui je vous écris pour vous dire que je suis lasse de vos réponses confuses et changeantes. Alexandre m’aime-t-il? Un jour c’est oui, le lendemain c’est non. J’ai donc pris une décision importante : une fois pour toutes, j’ose vous mettre au pied du mur. Je vous en supplie, Madame Marguerite, vous qui savez tout, dites-le moi enfin franchement: Alexandre m’aime-t-il, oui ou non?? C’est de la torture de ne pas le savoir… Je suis trop timide pour l’approcher, vous le savez bien, dès qu’il est près de moi je sue, je fige, je bégaie. Il est si beau! Je rêve à lui la nuit! Alors il faut que j’en sois certaine. SVP, répondez-moi sans détour. Bravo pour votre courrier que je lis religieusement chaque jour.

Miss Anonyme

Chère Miss Anonyme,

J’admire votre persistance et votre détermination. Et je comprends votre trouble. Nous sommes toutes passées par là. Mais je ne pourrai jamais vous donner une réponse précise, et je crois que vous le savez aussi, au fond de vous. Ne serait-il pas temps pour vous de foncer? Alexandre se sent probablement aussi timide et maladroit que vous… L’apprentissage de la séduction ne se fait pas en un jour. Prenez votre courage à deux mains, une grande respiration, et allez voir Alexandre. Je sens que vous êtes maintenant prête à faire ce premier pas. Vous serez fière de vous par la suite. (Et de grâce, cessez le massacre de ces fleurs innocentes.)

Marguerite.

Le monstre en dedans

31 octobre 2012 – Bonsoir cher journal. C’est l’Halloween ce soir. Un dur moment à passer. Comme à chaque année. Ici pourtant rien ne change, ça ressemble à une soirée bien ordinaire pour moi: assis dans mon fauteuil, avec la TV en sourdine. Mais c’est juste un peu plus difficile que d’habitude. Mon regard est constamment attiré à la fenêtre. Ils sont partout dans la rue. Les enfants. Ils sont joyeux et bruyants dans leurs petits costumes… avec leurs petits manteaux par-dessus, si émouvants… Dur de ne pas regarder mais je dois être fort. Je dois résister de toute mon âme.

Je n’ai pas de bonbons. Je n’ai installé aucune décoration devant chez moi. J’ai éteint toutes les lumières. J’ai tout fait pour ne pas les attirer. Maintenant je prie pour qu’aucun n’ait la bizarre idée de frapper à ma porte.

Moi, je suis un monstre à l’année longue. Mais jusqu’à maintenant, personne ne le sait. En dehors, je ne suis même pas si laid. Je peux le voir, le sentir dans le regard des femmes, même si ça me laisse plutôt de glace. Non, c’est en dedans que ça se passe. C’est un insecte horrible et obsédé qui me grignote les intestins et le cœur, et tous les organes que je possède, et qui me rend malade. En dedans, je suis du poison.

Parce que les enfants, je les aime trop. Ce sont les plus beaux êtres de la Terre. Ils sont parfaits. Leur peau si lisse et délicate. Leur parfum de gâteau qui sort du four. Leur chaleur envoûtante. Et leurs yeux, mon Dieu, leurs yeux!! Innocents et purs comme du cristal. Je les aime tellement fort que j’en ai des convulsions. Ma main tremble en écartant sournoisement le rideau, et je transpire. Je dois résister de toute mon âme.

Mais j’aurais envie de le crier sur les toits : je ne suis pas méchant! Je ne leur veux aucun mal! Je ne suis même pas une brute! Je ne veux pas les démolir! Je n’ai aucune espèce de pulsion sexuelle perverse! Je veux juste leur donner de l’affection, c’est tout. Des caresses gentilles, et très douces. Je me sens si bien en leur compagnie car ils ne jugent pas.

J’ai peine à me convaincre que je les fais souffrir. C’est seulement quand ils se confient aux adultes, en toute innocence. Ce sont les adultes qui leur disent que c’est mal, mal, mal, ce que je leur ai fait! Alors les enfants les croient. Et ils grandissent, avec cette confusion comme une plaie ouverte dans leur âme. Une cicatrice qui ne guérit jamais. Ils doivent apprendre à vivre avec cette blessure qui saigne toujours. Comme la mienne.

C’est la toute-puissante société des adultes qui me dit que je suis mauvais. Mauvais!! Mais je ne suis pas méchant, je le jure! Peut-être suis-je simplement un enfant moi aussi, emprisonné dans un corps d’homme… Un grand petit garçon, avec un besoin infini d’amour. Un puits sans fonds dans mon cœur. Mais il paraît que mon amour, dans le passé, a bousillé des vies. Comment l’amour peut-il détruire? Je ne comprends pas. Mais puisque je me sens si horriblement coupable, il doit bien y avoir quelque chose qui n’est pas bien dans mon geste. Non, pas bien. Alors je résiste. De toute mon âme.

1er nov. 2012 – Hier soir un incident est venu interrompre la rédaction de mon journal. Un enfant est venu frapper à ma porte. Avec Maman-Poule derrière. Je n’ai pas répondu. Je n’ai fait aucun son. Je tremblais et je suais derrière le rideau, en proie à la panique. Allez-vous-en, il n’y a personne ici! Et ils sont partis, comme s’ils avaient entendu mon hurlement dans le silence… J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps meurtri avant de me coucher. Frustré de l’amour que j’ai besoin de donner, frustré de l’amour que je ne reçois jamais. J’ai encore fait des cauchemars. Ce matin je ne me sens pas très bien. J’ai résisté de toute mon âme, et je ne suis même pas satisfait. Un alcoolique serait fier de lui! Pas moi. Je ne serai jamais fier d’être un monstre.

Je vais appeler l’école primaire où je travaille comme concierge. Je suis trop malade aujourd’hui.

Bienvenue à Laideurville

-Scène I-

ÉPOQUE : un futur indéterminé

DÉCOR : une rue d’un quartier pauvre, délabré, sale; des immeubles à logements en béton de plusieurs étages, densément peuplés; des murs couverts de graffitis haineux, des ordures diverses sur le trottoir. Bruits de sirènes de police et de trafic lointain.

Un petit homme nommé Elvis entre sur scène d’un pas lent. Il a un gros nez orné d’une verrue et il lui manque des dents. On peut voir quelques rares touffes de cheveux sous son chapeau mou.

ELVIS : Avancez messieurs dames, n’ayez pas peur, approchez! Bienvenue à Laideurville! (Un petit groupe de touristes s’avancent sur scène timidement, le regard ébahi; ils ont des manteaux de fourrure et des bijoux; leur beauté est parfaite, plastique.) Suivez votre guide Elvis, ne vous éloignez pas trop, car vous vous trouvez dans l’un des coins les plus turbulents du quartier! Laideurville existe depuis environ un demi-siècle. Il a été aménagé pour répondre aux exigences de la nouvelle loi sur la beauté obligatoire. Loin vers l’est vous pouvez entrevoir le Mur Sale, qui empêche les Laiderons (habitants de Laideurville) de s’échapper du ghetto et de contaminer le paysage de Perfection, votre magnifique et honorable cité de verre, messieurs dames! (Il fait une révérence exagérément théâtrale.)

ALBERT, TOURISTE (hautain): Où en sont les nouveaux aménagements? J’ai entendu dire qu’on construisait un nouveau quartier de l’autre côté du Pont Affreux, au Nord…

ELVIS : Aaah, Monsieur est bien informé! En effet, une phase majeure de nouvelles constructions est en cours, afin de régler le problème de la surpopulation qui sévit ici, et qui entraîne une hausse effarante du taux de criminalité… Vous devez comprendre que de nouveaux arrivants sont envoyés ici quotidiennement par le Tribunal de la Beauté!

ERNESTINE, TOURISTE (une jeune fille, blonde et ingénue) : Quand entrerons-nous au Lépreux?

ELVIS : Oooh, Mademoiselle a le goût de l’aventure! Le Lépreux, le bar le plus populaire de Laideurville, est justement notre prochaine escale. Allez, suivez-moi, c’est juste ici à votre gauche!

-Scène II-

DÉCOR : un bar bruyant, rempli à pleine capacité. Rires gras et bruits de bouteilles cassées. Sur la scène du bar derrière un grillage, deux chanteurs de hip-hop obèses, Snoopy et Brutus, se démènent. Alors qu’Elvis fait son entrée suivi du groupe de touristes, on les entend scander une phrase de leur chanson.

SNOOPY : « Si la beauté / est dans l’œil / de celui qui regarde… »

BRUTUS : « …pourquoi quand tu me r’gardes / je me sens comme d’la marde! »

ELVIS (élevant la voix: Le Lépreux, messieurs dames! Hip-hop les vendredis, metal les samedis, bluegrass les dimanches! Prière de surveiller vos objets de valeur et vos consommations, ici c’est le royaume des pick-pockets et du GHB… (Mentionnant cela, il étire le bras d’un geste très rapide et s’empare du portefeuille du Touriste #1, sans que personne ne s’en aperçoive.)

ERNESTINE : (chuchotant à son amie Gertrude) : Du GHB!! Wow, trop cool, on va bien s’amuser, hihihi!

-Scène III-

DÉCOR : la même rue, à l’aube. Les touristes, toujours précédés d’Elvis, sortent du Lépreux en contournant dédaigneusement une bagarre qui vient d’éclater sur le trottoir. Ils sont enthousiastes mais un peu secoués, comme à la sortie d’un manège.

ALBERT (parlant à son épouse) : Vous êtes-vous amusée, Marlène chérie?

MARLÈNE (dans un grand rire) : Ah oui mon tendre époux! Quel dépaysement, quelle débauche, quelle exquise misère, c’était si exotique! Ces Laiderons sont de vraies bêtes sauvages, ma foi! Mais où est notre nièce Ernestine?

Ernestine s’avance en titubant, supportée par Gertrude. Ses cheveux sont ébouriffés, son regard est vague, mais elle semble avoir tous ses morceaux.

MARLÈNE : Oh mon Dieu Ernestine mais que vous est-il donc arrivé??

GERTRUDE : Je ne sais pas Madame, je l’ai perdue de vue à un moment de la soirée et je viens de la retrouver dans la ruelle…

ERNESTINE :  Je ne me souviens de rien! (Elle éclate d’un rire niais.)

ALBERT (en colère, il va sans dire) : Vous étiez responsable de la sécurité de ces jeunes gens, monsieur Elvis! D’ailleurs où est mon porte-feuille?

ELVIS : Ah non non non, n’oubliez pas qu’en entrant à Laideurville vous avez signé ce contrat me dégageant de toute responsabilité! (Il sort un papier de sa poche et le brandit sous le nez du touriste qui fulmine.) Je vous avais bien dit de surveiller vos verres, c’est l’œuvre du GHB sans aucun doute possible!

ALBERT (postillonnant) : Vous ne vous en sortirez pas comme ça!

MARLÈNE (réconfortante) : Allons allons, mon cher ami, il faut que jeunesse se passe! Elle n’est pas blessée, elle a eu tant de plaisir… Rentrons à la maison maintenant. Cette visite fut exquise monsieur Elvis, j’en parlerai à mon entourage!

Ils lui tournent le dos et sortent de scène.

-Scène IV-

DÉCOR : Toujours la même rue. Elvis est seul sur scène et s’adresse au public.

ELVIS (morose) : Aaah mes amis, Laideurville n’est plus ce qu’elle était, je vous le dis… Mes tours guidés de la ville sont devenus si populaires auprès de la jeunesse de Perfection, je ne sais plus où donner de la tête… Leur divine beauté insulte nos pauvres yeux! Ces jeunes sont une véritable infection! De vrais dégénérés! Certains décident même de rester ici! Ils disent que c’est plus amusant, misère, ce qu’il ne faut pas entendre!! (Il soupire, au comble du découragement.) Que voulez-vous, c’est le progrès!

-Rideau-

Dans tes bras

Le soleil se couche et nous nous promenons. Main dans la main. Nous sommes heureux. Au coin de la rue, tu me donnes un authentique baiser de cinéma avant que la lumière ne tourne au vert. Tu as les cheveux pleins de flocons de neige et le bout du nez froid. Je t’aime.

La vie idéale, c’est dans tes bras.

 

O.V.N.I.

Depuis peu, j’ai un caillou dans le cerveau. Je ne me souviens pas comment il est arrivé là. Quand je ferme les yeux, je peux le voir dans ma propre tête. Il est rouge, il brille, et quand il tourne sur lui-même, des rayons lasers se répercutent contre les parois de mon crâne. C’est comme si mon cerveau était devenu une discothèque. Je n’aime pas mon caillou. C’est un objet violent non identifié.

Je n’étais jamais agressive, avant la naissance du caillou. Je pique des crises maintenant. J’insulte des inconnus, dans le métro, dans la rue. Je crie. Les crises de colère arrivent sans raison, sans prévenir, à tout moment. Alors je deviens Madame Hyde, et je casse tout autour de moi. Mes amis ne me reconnaissent plus et ne veulent plus me voir. Je peux les comprendre. Mais je ne comprends pas le caillou.

Il y a sûrement un lien avec la mésaventure que je m’apprête à vous raconter. Une nuit je revenais d’un bar avec mon ami Mathieu. Nous marchions dans la ruelle, lui pour s’en aller à la maison, moi pour prendre le bus de nuit. À un moment il est allé dans un coin obscur pour pisser. Moi j’attendais qu’il ait fini, je trouvais ça long. Il y a eu un coup de vent chaud, un flash de lumière orangée, puis un homme immense est apparu, comme ça, de nulle part. L’homme le plus grand que je n’avais jamais vu. Il devait bien mesurer trois mètres et demi. Je me suis dit que c’était à cause de la nuit qu’il paraissait si grand. C’était sans doute une illusion d’optique. Mais il avait aussi la peau grise, vraiment très grise, et recouverte d’une sorte d’acné bizarre…

Je recule de deux ou trois pas devant le géant qui ne bouge pas et ne dit rien. Je m’approche du coin où Mathieu se soulage. J’ai très peur.

-Mathieu? dit alors l’homme. (Il porte des verres fumés opaques, mais je sais que c’est moi qu’il regarde.)

-Vous cherchez Mathieu? Il… il n’est pas ici.

-Vous êtes Mathieu.

Je suis stupéfaite qu’on me prenne pour Mathieu. Je ne suis même pas un homme.

-Moi? Euh… moi je suis Marie.

-C’est ce que je disais. Mathieu.

-Non, non, c’est un malentendu, moi je suis Marie. Ma-Rie.

-Un malentendant? Vous croyez que j’entends mal?

-Non non, mais vous voyez peut-être pas très clair, je ne suis pas Mathieu.

-Ne me racontez pas de mensonges, Mathieu.

-Puisque je vous dis que…

-Vous devez venir avec moi, Mathieu. Vous avez été choisi.

-Quoi? Mais non, puisque je vous…

Je n’ai pas eu le temps de finir. Il y a eu un autre flash de lumière orangée, un autre coup de vent chaud qui a tourbillonné autour de moi, et j’ai hurlé « Mathieu!!! » et j’ai vu du blanc, que du blanc. Après, je ne me souviens de rien. Je suis revenue à moi une fraction de seconde plus tard, dans la ruelle.

-Mathieu!!! Mathieu!!!

-Qu’est-ce que t’as à hurler comme ça? m’a alors dit Mathieu en rezippant son pantalon. Arrête, tu vas réveiller tout l’monde!

-T’as vu l’homme? Le grand homme gris avec de l’acné bizarre?

-Hein? Qui ça?

-T’as rien vu, rien entendu?? Il te cherchait… Il m’a pris pour toi!

-T’as trop bu, Marie…

*

Me voilà à l’hôpital, maintenant. J’ai perdu conscience sur le trottoir après une crise d’hystérie particulièrement violente. Un accès de colère dirigé contre qui? Je ne peux m’en souvenir. J’espère que je n’ai blessé personne.

-Nous vous avons examinée, mademoiselle… Vous avez un caillot de sang dans le cerveau.

-Un caillou?

-Oui, un caillot…

-Je le savais…

-Nous allons tenter de vous opérer, mais vos chances de survivre sont minces… D’ailleurs, c’est un mystère si vous êtes toujours vivante. Ce caillot aurait dû vous tuer en quelques minutes…

Merci pour la franchise, docteur.

Mathieu est venu me voir à l’hôpital. Quand je l’ai regardé, j’ai vu un caillou dans sa tête. Un caillou bleu. Il avait l’air si triste, si accablé… Je ne l’avais jamais vu dépressif… En temps normal, il m’aurait fait rire, il m’aurait dit que j’allais sortir demain, en pleine forme! Comme avant…

Ils ont dû le prendre lui aussi, mais je ne sais pas comment. Peut-être ont-ils réalisé leur erreur et sont revenus pour lui? En fait je ne sais plus quoi penser! Où suis-je? À l’asile sur Terre, ou dans leurs laboratoires aux confins de l’Univers? Suis-je folle? Pourquoi les cailloux, pourquoi nous? Je suis sur la table d’opération et le chirurgien me triture le cerveau. Quand il touche au caillou avec son scalpel, une grande explosion rouge survient. Après, il n’y a plus rien. Suis-je morte? Le monde entier est-il mort avec moi? Était-ce un transmetteur ou une bombe? J’ai trop de questions et aucune réponse… Triste situation.

J’ai été kidnappée par l’extra-terrestre reptilien le plus bête de sa colonie. J’en ai de la chance.

Nouilles en grève

C’est une étrange procession qui déambule sous nos yeux aujourd’hui. Toutes les grandes artères de la ville sont bloquées. Et il en est ainsi pour plusieurs grandes villes du monde. Nous sommes tous sur nos balcons, pantois, et nous n’en croyons pas nos yeux. Que penser de cet absurde défilé?

C’est la grève des nouilles.

Nous tremblons de peur devant les conséquences de cette révolte. Nous n’aurions jamais cru cela possible. Des milliards de nouilles ont envahi les rues de la Terre. Des spaghettis, bien droits, des macaronis roulant sur eux-mêmes, d’élégantes lasagnes tenant des banderoles… Toutes sortes de pâtes marchent, ensemble.

Un journaliste questionne un fusilli ambassadeur.

-Nous voulons de meilleures conditions de vie. Nous voulons nous syndiquer. Nous voulons sensibiliser les gens à nos misérables conditions. Les gens se soucient beaucoup des poulets, par exemple, s’ils ont été élevés en cage ou à l’extérieur, les gens veulent manger des poulets heureux! Mais qu’en est-il de nous? Avez-vous déjà visité une usine de pâtes alimentaires? Ça n’arrête jamais, jour et nuit! Et que dire des OGM, monsieur? Les scientifiques nous dénaturent!! Nous on veut simplement nourrir les gens, mais dans la dignité! Connaissez-vous les statistiques concernant l’épuisement professionnel chez les nouilles? Des chiffres effarants, monsieur!

Un fettuccine passe devant la caméra, interrompant l’entrevue par son cri de guerre; quand il sera au bulletin de nouvelles ce soir, le pays tout entier l’entendra hurler sa rébellion : « On est dans l’eau chaude! » Nous verrons un peu de bousculade, l’amorce d’une émeute, de fragiles spaghettinis se casseront tristement sur le macadam…

La grève durera longtemps. Nous découvrirons que les nouilles sont têtues. Un jour la ville prendra feu. Les pauvres, affamés, privés de leur principale nourriture, deviendront agressifs. Des vitres seront fracassées, des voitures renversées, des commerces incendiés. Des supermarchés seront vandalisés; nous y verrons des mères de famille se battre à coups de poing pour les derniers sacs de macaronis.

La population mondiale est à genoux, prise en otage, et n’y comprend rien. Les revendications des nouilles sont de plus en plus irréalistes. Nous assistons à des dialogues de sourds.

Personne ne l’avait vue venir, cette grève des nouilles. Et personne ne sait comment ça va finir.

Bonne année, Val

Qu’est-ce que je pourrais bien vous écrire aujourd’hui? Un souvenir de fête? Je pourrais en évoquer quelques-uns… bien que plusieurs se soient évanouis dans le taxi du retour… De joyeuses beuveries qui finissent en jam, des soupers où tu as plein de soleil et de rires dans l’estomac, un ecstasy de temps en temps pour casser la routine… Champignon, pétards, bloody cesars… j’aime la vie et la musique, et j’aime bien avoir du plaisir, comme n’importe qui.

Pourtant, j’ose le révéler, je crois avoir manqué beaucoup plus de fêtes que d’en avoir vécu. Il y a une douzaine d’années, ma vie était pas mal moins rigolo. C’est comme ça. On a tous des mauvais moments à passer. Après, on est un peu plus forts. Un peu.

Pour faire une histoire courte, j’étais dans la jeune vingtaine et j’habitais dans une maison de chambres, coin Gilford et St-Denis. Toilettes communes et voisins alcooliques, psychotiques, ou simplement bizarres. Ma chambre était minuscule et sans lumière, la fenêtre faisant face à un mur de briques, et il m’arrivait d’y passer trois jours sans sortir, souffrant d’agoraphobie et d’angoisse généralisée. Je venais de quitter mon premier boulot, vendeuse de sacoches chez Eaton Galeries d’Anjou. Je me sentais traumatisée par le monde du travail et sa pression incessante, et après six mois de chômage, un beau matin, je me suis réveillée sur le béesse.

J’ai vécu ainsi pendant trois ans. Nouilles à la margarine, beurre de pinottes, et beaucoup de sucre pour tenir le coup. Pas de téléphone, pas de courriel, je passais mon temps à lire, écrire mon journal. Ma vie était glauque.

On a de la misère à croire ceux qui se disent sans amis, néanmoins il arrive que ce soit la vérité. J’étais toute seule pour vrai, et je n’allais pas très bien dans ma tête… Qui aurait voulu d’une dépressive perpétuelle comme amie? Où était ma place dans notre monde?

Alors je me retrouve dans ma chambre, devant ma télé 12 pouces en noir et blanc et vert, il fait frette et c’est le soir du nouvel an : dans cinq minutes Dominique Michel va dire bye-bye à 1998. Ça y est, on est en 1999. À la télé, on boit du champagne sous une pluie de confettis. Et moi je pleure et je pleure sur mon sort. Sans amis et sans famille, pas d’argent, pas de boulot, pas de futur… Vous auriez fait quoi, vous?

Brailler un bon coup, ça épuise, alors j’ai fini par m’endormir. Il n’y avait rien d’autre à faire. Soudain, à quatre heures du matin, surprise infinie, ça cogne à la porte. C’est mon voisin Patrick. Le poète, béesse comme moi, et passablement saoul. J’imagine que j’étais drôle à voir quand je lui ai ouvert la porte, éblouie par le néon blanc du corridor, les yeux bouffis et la tête hirsute, tout mon être encore enveloppé dans le brouillard du sommeil.

-Val!! Bonne année, Val! Mais… quesse-tu fais toute seule, voyons donc, tu dormais?? Mais c’est la nouvelle année!!

-Euh… Ben… Euh… Y est quelle heure, là?

-Eille, checke ça, mon père m’a donné une bouteille de Codorniu! Ça te tente-tu?

Il n’y a pas grand-chose de plus à vous raconter. On a bu sa bouteille de mousseux dans des tasses à café, on a jasé, on a ri, on a fumé des rouleuses, j’ai mis du Lou Reed dans mon tape à cassettes, puis des Rolling Stones, puis du CCR, et c’était la fête. Tout simplement. C’est la fête quand tu découvres que tu as un ami.

Pat, je l’avais croisé quelques fois dans le corridor. Faut croire que les toilettes communes, ça favorise les rapprochements… Mais jamais je n’aurais cru qu’il penserait à partager sa bouteille de Codorniu, un jour, avec moi, à quatre heures du matin.

Les amateurs de romance et d’érotisme seront déçus, car après m’avoir donné un simple bec sur la joue et un câlin, Pat est reparti se coucher de son bord et Val aussi. Aucun doute là-dessus, Patrick le poète aurait bien aimé finir sa nuit du nouvel an dans le lit de la jolie Valérie. Mais ce n’était pas dû pour arriver, à ce moment-là…

Trois mois plus tard, nous étions amoureux, et ma vie était un peu plus légère. Un peu.

J’ignore pourquoi j’ai choisi de vous raconter cette histoire plutôt qu’une autre… J’espère que ce n’était pas trop misérabiliste… J’imagine que j’aime, en quelque sorte, me remémorer ce passage étrange et sombre de ma vie. Ainsi, aujourd’hui, je vis les moments joyeux plus intensément que jamais!

Ceci dit, chin-chin, bonne nuit, et vive la fête!

Chez Soeur Beauregard

Chez Sœur Beauregard, on s’amuse beaucoup. La madame n’a pas grand-chose de catholique, mais elle est la grande sœur de tout l’monde. Elle est dodue, elle a un œil de verre, elle rigole bien fort et elle a la foi grasse. C’est pourquoi on l’appelle sœur Beauregard. Elle tient une taverne près du port avec quelques chambres à l’étage. De gracieuses demoiselles attendent dans les chambres, attendent les marins qu’elles devront divertir pendant la nuit.

Chez Sœur Beauregard, on boit du rhum et on mange du gumbo. La maison a un cachet unique, car elle est la seule dans le port à offrir un freak show chaque samedi soir. Le neveu de la madame, André, peut ainsi montrer toute l’étendue de ses talents. Parfois, il arrache un clou du mur avec son anus. Parfois, il y met une boule de billard. Cette semaine, il s’insère un extincteur dans le cul de force. Il termine toujours son numéro en dansant la claquette. Ça fait rire les marins.

Il arrive pourtant à sœur Beauregard d’avoir une lueur soudaine de mélancolie dans son oeil de verre. Alors, tout l’monde sait à quoi elle songe. Trois mots : Speedo Michel-Ange David. Trois mots qui clignotent dans sa tête. Il était blond, bouclé, bronzé, beau comme une statue grecque; il portait un speedo quand elle l’avait rencontré sur la plage… et dans une unique nuit de rêve le bel éphèbe avait fait voir des étoiles à la grosse madame, qui le méritait bien… Il était reparti tôt le matin sur son voilier, et n’était jamais revenu… laissant la madame torturée par le désir pour toujours… Pauvre sœur Beauregard…

Mais la mélancolie ne dure jamais longtemps chez la madame. Son tempérament est si naturellement festif. C’est sûrement pour ça que les marins reviennent toujours chez elle. Et c’est peut-être aussi ce qui a plu à David. Son rire tonitruant, ses voluptés moelleuses, le chant d’opéra qu’elle a poussé au moment de l’orgasme…

Et puis il y a trop de travail à faire dans la taverne. Servir, cuisiner, torcher, divertir, nourrir les poules. Et répondre aux questions quand elle a un peu de temps. Car l’obèse madame a réponse à tout.

-Sœur Beauregard, que faire avec des morceaux de verres polis ramassés sur la plage?

-Si tu es borgne comme moi, tu te fais un œil avec, ou tu les donnes à André qui va marcher dessus avec un pinson dans l’anus. C’est un de ses meilleurs numéros!

-Sœur Beauregard, le cubain marié prend-il soin de sa femme?

-Le seul Cubain que je connais, sa femme est en haut. Va la voir et pose-lui la question toi-même. C’est 100 piasses.

-Sœur Beauregard, j’ai attrapé les parasites d’une baleine, comment m’en débarrasser?

-Ah non, pas encore? T’es allé voir la grosse Hilda en face, hein? C’est bien fait pour toi! T’avais juste à venir chez nous, mes filles sont propres, elles!

-Mais je l’aime bien moi, Hilda…

-Pfff! Alors arrête de te lamenter!

Elle en avait vu du monde et du pays, la madame, après avoir fui le couvent dans sa jeunesse! « Tout ce que j’ai fait de grand je l’ai fait en désobéissant » disait-elle souvent, lorsqu’elle racontait ses aventures et déboires… Comment elle avait perdu son œil gauche par exemple, dans une bagarre à grands coups de tessons de bouteilles, alors qu’elle défendait l’honneur d’une de ses précieuses filles. (C’est aussi de cette manière qu’André avait appris à marcher sur du verre cassé). Les marins ne se lassent jamais de cette histoire. C’est tout comme si elle était des leurs.

La madame gesticule et mime la bagarre, les marins rigolent, les filles sur leurs genoux aussi, et les verres s’entrechoquent joyeusement. Ça sent bon le stew et les saucisses. En gros, c’est comme ça que ça se passe chez Sœur Beauregard.

 

(note: tous les termes de recherche utilisés sont en italique dans le texte.)

Apocalypse Blanche

Lucille s’éveilla par un matin d’hiver, maussade en regardant les chiffres rouges évanouis du réveille-matin. « Une panne d’électricité. Ça commence bien la journée… »

Un frisson léger courut à la surface de sa peau. S’extraire du cocon douillet de couvertures était difficile. Elle pouvait sentir près d’elle le corps chaud et moelleux de Jean-Pierre qui ronflait tout doucement… Elle voulut étreindre son mari, mais en étirant le bras, une substance inhabituelle glissa sans bruit du couvre-lit sur son cou. « Quelle drôle de sensation… On dirait… de la neige? » Un gros flocon s’écrasa alors du plafond jusque dans son œil.

-Mais qu’est-ce qui se passe ici? Jean-Pierre?

Le mari grogna dans son sommeil. Affolée, Lucille se redressa subitement en rejetant les couvertures. Un léger tapis de neige glissa dans le lit. Jean-Pierre, saisi par le froid, se réveilla complètement.

-Aaah, qu’est-ce que c’est? s’exclama-t-il.

Lucille et Jean-Pierre observèrent bouche bée la chute lente, presque langoureuse, des flocons de neige tombant du plafond. Ils posèrent un pied à terre, mais le retirèrent bien vite. Une quinzaine de centimètres recouvrait déjà le plancher.

-Jean-Pierre, il neige dans la chambre!

Jean-Pierre s’empara du téléphone. Le concierge aurait sûrement une explication à ce phénomène… Mais l’appareil n’avait aucune tonalité. Alors il se leva. La neige recouvrait ses chevilles. À coups de pieds, qu’il avait nus, il se fraya un chemin jusqu’à la cuisine. La morsure électrique du froid le secouait à chaque pas. Terrifiée, Lucille le suivait de près en gémissant, la main à son épaule. Le sang crépitait dans leurs orteils.

La neige avait envahi le logement. Partout, le blanc enveloppait les meubles, les objets, les planchers. La lueur bleutée qui en émanait était surnaturelle. Aucune autre lumière ne semblait pouvoir entrer. La fenêtre de la cuisine filtrait une ligne de jour pâle et glauque. Jean-Pierre, d’un geste raide, ouvrit les rideaux. Ils reculèrent tous deux avec le même petit cri de surprise. La neige obstruait la vue. Il ne restait qu’un espace en haut, large comme une main.

-Jean-Pierre, j’ai peur! murmura Lucille en tremblotant.

-Mets des batteries dans la radio, on va peut-être comprendre ce qui se passe…

Mais la radio restait désespérément muette. À peine pouvait-on entendre le chuchotement de la statique.

Et la neige qui continuait de tomber avec une singulière indifférence…

Transis, ils cherchèrent des vêtements plus chauds. Leurs paires de bottes, près de la porte d’entrée du logis, étaient remplies de neige. Lucille pleurnicha.

-Voyons, pleure pas ma Lulu… Ça va aller. On va sortir d’ici.

Il tapota l’épaule de sa femme, l’aida à entrer dans son manteau. Puis il tourna la poignée. Son cœur battait si fort qu’il pouvait sentir la pulsation du sang dans ses oreilles. Il se sentait très inquiet, mais tâchait de n’en rien laisser voir.

Quand la porte s’ouvrit, une avalanche déboula pesamment dans l’appartement, enterrant le couple jusqu’en haut des genoux. Ils eurent du mal à se tirer du bourbier blanc. Jean-Pierre pensait à la pelle qu’il n’avait pas. En fait, une douloureuse évidence commençait à s’imposer: ils étaient absolument seuls. Pour se le confirmer, il étira la tête hors du logis et tenta un appel à l’aide, sans succès.

Dans la cage d’escaliers, on ne distinguait plus rien. Les contours étaient flous, arrondis. Les escaliers, ensevelis jusqu’à la rampe. Et la neige étouffait le moindre écho. Il fallait prendre une décision.

-Bon. Je vais aller voir en haut si Solange va bien.

-Jean-Pierre, laisse-moi pas toute seule ici! gémit Lucille.

-Calme-toi Lucille, je serai pas parti longtemps! Je vais sûrement trouver quelqu’un qui pourra nous aider.

Dans l’escalier, il cria encore. Les autres locataires étaient-ils morts ou partis? Il s’en voulut d’y penser, mais il espéra qu’ils soient morts, car envisager qu’ils avaient déserté la bâtisse en laissant le vieux couple derrière le rendait fou de rage.

Il monta un étage, cogna à la porte de Solange, appela son nom plusieurs fois, puis tenta d’ouvrir. À grands coups d’épaule, il put pousser de quelques centimètres, mais abandonna bien vite quand il vit la neige. Compacte, un bloc géant de ciment blanc, elle bouchait l’entrée du plafond au plancher. Les flocons de neige, larges comme des mains d’homme, continuaient leur chute dans un silence de tombeau.

-Alors? demanda Lucille par la porte entrouverte. Est-ce qu’elle est là?

-Je l’sais pas… Je peux même pas entrer chez elle, y a trop de neige!

Un hoquet s’échappa de la gorge de Lucille. Solange, sa meilleure amie, gisait peut-être sans vie chez elle, figée dans la neige comme dans de l’ambre. Elle imaginait les lèvres violacées, le sang congelé dans les veines. « Est-ce que c’est comme ça que je vais mourir? »

-Bon, maintenant je vais aller voir dehors comment ça se passe… annonça Jean-Pierre. Je pense que ça sert à rien d’aller plus haut de toute façon…

Il redescendit l’escalier pour aller serrer sa femme dans ses bras. Il l’embrassa tendrement, lui dit qu’il l’aimait, pendant que cinquante années de mariage défilaient en accéléré dans sa mémoire. Dans son cœur, une prière vibrait: « Mon Dieu, protégez ma femme. Faites que je la revois vivante… »

Alors que Lucille lui nouait un long foulard autour du cou, quatre longues rides plissaient le front de Jean-Pierre…

-Je me demande quand même comment il peut tomber autant de neige en une seule nuit… Personne n’avait prévu ça à la météo… C’est trop bizarre. Que le toit s’effondre sous le poids de la neige, d’accord, mais que ça passe à travers le plafond… C’est pas normal, Lucille…

-Je sais, et ça me fait peur! Sois très prudent et ne va pas trop loin, mon chéri. Reviens vite!

Elle ravala bravement ses larmes et lui ouvrit la porte. Il reviendrait c’était certain, jamais il ne l’abandonnerait. Mais quand elle vit la porte d’entrée se refermer sur lui, quand elle le vit littéralement disparaître, englouti dans la tempête monstrueuse, l’optimisme lui fit cruellement défaut.

« Je vais mourir toute seule ici, quel affreux cauchemar! Reste, Jean-Pierre, je t’en supplie! »

Mais elle savait bien, au fond d’elle-même, qu’il n’existait pas d’autre solution. Qu’allait-il trouver dehors? La vie, leur rue, le monde tel qu’ils le connaissaient, existaient-ils encore?

Elle décida de lui donner une heure avant de partir elle-même à sa recherche. « Du courage, Lucille, du courage! » Elle en profita pour s’habiller plus chaudement, multipliant les épaisseurs de lainage. Elle grimpa sur la table de la cuisine comme sur un radeau, les genoux sous son menton. Puis elle attendit. Elle attendit. Puis attendit encore.

Puis, n’en pouvant plus, elle finit par sortir. Elle put ainsi rapidement constater son erreur, car dehors il n’y avait plus rien. Que le néant blanc, partout. La vie, la rue, le monde tel qu’elle le connaissait, n’existaient plus.

Les vents fouettaient la silhouette frêle de Lucille, la poudrerie cinglait son visage… Les bras tendus en avant, le souffle coupé, elle se demandait si elle avançait en ligne droite ou si elle tournait en rond. Elle finirait bien par rencontrer quelque chose de solide, une voiture, une maison, un panneau de signalisation… Mais la neige avait tout mangé. Il y avait un grand arbre devant chez eux, comment se faisait-il qu’elle ne l’avait pas encore touché? Il aurait dû se trouver sur son chemin… Depuis combien de temps errait-elle ainsi?

Alors elle voulut retourner sur ses pas. Elle déambula longtemps sans rien trouver. Elle était perdue. Jean-Pierre était perdu. L’impitoyable blizzard avait avalé tous les humains, et toutes les choses.

Elle finit par s’écrouler par terre, à bout de forces. Étendue sur le dos, elle regardait vers le ciel mais ne voyait rien, que des flocons géants et fous tourbillonnant au-dessus d’elle comme un million de dieux vengeurs…

Nul ne sait combien de temps elle resta couchée ainsi, les yeux grands ouverts dans l’apocalypse blanche.