Le souper

C’était la première fois que je rencontrais ces parents. J’étais assis au bout de la table, « la place d’honneur » que son père avait dit. Jusqu’à présent tout était bien allé, mais venue l’heure du souper, les choses ont mal tournées.

Je me sens mal, j’ai des sueurs froides. Je cherche une porte de sortie, mais rien ne se présente. Je regarde mon assiette et je panique à l’idée de devoir manger ce plat. Du boudin…. n’importe quoi d’autre aurait été passable…. J’ai déjà réussi à avoir un plus petit morceau.
« Je ne mange pas beaucoup pour souper » ai-je dit avec un grand sourire.
Pffff…. en vérité, j’étais affamée.

Tout le monde est assis, tous on déjà entamés avec joie leur repas. Je me demande si je serais capable d’avaler en 3 bouchées mon morceau…. Sans respirer, sans mastiquer, avaler tout rond sans que personne ne s’en rendre compte.
Peut-être que je peux faire comme quand j’étais petite et tout éparpiller dans mon assiette, ça paraîtrait moins que je n’y ait pas goûté…
J’ai l’impression que tout le monde me regarde, j’ai un nœud dans l’estomac, j’ai des frissons.
« Je peux avoir un morceau de pain s’il-vous-plait »
Ouf, je viens de me racheter quelques minutes de grâce. Recracher dans ma serviette de table est hors de question, donner au chien? Si seulement ils en avaient un. Il n’y a plus rien à faire, je dois me lancer. Je prends ma fourchette, mes yeux font un dernier tour de table, des petits sourire polis, j’approche la fourchette de ma bouche, je ferme les yeux et hop.

J’boude pas

C’est pas le fer qui me fait faire des fuck you. C’est pas le sang non plus. C’est ceux qui pensent que le mur s’en vient.  Vite.

Je fais pas de boudin. J’en mange en criss.  Me lèche les lèvres. Je suis amoureuse.

Ma saucisse est mille fois plus savoureuse que la tienne.  Je suis la plus heureuse, la mieux nourrie, la plus comblée. Ma faim est sans fin.

Mon boudin blanc. Pour moi, à moi. Ma bouche ne demande que toi. Je te mangerai jusqu’à la fin des temps.

Mise à Mort

Je n’ai jamais entendu cri si déchirant

Mes mains ont serré les barreaux du jardin à un point tel que j’aurais pu les briser – mes mains – ou les barreaux

J’avais treize ans

Un boucher à tué devant moi un cochon – un goret – une bête énorme

Après l’avoir attaché – d’un coup de masse en plein front – il l’a abattu

Un bruit sourd d’abord – lourd – violent – puis le hurlement du cochon – un cri terrible – strident – la détresse, la souffrance, la trahison et la mort à l’unisson – un cri qui résonne encore à mes oreilles quand j’écris ces mots – mes mains se resserrent spontanément – mais il n’y a plus de barreaux

Il a fallu un deuxième coup pour le faire taire

Puis après un bref silence – la fête a repris – les familles qui avaient invité le boucher pour mettre à mort le cochon s’en sont données à cœur joie – le vin a coulé – les rires ont fusé – ils ont même dansé

Le boucher – lui – a poursuivi consciencieusement son travail de désarticulation – il a brûlé au chalumeau les poils récalcitrants de l’animal – avant de le débiter chirurgicalement – de se garder pour lui les meilleurs morceaux – salaire oblige – et d’en prélever le sang jusqu’à la dernière goutte

Puis deux vieilles édentées aux manches relevées ont entrepris d’enfoncer leurs avant-bras dans les sceaux sanguinolents – pour en remuer le contenu encore chaud – fumant – pour ne pas qu’il coagule – pour préparer le boudin

Le boucher s’est lavé – il s’est épongé le front dans la chaleur de cette soirée du mois de juillet – la fête battait son plein dans la cour intérieure de la ferme – on avait allumé des feux – on lui a servi à boire pour le remercier et il a bu – il a parlé – puis il a bu – puis il a bu encore – puis il a ramassé ses outils de travail – son butin cochon – puis il m’a pris par la main

Allez viens – on rentre !

La main d’un boucher n’est pas délicate – elle n’est pas douce non plus

On est monté sur sa moto – puis on est rentré – à pleine vitesse – dans la nuit de la campagne vendéenne – ventre à terre – avec moi qui l’enlaçait dans les virages en lacets – pour ne pas tomber

Cet été-là – j’ai habité chez un boucher – il y a eu des bons côtés – il y en a eu des mauvais !

Mise en plis

Ce jour-là, j’avais mis deux heures à me préparer. J’avais pris la peine de me raser les jambes, le pubis et les aisselles. Pris le temps de me sécher les cheveux bien droits et d’y mettre une petite huile soyeuse qui rend ma tignasse lisse et la parfume d’une fragrance de muguet et de fruits tropicaux. J’avais enfilé ma jupe la plus courte et ma camisole au décolleté plongeant. En fait, j’avais tout prévu. Je voulais le séduire. Le rendre fou. Et lorsqu’il ne pourrait plus me résister, lui dire que tout ça n’était plus possible. J’étais certaine de mon coup. J’avais confiance en moi.

Nous nous sommes donné rendez-vous à l’endroit ou nous avions fait connaissance. Et croyez-moi, il n’y a rien de romantique là. Nous avons fait ce que nous savions faire de mieux, c’est-à-dire boire beaucoup trop de bière. Beaucoup trop de shooter.
Dans l’ivresse, mon odorat devint tellement fin que je pouvais sentir l’odeur de ses aisselles et de son sexe. Je venais de perdre mon combat.

Je l’ai alors invité chez moi. Nous avons passé des heures à s’aimer. À se dire combien nous étions bien. Nous nous sommes endormis l’un contre l’autre. Comme des amoureux. La chimie était tellement intense que j’ai même aperçu des larmes dans ses yeux.

Au petit matin, Je me suis réveillée seule dans mon lit. Il était parti durant la nuit. Tout ce qui me restait comme souvenir de sa présence ce soir-là, c’était ma tignasse. Des boudins. Des gros boudins encore humides.