94e thème

Thème :

Dégât(s)

Contrainte:

Doit contenir un dialogue d’au moins deux répliques.

Publicités

Les Beaux Dégâts

Ça fesse. Ça va pas ben. Y’a des dommages. Qui  restent. Pour toujours.
Nos dégâts sont là. Même si on les veut pas.
Ta mère fait d’son mieux. Ton père veut être là mais y peut pas.
T’es toute seule. Pis ça fucke toute.

J’t’entends m’dire que pour tout l’monde c’est pareil.
Ou qu’le problème est dans ma médication.
Qu’est-cé qu’tu connais là-d’dans?

Y’a toi pis ça va ben mais toute le reste est cassé. En miettes. J’suis brisée. J’ai l’impression que y’a jamais rien qui va s’réparer. Jamais.
J’suis une ostie d’fuckée.
Comme un vase en miette, mais j’me crisse un sourire dans face.
Un vase souriant.
Parce que ça t’fait feeler mieux.
Tu t’sens fuckin’ mieux quand ça sourit pis qu’c’est normal. Mais c’pas ça la vie.
C’pas ça ma vie.

Y’a rien qui marche. Les batteries sont à terre. Kapout. Bebye. Mort.
Le changement d’huile, j’suis pas capable de le faire.
Fuck all qui marche.
Me sens toute seule.
Seule. Seule. Seule. Seule. Seule.

Y’a rien qui marche pis ça laisse des traces.
De l’eau. De la terre. De la marde.

Y’en a pour qui c’est pas une option, la mort.

J’entends ma mère.
Elle me parle.
Comme elle m’a toujours parlé.
Mais je ne l’écoute plus.
Depuis longtemps.
Mon père non plus d’ailleurs.
J’avance.
J’essaie.
J’me souviens pas de quand ma mère était là. Maintenant j’suis trop vieille pis y’a pu rien d’vrai.
Mes parents n’existent plus.
Y’a moi y’a toi, pis y’a tout le reste.
Autour.
Détruit.

Mon cœur est en train de se transformer en asphalte.
J’me dis que c’est pas ça la vie.
J’me dis que tant qu’à ça, fuck la vie.
J’vois pas ma fonction si c’pas d’aimer.
J’vois pas mon utilité.
Pis tant qu’à pas avoir d’utilité….
Tant qu’à être d’l’asphalte…

Tu penses que je me complais dans mon mal-être.
Moi j’t’emmerde.
Fais du sport.
Change de pilule.
Fuck you.

Tu fais d’la marde. T’as fait d’la marde. Je fais d’la marde. Je suis d’la marde.
On a beau être voulu pis shaker dans une éprouvette, être désirée comme le bacon au réveil le dimanche matin. On a beau te dire
« -Ostie, parle-toé dans l’casque! Prends su’ toé!
-J’suis pas capable!
-Parle-toé.
-Oublie ça. Tout’ va ben, tout’ est dans ma tête.  »

Souvent c’est plus facile comme ça.

Je l’sais qu’j’suis folle. Toi aussi. Tout l’monde le sait.
Je l’sais qu’tu l’sais.
Faut pas juste vouloir me réparer. Faut l’oublier.
J’vas pas ben mais tu m’aides à respirer.
Prends-le, j’te l’donne, c’t’à toé.

Ça va pas mieux pour autant.

J’te demande pas de réparer les dégâts.
J’voudrais juste que tu sois là.

14 juillet

C’est fou comme une action peut en entraîner une autre.
Dans le cas qui nous préoccupe – tout débuta de façon anodine.
Mais je crois que toutes les pires choses débutent de façon anodine.
Chaque naissance n’est-elle pas l’annonciation d’une terrible tragédie.

Mon frère et moi avions de bonnes intentions.
Aider.
Aider cette vieille dame à rentrer chez elle.

Sous le soleil ardent d’un après-midi impitoyable – jour de fête – mon frère et moi rentrions d’une kermesse villageoise – j’avais onze ans et il en avait quinze.

Sur le chemin du retour nous buvions tour à tour le fruit d’une kleptomanie juvénile – une bouteille de mousseux habilement dérobée sous les yeux des parents – initiation heureuse – on se vantait respectivement en rotant de notre coup si bien réussi.

Puis voilà cette vieille dame en détresse sur le bord du chemin – à genoux – haletante – une main au sol.

On s’approche donc pour s’enquérir de son état – bon-enfant que nous sommes.

Mais à notre vue la vieille prend peur – panique – voit la bouteille – se relève péniblement et trébuche dans un ralenti à l’issue clairement fatale pour s’écraser le crâne sur un rocher bien trop pointu.

On est resté figé – mon frère a échappé la bouteille sur le sol qui s’est brisée – moi j’ai mis les mains sur mes oreilles – puis sur mes yeux – puis sur ma bouche.

Quel spectacle traumatisant.

Comme on était sûr d’être accusés – on a décidé de cacher le corps.

On a traîné la vieille dans les bois et mon frère est allé chercher une pelle à la ferme.

Le sol était dur à creuser – le trou trop petit – mon frère est allé chercher une scie et un marteau à la ferme – on a scié – creusé – frappé – dispersé le corps dans les trous – il y a avait du sang partout – sur nous – vraiment partout.

Puis on est rentré sur le vélo de mon frère – lui devant – moi derrière – la nuit tombait.

À la ferme on s’est lavé – avec les outils – on a tout nettoyé.

Au sortir de la douche – mon frère m’a empoigné violemment.

– Hey – tout ça c’est secret – tout ça ça reste entre nous !
– J’te jure j’dirais rien ! C’est Ok !

Les parents sont rentrés – ivres ils se sont couchés – mais pas sans nous faire la bise et nous souhaiter encore un bon 14 juillet – fête nationale des français.

Deux jours tard – l’absence de la vieille occupait un entrefilet dans le journal du village.

L’enquête n’a pas eu lieu – la vieille n’était délibérément pas aimée. On la qualifiait souvent de vieille folle – de nuisance qui bloquait systématiquement tous les projets à la mairie – un véritable frein au progrès et à la prospérité du village.

On aurait dit que tout le monde respirait mieux depuis son absence – même le chef de la gendarmerie locale à qui elle avait intenté un procès pour harcèlement et qui mettait en péril ses économies de retraite ainsi que celles de sa femme.

Faute de famille – faute de réclamations – on a présumé qu’elle avait déménagé.

L’histoire fut vite oubliée.

Un mois plus tard – notre chien s’est arrêté devant la porte de la cuisine qui donne sur le potager – de sa gueule il a lâché un os énorme recouvert de terre et de lambeaux de chair dégradée – un fémur.

Tous on s’est retourné – le chien avait l’air ravi.

Tous on s’est tu – puis mon père a dit : Marcel, va m’enterrer ça dans l’jardin ! Ça presse !

On a plus jamais entendu parler de cette histoire – la maison de la vieille est devenue la maison des jeunes – on s’y retrouve maintenant pour jouer au ping-pong et parler de nos mauvais coups.

Mais entre deux bouffées de cigarettes – devant une photo encadrée de la vieille dame et conservée comme pour conjurer un mauvais sort – j’peux pas m’empêcher de penser – quand même – des fois – quel dégât tout ça !

Amer chocolat

Mélodie allait voir un film avec Béatrice. Elle se savait très en avance et c’était planifié: elle voulait déguster un excellent chocolat chaud de Juliette & chocolat. Elle appréciait particulièrement le Grand Cru Mexique 66% accompagné d’un brownie, évidemment. C’était un petit plaisir de la vie, une douceur qu’elle s’offrait de temps à autre.

Une fois sa commande prise, Mélodie se glisse dans son livre. Elle se coupe peu à peu du bruit ambiant. Prise par sa lecture elle n’a pas conscience du brouhaha qui s’installait. Au fond de la salle le ton d’une discussion montait. À un moment par contre c’était devenu à un point où il y avait un malaise chez les clients voisins.

– Tu es toujours en retard lorsqu’on se donne rendez-vous ! C’est sans compter les fois où tu te décommandes à la dernière minute prétextant une réunion qui se prolonge.

Mais tu sais que la compagnie est en train de négocier un gros contrat. J’peux vraiment pas faire autrement.

– Quand on se voit tu racontes les mêmes excuses à ta femme ?

– Ne mêle pas ma femme à ça. Tu sais que je peux pas m’absenter trop longtemps de la maison, elle va finir par avoir des doutes.

– On dirait un mauvais film.

– Tout le monde nous regarde, calme-toi ma biche…

-J’suis pas ton animal de compagnie ! Adieu !

Là-dessus, la femme se lève d’un coup et quitte la table  brusquement. Son large sac accroche une tasse dont le contenu chocolaté éclabousse la chemise de son ancien amant.

Mélodie n’avait pu faire autrement que d’assister à la fin de la dispute.

– Quel gâchis quand même pensa-t-elle tout en regardant sa montre.

– Et merde grouille-toi Mélodie !

Elle devait se dépêcher pour aller rejoindre Béatrice au cinéma.

 

Couleur!

Vendredi matin, Mathilde a presque fini sa routine de ménage. Bientôt, elle pourra aller se promener sur la plaza avec son fils. C’est en remplissant le seau d’eau savonneuse pour les plancher que Mathilde s’arrête et écoute. Aucun son ne parvient de la chambre de son garçon de deux ans, cela ne peut signifier rien de bon.

– Simon, Chéri, qu’est-ce que tu fais?

– Couleur!

– Tu fais des dessins?

– Couleur mur!

Mathilde laisse le seau et se dirige rapidement vers la chambre de son fils. Les mots couleur et mur dans la même phrase lui font peur.

En entrant dans la chambre, elle constate avec terreur que Simon, le fils adoré, a réussi à ouvrir les contenants de peinture pour les doigts, et il s’en est donné à cœur joie. Au milieu d’une œuvre semblable à celles de Pollock est assis un petit monstre couvert de peinture. Les murs, les planchers, les livres et une partie des meubles.

-SIMON!! Quel dégât! qu’est-ce qu’on va faire!

-Beau! Couleur!

Malthide, découragée, prend son fiston et se dirige vers la salle de bain, la liste des corvées vient tout juste de s’allonger.

Ne pas toucher

J’étais petite j’étais curieuse, chez ma grand-mère il y avait

Toutes sortes de choses fragiles, de beaux objets

Ma mère me disait

« Regardes avec tes yeux, pas avec tes mains. »

Et je regardais du plus fort que je pouvais

Et je ne risquais rien.

 

*

 

Je t’ai averti:

-Donnes moi pas ton coeur, j’risque de l’échapper.

Tu m’as dit:

-J’ai pas peur, t’as de belles mains et  j’sais voler.

On s’est pris tout un élan.

Et là, en mille morceaux coupants

Sous mes pieds

Ton coeur fait une flaque de lumière, beauté sacrifiée.

J’aurais dû juste regarder.

Ton coeur est un oiseau de verre soufflé et je l’ai brisé.