L’histoire de cette morale

Deux oranges d’expérience dans une cour universitaire

Bio et Non-bio se rencontrent en pleine nuit

Ne se différencient pas

Ne connaissent rien à l’agronomie

Le jour se lève

Bio a d’énormes cicatrices sur sa pelure imparfaite

Des marques et des replis

Des verts et des jaunes

Non-bio est unie et appétissante

Comme elle dégorge de couleur juste après son traitement

Feeling groovy

J’en bave de la cueillir

Je le fais

Mais elle est sèche comme un biscuit

Celle-là

Sans dire au revoir

Il avait quitté le domicile, la laissant purger son alcool, seule à la table, sans jamais lui dire au revoir.
Elle avait prononcé son nom, pensant qu’il était dans la chambre voisine de la cuisine, mais il n’avait pas répondu. Un peu chancelante, elle s’était levée et elle est allée voir ce qu’il faisait pour se rendre compte que, finalement, il était parti. Sans lui dire au revoir.

Elle s’était retrouvée dans la rue, les pieds nus dans la nuit, sur l’asphalte fraîche d’après la pluie. Elle le cherchait du regard, en vain, se disant qu’il ne pouvait pas être bien loin, qu’elle ne s’était quand même pas endormie sur la table, qu’il ne pouvait pas être parti sans lui dire au revoir.

Elle avait remonté l’escalier, n’y croyant pas, mi triste, mi fâchée. « Il ne peut pas être parti, pas comme ça, pas sans rien dire… »
Une fois de retour à l’intérieur de sa petite demeure, elle s’était rassise à la table. Elle avait pris le combiné sans fil et avait composé son numéro. La sonnerie sonna longtemps. La boite vocale n’embarquant pas, elle avait alors entendu le son que l’on entend habituellement quand la ligne est occupée. Elle avait donc raccroché.

Elle s’installa devant son ordinateur où elle envoya un message rempli de mots méchants, de mots violents. « Tu es parti sans me dire au revoir… Tu veux vraiment ma mort?? Je t’appelle et tu ne réponds pas. Réponds-moi!! Sinon, à chaque appel, je vais me faire mal… »

Bob Dylan chantait, pendant qu’elle composait à nouveau son numéro. En vain, encore.
Elle prit donc un couteau, le plus gros et le plus affûté. Et chaque fois qu’il ne répondait pas, elle marquait son corps d’un grand coup de couteau. Sans la moindre hésitation. Sans trembler, mais en pleurant. Comme une enfant.
Au matin, elle avait regarder son corps et y avait déceler 27 marques bien franches, laissant ses bras meurtris de peine. 27 appels sans réponse. 27 silences.
Elle recommence parfois, sans trop savoir pourquoi, ce rituel de lame, mais dessine maintenant les lettres de son nom ailleurs que sur ses bras. Les traces disparaissent vite, plus vite que les cicatrices de son cœur. Peut-être parce qu’elle n’arrivait pas à le voir, son cœur. Ni son cœur à elle, meurtri et délavé; ni son cœur à lui parce qu’il ne devait pas en avoir.

Il n’est plus jamais parti sans rien dire. Il n’est jamais revenu.

Parfois, le soir, sans pleur, elle reprend son couteau. Elle se mutile en espérant laisser une marque qu’elle pourra lui montrer un jour. « Regarde ce que tu m’as fait. Regarde comme j’ai mal. Regarde comme je t’aime. »

Obsession

Tous les soirs j’attends la nuit

Seul dans ma chambre

J’ouvre ma cicatrice

Je suis le seul à connaître son existence

Lentement le scalpel descend le long du sillon qui relie mes chairs

Il est encore sanguinolent de la nuit dernière, pas encore remis des sévices de la nuit d’avant

J’étouffe un cri, je serre les dents

Je ne veux pas réveiller mes parents

Le sang perle sous le passage de la lame, de l’Exacto !

Ma fermeture éclair de chair s’ouvre alors sous mon regard concupiscent

Le miroir au plafond de ma chambre guide chacun de mes gestes, reflète chacune de mes actions

Je mets à nu mon torse nu – encore

Ai-je cœur, bat t-il encore, je veux le savoir, je veux le voir !

Cicatrice, la nuit.

Cicatrice était une petite bourgade dans le nord reculé, perdue dans le fin fond du trou de cul de l’univers. Même en été, il y faisait toujours frais, et je ne suis pas certain que les canards sachent comment s’y rendre… Elle devait son nom à sa situation géographique. Située au fond d’une vallée peu profonde, allongée et serpentant entre deux rangées de montagnes, c’était le seul endroit habité à plusieurs centaines de kilomètres à la ronde.

Tout, dans cette vallée, avait des couleurs chaudes, malgré le froid qui y régnait. Les arbres avaient des feuilles jaunes, oranges et rouges à longueur d’année, comme si l’automne en avait fait son quartier général. La terre y avait une teinte rosée, rougeâtre, presque délavée, quasi organique… Une petite rivière, (ou un gros ruisseau, c’est selon !) y circulait en délimitant les parties est et ouest de la vallée qui montaient de chaque cotés vers le flanc des montagnes. L’eau de ce ruisseau était légèrement teintée par le sable et la fine rocaille rose et rouge qui en composait le lit. Vu d’en haut tout ce paysage aurait fortement pu faire penser à un canard égaré que la terre avait été blessée, et qu’il en contemplait la cicatrice zigzaguant au milieu de cette contrée désolée.

Les habitants de Cicatrice étaient, selon les dires de mon employeur, des laissés pour compte, des arriérés, des rebuts de la société. Quelques vieillards impotents, ou en bonne voie de le devenir, aux dents fuyantes et noircies par la chique de tabac, passe-temps local assez prisé… Il y avait bien quelques enfants qui, sans grand espoir de recevoir une éducation digne de ce nom, apprenaient du mieux qu’ils pouvaient l’art de survivre dans la rue. Évidemment, le taux de consanguinité étant assez élevé à Cicatrice, ces enfants avaient diverses déformations congénitales, ou encore de sérieuses tares génétiques les pourvoyant d’une intelligence défectueuse, lorsque présente. Certains parmi les plus atteints avaient les déformations et l’absence de l’intellect…

C’est un peu ce qui m’amenait à Cicatrice.

Après plusieurs heures de vol pour me rendre au dernier aéroport en état de recevoir le petit tape-cul qui me trimbalait depuis la dernière ville digne de ce nom, je dus me coltiner quelques centaines de kilomètres sur un chemin sinueux, fait de gravier et de poussière, troué comme un gruyère. À croire que ce coin de pays, lire ici de tapis, était l’endroit où quelque géant venait mettre sa poussière lorsqu’il passait le balai ! Le conducteur du Grand Cherokee, Apache local d’adoption et bon samaritain à 200$, avait essayé de me dissuader de me rendre dans ce trou perdu et je compris pourquoi en arrivant, juste un peu avant la nuit, à Cicatrice.

Avec ses vieilles maisons délabrées de chaque coté de ce qui ressemblait le plus à une rue principale, ce petit bled avait des allures de ville abandonnée oubliée par le temps, les hommes et les fantômes aussi. Une ville comme on en voit tant dans certains westerns de série S, pour spaghettis… Aussitôt descendu de la camionnette, une forte odeur me prit le nez et les poumons en otages. Un mélange d’urine, d’excréments, de vidanges et de putréfaction montait du sol en grande partie recouvert de boue et d’immondices méconnaissables. Comme seuls signes de vie, je pus distinguer quelques lueurs vacillantes derrière certaines fenêtres aux vitres sales et aux rideaux déchirés. Ces lueurs, je le devinai, provenaient de chandelles, seule source d’éclairage possible dans ce lieu hors du temps sans confort ni modernisme apparent. Je ne pris même pas la peine de voir si mon téléphone cellulaire captait autre chose qu’un rhume en fait de signal.

Mon guide me mena à la petite bâtisse servant à la fois de magasin général, de restaurant et de bar, où l’on trouvait aussi quelques chambres à l’étage. Il me dit qu’il souhaitait qu’il y reste un lit de disponible, « car personne ne voudrait dormir à la belle étoile, ici à Cicatrice ». Une fois à l’intérieur, il se dirigea vers le bar-comptoir et fit un signe de la main à la masse adipeuse se tenant derrière. Homme ou femme, bien embêté que j’aurais été de deviner ! Guide expliqua à Adipeux (se) que j’avais besoin d’une chambre, revint vers moi pour me présenter et me faire remplir une fiche d’inscription à 50$ la nuit. La masse grogna et me tendit une simple clé portant le numéro 3, marqué au feutre gras. Mon guide me salua et en prenant congé sans se retourner, me dit qu’il serait de retour dans deux jours comme convenu, à midi.

Seul au monde dans un milieu hostile, ou n’ayant à tout le moins rien de rassurant, j’allai vers le bar pour demander une bière, histoire de me détendre un peu. Devant l’air ahuri du (de la ?) tenancier (ère) à qui je venais de faire ma demande, je me mis à faire ce que je croyais être des signes assez faciles à comprendre pour mimer l’implication entre une bouteille de bière et ma bouche. Finalement, devant son mutisme total, je lui pointai du doigt une bouteille vide et crasseuse trainant derrière lui (ou elle !), près des verres sales. Son visage s’illumina, et quelques secondes plus tard, j’avais la bouteille vide devant moi. « Un-zéro pour toi, chose ! » me dis-je en montant à ma chambre, la bouteille à la main et le sourire aux lèvres en pensant aux multiples interrogations qui feraient de la fin de sa soirée un enfer de questionnement à savoir ce que j’allais bien pouvoir en faire, de cette fichue bouteille !

Rendu à ma chambre, propre comme je n’en avais point l’espoir, je m’étalai de tout mon long sans même prendre la peine de défaire le lit ou d’enlever autre chose que mes chaussures. J’étais fourbu, et si je me fiais à mes premières impressions quant à la facilité de communiquer avec la faune locale, ma journée de demain ne serait certainement pas de tout repos non plus. Je m’endormis presqu’aussitôt.

C’était ma première nuit à Cicatrice.

à suivre…

Le frère

Samedi, il est 21 heures. Jacob est assis à la table de cuisine, un verre de vodka à la main, il célèbre ainsi seul son vingtième anniversaire. Il s’imagine ce qu’aurait pu être sa vie si le destin avait fait les choses différemment.  Il serait probablement en train de finir de se préparer pour aller rejoindre des amis dans un club. Il aurait de fortes chances de séduire une jeune femme et de la ramener à la maison. Jacob est un jeune homme musclé, il a de beaux cheveux châtains et des yeux d’un bleu sans fond. Il pourrait être considéré comme beau si ce n’était de cette horrible cicatrice sur sa joue droite. Trace de la méchanceté qui l’habite.

Jacob a tué, du moins c’est ce que sa mère lui dit toujours. C’était sans le vouloir, en fait, c’était même inconscient, avant même de naitre. Jacob avait un jumeau, mort dans l’utérus, il a été absorbé par Jacob. L’absorption n’a été que partielle par contre, le jumeau mort ne se développant plus, il s’est transformé en boule de chair pas plus grosse qu’une balle de golf, et s’est bien accroché à la joue droite de Jacob. Comme si son frère voulait qu’il porte, à la vue de tous, une trace de son crime. À sa naissance, ses parents ont été horrifiés. Les médecins se sont voulus rassurants, cette condition n’était pas dangereuse à la survie du bébé. Quelques opérations et ils auraient enfin un beau petit garçon. Peu de temps après sa naissance, Jacob a subi une opération chirurgicale pour retirer « ce frère ». Le médecin avait « célébré » ses cinquante ans la veille et il n’avait pas la main très stable, l’opération fut un succès, mais elle laissa Jacob partiellement défiguré.

Sa mère n’a jamais été capable d’oublier ce frère perdu. Chaque fois qu’elle posait les yeux sur Jacob elle avait devant elle une cicatrice lui rappelant la douleur de perdre un enfant. Elle a toujours blâmé Jacob du décès de son frère. Elle avait toujours de la difficulté à le regarder pour de longues périodes. Elle ne voulait pas le prendre pour le consoler, ne lui a jamais fait de sourires et ne lui a jamais dit qu’elle l’aimait.

Aujourd’hui, Jacob a vingt ans, encore une fois il regarde l’horloge et prends une décision. C’est ce soir que sa vie commence. Il finit d’un trait son verre de vodka et va prendre une douche.

Bonaventure

Ils étaient assis là, tous les deux, à regarder passer les rames de métro. Elle dans son pantalon de lin vert qui moulait à ravir son postérieur insolant, lui dans sa barbe de trois jours parfaitement entretenue pour lui conférer une éternelle jeunesse.

Ils revenaient d’un salon professionnel qui s’était étalé sur les quatre derniers jours, auquel ils avaient été invités par leur employeur respectif. Ils avaient eu le temps de prendre des bières, de rire, de fumer des joints. Pas que tous les deux, non, ils avaient aussi rencontré Martin et Simon, en déplacement pour les mêmes raisons, et la petite gang s’était soudée tout naturellement, tous ayant sauté en choeur dans cet aparté adolescent loin des conjoints et des enfants laissés à Montréal. Qu’est-ce qui avait favorisé ce rapprochement si facile ? La moiteur des soirs d’été, cet engourdissement qui les enveloppait après une journée à appâter le chaland, la chimie de leurs caractères, le karma ?

Maintenant que les deux étaient assis là, station Bonaventure, il ne pouvait que constater combien l’insouciance des derniers jours avait fui pour laisser place à un sentiment jaune crasseux et envahissant : de la lumière crue des néons à la peinture au bord du quai, de son vague-à-l’âme à l’odeur de pisse, de ses dents teintes par la nicotine à son rire nerveux, tout était jaune, jaune, jaune. Il se sentait tellement con. Il faudrait prendre le dernier métro, forcer un sourire, claquer une bise, se promettre de se revoir. Tellement con.

Il avait cru voir des signes. Et quand, au hasard des trajets, Martin et Simon les avaient laissés tous les deux, il avait cru voir une opportunité. Il lui avait dit, là, sur le quai : « Ça faisait longtemps que je m’étais senti aussi bien ». Il aurait aimé empoigner drette là la chevelure frisée et retracer de ses lèvres le dessin fin des sourcils… Sur le coup, elle l’avait regardé sans comprendre, puis elle avait rougi comme une clameur estudiantine et balbutié qu’elle était « désolée », mais qu’elle avait « quelqu’un », empêtrée dans sa gêne. Tellement con. Et le jaune se mit à couler de partout, et le poids des années lui collait dans la bouche. Vingt-trois tours de calendrier, il avait l’âge de son père. Probablement qu’elle ne s’était même pas imaginé qu’il pourrait y avoir quelque chose entre eux deux.

Il recala son sac sur son épaule. Deux points jaunes à l’embouchure du tunnel : le métro fendait l’air d’un son grinçant, traçant sa cicatrice dans la nuit. Tellement con.