Premier acte

Toutes les trois en congé, elles se textent rendez-vous en milieu d’après-midi dans une place tout indiquée. C’est une journée parfaite. La chaleur est juste, la tranquillité du lundi perceptible et la brise du flanc de montagne caresse. Un paysage crémeux, les esprits virevoltent. Comme à l’habitude, elles y vont d’abord d’un tour de table. Pour suivre avec les détails.

 L’une dit

— Je suis dans un blogue d’écriture les filles, c’est nouveau, et là je bloque

L’une répond

— Ah oui!?

La blogueuse hoche la tête en acquiesçant

— hum

L’une des deux autres

— Pourquoi? Tu fais quoi au juste?

La bloquée

— Par exemple, cette semaine, j’écris autour des dents, c’est le thème

L’amie

— Tu diras quoi par rapport à ça?

L’inanimée, s’essuyant le front

— Je sais pas pantoute, c’est bien ça le problème

Les copines, les yeux brillants d’inspiration et décidément excitées par le défi et les jeux de mots

— Peux-tu parler de ponts dentaires? Jacques-Cartier, Champlain, Papineau.. Ou de l’autoroute Des caries? d’un traitement de canal Lachine!? De broches à foin! Pis de carabine à plombage?

La fille qui n’arrivait pas à écrire, tout en prenant en notes l’envolée

— Ça y est, merci les filles, je saisis l’idée..

Puis elle fixe mollement le vide en rêvassant à l’histoire qu’elle va pondre, de retour chez elle. S’imagine parcourir la ville du nord au sud et d’est en ouest. Peut-être à la recherche d’une dent perdue.

 

Back to black

« J’ai une dent contre toi, une dent contre toi, car où que tu sois je ne suis pas avec toi… »

Ce sont ces paroles qui me viennent en tête depuis plus d’une semaine. Depuis que tu ne veux plus me parler. Depuis que tu as fermé à clé, et pour toujours, la mini porte que tu avais à la place du cœur.
Parce que je ne crois pas que tu en aies un, un cœur.

Je rêve sans fin d’un retour en arrière, d’un nouveau départ, d’un bateau pour la paix.
La route est noire comme la nuit, comme mes pensées.
Je ne vais pas super bien.

Je rêve que je me blottis contre toi pour pleurer, que tu flattes mes cheveux, que tu as la force de m’écouter. Le remeron m’en fait voir de toutes les couleurs dès que je ferme les yeux, ne sachant plus du tout, au réveil, si je t’ai croisé pour vrai au métro Sherbrooke ou non. Je ne distingue plus le vrai du faux.
Ça m’est égal.
Dès que le vrai devient trop réel, j’m’assomme avec l’alcool, en attendant la nuit. En attendant le remeron. 

Je ne veux que vous voir, vous parler. Toi et elle.
Toi, tu es parti.
Elle aussi.
Et ce n’est pas plus léger depuis l’an passé. Au contraire. Tout s’écroule. Même moi.

Toi, tu pourrais revenir.
Elle pas. 

Je rêve éveillée. Pour ne pas être avalée.
Comme disait le petit Léolo… « Parce que moi je rêve, moi je ne le suis pas. »

Enfin. Bref.
J’pourrais continuer longtemps à t’écrire. À toi. À elle.

Le bateau de rêve pour la paix vient de passer. Je l’ai manqué. Va falloir que je m’accroche en attendant le prochain. Si prochain il y a… Faudrait qu’il aille vers le Sud…

Je t’aime, mais je ne peux plus te le dire. Ni te le crier.
Pour elle, c’est pareil.
Ça griche sur la ligne.
Ça ne mord pas.

Me reste les mots. T’écrire que je t’aime.
Le papier pour toi.
L’asphalte fraîche pour elle.

Tu me manques, Eve.
Plus que lui, même.

La dent du chat

Je suis suspendu entre ciel et terre car j’ai perdu pieds – mon corps balance avec pour toute prise deux doigts plantés dans les fentes d’un surplomp – un toit dans le jargon de l’escalade

Je regarde le vide et cette vue imprenable en plongée sur le couloir du col de la dent du chat

Altitude 3 186 mètres

J’attends impuissant un dénouement insolite à cette périlleuse posture tant mes forces ne cessent de me fuir

J’aime penser que les bouquetins que j’aperçois gravir allègrement la paroi abrupte en aval viennent à mon secours

Je suis un pendule mortel

Puis mes pieds s’immobilisent – mon corps marque un arrêt

Je ne sais si ce sont mes doigts qui ont lâché ou la roche qui a cédé mais je tombe droit vers le sud droit vers le sol à une vitesse vertigineuse

À mi-chemin de ma chute je croise le regard d’un bouquetin – dernier contact avant la fin

Puis mon corps s’écrase dans un fracas de roche et d’os

J’ai perdu tout visuel

Toute sensation

Un nuage de poussière se dissipe lentement autour de moi – mon cri d’effroi intérieur s’est tu

Le reste aussi est silence

Une éternité semble s’écouler

Je devine alors à nouveau la lumière du jour – je ressens les rayons du soleil qui réchauffent ma peau

J’ouvre les yeux – je sens l’odeur du café et j’entends le chant des oiseaux

L’île

Je me retrouve sur cette plage perdue au milieu d’une nuit agitée, sommeil perturbé par une soirée arrosée de trop d’alcool et assommé d’antidouleurs douteusement passés date.

Cette plage dont le sable de couleur rouille, noircie par endroits et dégageant une odeur de pourriture au relents improbables ne me dit rien qui vaille.
En survolant la zone de ce paradis de la puanteur, comme un esprit libre et tordu du monde des rêves, je réalise que cette plage fait le tour d’une île qui a la sombre allure d’une dent cariée vue d’en haut.

En son centre, une épaisse forêt d’arbres en acier inoxydable donnant de l’ombre à la terre, et des fruits en forme de forets, de fraises, de pointes de perceuses. D’étranges lianes de soie synthétique pendent un peu partout, tissant ainsi une toile, un piège d’où il serait bien impossible de s’extirper.

Au centre de cette forêt, un trou. Une grotte, une cavité. Au fond de cette cavité, une mare contenant un épais liquide visqueux, poisseux, dégeu! Du pus!

Je ne peux m’orienter. L’île est au milieu d’une mer qui n’en est pas une. Il n’y a pas non plus de points de repères, comme une simple ligne d’horizon, un soleil se couchant à l’ouest, une lune sortant de l’eau. Juste une sonnerie qui hurle dans ma tête.

Réveil, je t’en prie, viens à mon secours!

Les vapeurs se dissipent, mes paupières s’arrachent au sommeil nébuleux, mes sens tardent à revenir. J’ai dans la bouche un goût acre, une haleine pestilentielle. Et j’entend au loin le répondeur qui fait enfin cesser la sonnerie du téléphone…

« Monsieur Bertrand? C’est Joanie, l’assistante du Docteur Lee. C’est juste pour confirmer votre traitement de canal cet après-midi à quatorze heures… »

Analyse

La première chose que Lulu fait en se réveillant est d’écrire immédiatement son rêve. Dans un petit cahier situé à côté de son lit, elle y écrit tout ce dont elle peut se souvenir. Les sensations, les couleurs, les impressions, rien n’est oublié. C’est la chose la plus importante de la journée. La deuxième chose que Lulu fait c’est d’analyser son rêve. Elle est persuadée que se cache le secret d’une vie parfaite dans tous les rêves que l’on fait. Chaque nuit, elle est convaincue que sous forme de code elle rêve au futur, à la journée du lendemain. Si un imprévu survient, elle se l’explique tout simplement par un élément oublié, ou mal analysé.

Sa bibliothèque contient des centaines de dictionnaires de rêves, mais elle ne les consulte presque plus depuis qu’elle s’est connectée à l’internet. Après plusieurs essais et erreurs, elle en est venue à se bâtir une collection de sites très bien détaillés.

Le rêve de la nuit dernière la laisse perplexe. Elle se souvient avoir voyagé vers l’est, arrivée au milieu d’un désert, elle trouva un coffre au trésor. Elle ouvrit le coffre qui contenait des dents, des centaines de dents blanches et étincelantes.

Un sourire se dessina sur le visage de Lulu. Ce sera une bonne journée aujourd’hui, voyager vers l’est signifie la sagesse intérieure, elle devra se concentrer sur ses buts personnels aujourd’hui. Cependant, elle va dans la bonne direction. Le coffre au trésor lui signifie qu’elle se découvrira un talent caché ou encore une habileté, il représente ce qu’elle vaut aux yeux des autres. Le fait qu’il soit rempli de dents blanches, ne fais que renforcer l’idée qu’elle est bien perçue de son entourage. La seule ombre au tableau, c’est que tout cela se retrouve au milieu d’un désert. Ce qui la laisse présager qu’elle devra affronter une situation difficile. Elle fera surement face à un abandon ou une attaque à sa réputation. Par contre une fois le tout pris ensemble elle sait qu’elle en ressortira avec une nouvelle cordes à son arc et au-dessus de toute mauvaise opinions.

Lulu referma le livre, satisfaite. Maintenant, elle pouvait commencer sa journée qui ne lui réservait plus aucune surprise!

Godzillapolis

Un appartement étroit et gris, des murs dépouillés. Dans un salon à la moquette défraichie, un petit téléviseur d’une autre époque retransmet avec peine une catastrophe au centre-ville.

D’un coup les murs tremblent, le sol hoquette. C’est la catastrophe de la télé qui passe devant la fenêtre : un T-Rex s’emploie à réduire les immeubles d’habitation, Godzilla-style.

Dans les rues, la panique, je cours aussi, au ralenti, il n’y a plus personne, un cheval.

Cheval m’entraine au galop vers le sud, loin de Godzillapolis, saute les obstacles – les barrières – les autos – les gens et c’est la mer devant si vaste qu’elle définit l’horizon tout autour. Cheval se jette avec moi dans la mer et court, court, court, puis nage, nage et meurt. J’enchaine les brasses sans une pensée pour cheval, ma vie en dépend, et j’arrive enfin, à bout de souffle, sur la rive du bout du monde.

Sable.

Des dunes, parfaitement coniques, à perte de vue, chacune se faisant le piédestal d’une sculpture gigantesque : le squelette reconstitué d’un dinosaure. Musée ? Cimetière ?

Je me retourne – un temple de sable étale une fresque au bas-relief coloré relatant les exploits d’une civilisation déchue. Émerveillement.

– Maman !

Mes doigts effleurent les hiéroglyphes de pyramides, de diplodocus, de ptéranodons, d’avion à hélices… Les dinosaures avaient inventé l’avion…?

– MAMAN !

– mmmwidiemmmm… mmm… ooui?

– Maman, viens ! Ma dent bouge et j’ai mal, il faut l’arracher.

Huit ans de sommeil en retard, huit ans de rêves interrompus. Après les tétées, les changements de couche, les cauchemars, il y a eu les besoins de verre d’eau, les crises d’asthme, les pipis au lit, les gastroentérites, les crises d’allergies, puis les questions existentielles, le somnambulisme. Mais il n’y avait pas encore eu la dent de lait.