Le Fils

La misère des riches. Il aurait pu choisir n’importe quoi d’autre. Il aurait dû choisir n’importe quoi d’autre. Élever des chiens husky, tiens, comme son frère. Avant les dix ans de ce dernier, on lui en avait déjà offert trois. À l’adolescence, il en possédait déjà une dizaine qu’il sortait visiter avant l’aube, à quelques minutes de la maison familiale, dans un grand chenil qu’il avait passé tout l’été à construire. Il n’avait jamais eu à chercher quoi que ce soit, lui.

Il aurait voulu n’être personne pour vrai. Pas de nom. Pas de chemin tracé tellement creux que c’en était une pente descendante. Pas d’attentes. Lire la suite « Le Fils »

Musique

Rec/play : « Faith » – George Michael

Le canevas : une cassette de 90 minutes de marque Maxwell, neuve. Une bande magnétique bien protégée dans une boite en plastique solide et  transparent. Pas de statique au début ni à la fin pour indiquer qu’il s’agit d’une cassette réutilisée. Ce petit objet banal ne le sera plus. Tel un artiste, j’aurai créé un objet unique et chéri.

Stop.

Rec/play : « The way you make me feel» – Michael Jackson

Ce mix tape, ce sera la preuve de mon amour pour lui. Il devra se rendre à l’évidence que je suis celle qu’il attend depuis si longtemps. Ce n’est pas tous les jours qu’on reçoit un tel cadeau, ce n’est pas une simple cassette préenregistrée par un artiste connu. Il s’agit d’un morceau de mon amour pour lui, une partie de moi vers lui.

Stop.

Rec/play : « Together forever » Rick Astley

Chacune des chansons choisies a été écoutée, réécoutée, analysée afin qu’elle représente bien ce que je ressens. Il est important aussi qu’elle s’harmonise bien avec la chanson qui la précède et celle qui la suit. Afin de créer l’ensemble parfait. Chaque seconde est comptée pour éviter un trop long blanc à la fin. Une fois le tout terminé, j’utiliserai ma plus belle écriture pour inscrire le titre des chansons dans le carton de la pochette.

Stop.

Rec/play : « Sweet child O’mine » – Guns’N’Roses

Voilà le moment final, c’est la dernière toune du coté A. Elle devra y être enregistrée au complet. Pas question qu’il y ait de coupure… Si c’est le cas, je recommence à zéro. Je regarde attentivement le ruban s’amincir et je me répète tel un mantra « Rentre… rentre… ». Cette chanson est parfaite pour finir ce coté en beauté. Pour aussi annoncé les plaisirs à venir sur le coté B.

Stop.

Dans mon fort

Y’ neigeait ben plus avant
Dans mon suit one piece
Pis mes bottes trop grandes
Se faire un fort
De peine et de misère

Avec les ch’veux qui gèlent
Tout le tour d’la face
Y faisait jamais frette
Pis pourtant…

Cachée dans mon fort
Jusqu’à ce que le jour se tanne
J’comptais mon butin
Extirpé des poches
De bons citoyens

Pis jouer à l’élastique
Pendant Épopée Rock
Flatter mon hamster
Oublier, mon trésor

Un bon matin
Pu de porte
Dans mon fort
Ensevelit
Les pièces à conviction

Par la fenêtre

L’amour de ma vie m’a laissé un sale souvenir.
Des mois, maintenant, que je n’ai pas bougé, pas mis le pied dehors. Je n’entends que les roues dans le couloir et cette femme, aussi, mais rarement.
L’infirmière, surement.

Les rideaux de ma chambre blême s’ouvrent et se referment, au même rythme que mes paupières.
J’écoute.
Et j’attends.
Je n’en ai plus pour très longtemps.

J’entends le tchchchchchchchchch tchchchchchchchchch qu’émet la machine qui me transmet de l’oxygène. J’aurais voulu aller dehors, en respirer du plus frais. Ils ne me laisseront pas sortir. Plus maintenant. Du moins, pas avant d’avoir trouvé quelle est cette maladie qui me gruge le corps. Parait-il que c’est nouveau…

Je regarde par la fenêtre. Je remarque le plumage coloré des oiseaux dans le jardin. J’aurais voulu entendre une dernière fois leur chant. Mais la fenêtre ne s’ouvre pas.
Je vois et je regarde.
Tout ce que je ne toucherai plus.

Je ne sais si c’est l’amour… Ou peut-être la dope. Sans doute un heureux mélange des deux… Il est trop tard pour y penser, trop tard pour en jaser. Je suis fatigué, épuisé. Je suis au bout du rouleau. Même que j’ai l’impression de gratter le carton depuis longtemps.

J’étais amoureux et j’ai abusé. Des bonnes choses comme des mauvaises. Sans faire attention. À pleine gueule et les deux mains dedans. De la drogue et du sang.
Trop.
Sans être capable de m’arrêter.
Jamais.

Des ecchymoses violacées naissent sur ma peau. Mes cheveux tombent comme la pluie, là, dehors. Je n’ai plus d’appétit et j’ai l’impression de disparaître en voyant les kilos qui me quittent. Je perds aussi peu à peu l’amour que j’éprouvais pour mon amoureux qui est allé se brûler sous d’autres feux. Je perds du poids et l’amour que j’avais pour moi. Je perds la foi.
Je sais ce qui vient et je n’y changerai rien. Ni moi, ni l’amour, ni la foi.

J’ai froid. Tellement froid.
Je ne sais pas si c’est parce que je dors tout le temps, mais il me semble qu’il y a longtemps que je n’ai pas vu le soleil.

La mort.
Je sens son souffle sur mon cou. Je n’aurai pas de deuxième chance cette fois.
La mort ne frappe qu’une fois.

La réponse

Elle allait avoir bientôt 38 ans. Seize ans plus tôt, elle s’était mariée avec un bel homme qui l’avait charmée par sa sensibilité, son humour et son intelligence.  Tous deux avaient maintenant une fille de 14 ans et un fils de 12 ans, qu’ils aimaient du mieux qu’ils pouvaient.  Les années, déjà, s’accumulaient derrière; ponctuées par de petites et grandes épreuves, allégées par de petites et grandes joies, ils avaient traversé le temps, ensemble, au quotidien.

Ils habitaient une maison coquette, entourée d’arbres, dans l’un des nombreux villages d’une belle région éloignée du Québec. Une contrée tout en vallons et en forêts, veinée de lacs et de rivières.  Elle enseignait au primaire, tandis que lui cumulait les emplois.  Il buvait un peu, aussi. Beaucoup, parfois.  Elle n’était pas parfaite non plus; contrôlante un peu, colérique, parfois.  Mais ils s’aimaient.  Se complétaient.  Se tapaient sur les nerfs, et se pardonnaient. Ils allaient continuer longtemps, comme ça. C’était un couple d’irréductibles, de la trempe de ceux qui s’aiment encore malgré le pire, grâce à tout ce qui a été.

Elle se posait des questions, à ce moment-là; elle songeait, entre autres, à l’hystérectomie.  La famille était complète, d’abord. Pourquoi prendre des précautions jusqu’à la ménopause?  Elle ne se posa pas la question longtemps. Elle eut sa réponse.

J’étais là.

Au fil des mois, il devint évident à tous ceux qui la rencontraient qu’elle attendait un autre enfant.  Des médecins, prophètes de malheur, l’avisèrent qu’à son âge, une grossesse était plutôt risquée ; son bébé, peut-être, allait naître handicapé.  Mais elle n’en fit pas de cas.  Sa mère, qui avait accouché de dix enfants, l’avait mit elle-même au monde à 42 ans avant de donner la vie une dernière fois à sa soeur, un an plus tard.

C’est ainsi que je me pointai le bout du nez en 1982, par un soir de janvier, à Ville-Marie au Témiscamingue.  Un nez pointu, à ce qu’il paraît – certes, mais aucune trace de handicap.  J’étais saine et sauve.  On me donna le prénom de mon arrière-grand-mère maternelle, prénom qui se tient dans le mot mélodie lui-même.  Derrière le M, comme « aime ».  Que j’aime la musique, c’est peu dire.  Le choix, admettons-le, fût judicieux.

Depuis 30 ans, donc, je suis là.  Il y a des hauts, des bas.  Mais très certainement, mon arrivée ici en valait la peine.  Alors merci à toi, la vie.

26 avril 1986

Une deuxième génération, par miracle, la lignée de mon sang contaminé. J’avais jamais osé en rêver. Mon sort que j’avais accepté, comme l’évidence que ce qui est trop gros fini toujours par pèter. Trop gros et gonflé d’orgueil d’homme en contrôle; le marathon de ceux qui ne savent pas marcher. La maladie a été clémente avec moi, elle a attendue. J’ai eu la chance de voir tout le monde mourir près de moi, d’être aux premières loges de l’erreur humaine. Et puis y’a toi.

Tu me demandes c’est comment la fusion d’un cœur? Je te réponds que ça empoisonne des vies. Si on voyait des formes d’animaux dans les grands nuages blancs? C’est plutôt la fierté d’un empire qui partait en fumée, et les animaux que l’on tuait, parce qu’ils étaient contaminés. Et j’habiterai l’hôpital comme toi si j’écoute trop la radio? Y’a pas de danger, mon amour. Oui mais mon professeur a dit que ça s’attrape, la radioactivité? Tu poses beaucoup de questions pour ton âge…

Pourquoi tu pleures?

J’ai envie de vivre, et j’ai peur que tu meurs.
Depuis que j’tai,
Que je sais que t’existe.

J’avais pas envie d’y retourner, pas même en souvenir. Il faudra pourtant, pour ne pas oublier.

 

Du plus petit au plus grand

Moi et Marjorie étions futées. Nous étions amies depuis quelques mois seulement et nous formions déjà une paire de redoutables partenaires. Notre façon d’opérer était simple et efficace : nous nous rendions au centre d’achat de notre quartier de banlieue, nous repérions les boutiques où une seule vendeuse sous‑payée était débordée et sollicitée par plusieurs clients en même temps et nous passions à l’attaque. L’une de nous deux réclamait d’essayer telle ou telle bague ou agissait de façon plus ou moins louche pour attirer l’attention, tandis que l’autre glissait un item dans sa poche. Ça marchait à tout coup. J’avais une super collection de rouge à lèvres (même si je n’en portais pas) de porte-clés et de bijoux de chez Ardène. C’était grisant et surtout vraiment cool d’obtenir des trucs sans avoir à quémander de l’argent à nos parents.

Un certain samedi après-midi, la mère de Marjorie lui avait donné des sous pour aller acheter du shampooing à la pharmacie en lui précisant avec un grand sourire qu’elle pouvait « garder le change ». Cinq piasses moins les 2,50$ pour la bouteille, ça nous laissait un ridicule 2,50 $ à dépenser… On trouvait ça drôle que sa mère se croit généreuse. Nous, on pouvait se procurer tout ce qu’on voulait, du moment que ça se glissait dans une poche de manteau ou dans un sac, et en général, ça valait plus que deux dollars.

Mais cette fois-là, on avait peut-être exagéré. Après tout, c’était la première fois qu’on sévissait dans une pharmacie et l’excitation était à son comble. Mais on n’avait pas pris le temps d’étudier le terrain. Grave erreur. Nous y allions donc allègrement, crayons khôl noirs, mascaras, fards à paupières, sacs de ballons (?), boîtes de Tic-Tac, tout ce qui était petit et facile à subtiliser disparaissait à la vitesse de l’éclair.

Ivres de témérité et impatientes d’étaler notre butin sur le lit de Marjorie pour en constater l’ampleur, nous nous dirigions d’un pas nerveux vers la sortie lorsqu’un homme à la voix caverneuse me mis la main sur l’épaule. « Veuillez me suivre mesdemoiselles », clama-t-il impérativement. Je devins rouge aussitôt et mon amie devint blanche tout aussi vite. Tous les clients nous dévisageaient d’un air réprobateur tandis que nous suivions le colosse vers le fond du magasin, les jambes flageolantes. Dans une petite pièce exiguë, un autre gardien attendait, un rictus amusé au coin des lèvres. Je me rendis compte immédiatement de la stupidité de notre bévue en apercevant les quatre petits moniteurs noir et blanc dans lesquels nous apercevions des clients se promener avec nonchalance dans les allées de la pharmacie. Le plus moustachu des deux ricanait « Vous pensiez vraiment qu’on ne vous voyait pas? Ça crevait les yeux que vous étiez ici pour piquer. On vous a repérées en deux minutes, ha ha!».

Les deux hommes semblaient prendre un malin plaisir à constater notre désarroi. Ils nous parlaient de crime, de casier judiciaire, de vol, de loi et finalement, ce que nous redoutions le plus, ils nous demandèrent nos numéros de téléphone pour appeler nos parents en précisant que ceux-ci devraient payer pour la marchandise volée, même s’ils conservaient ladite marchandise. J’aurais pu aller en prison, payer une amende, faire des travaux communautaires, n’importe quoi pour que mes parents ne soient pas mis au courant. Mais à neuf ans, on n’a pas le luxe d’avoir une vie privée. Si j’avais été dans un film, j’aurais donné un coup de karaté sur le téléphone lorsque l’agent l’avait saisi pour appeler mon père et je serais partie en courant. À la place je me concentrais pour ne pas pleurer lorsque je réalisai que celui qui nous avait arrêtées était réellement en train de parler de moi à ma mère, ma mère qui ne savait rien de mes activités illicites et qui allait perdre son innocence d’un coup. Pauvre maman.

Mon père arriva dix interminables minutes plus tard, furieux, sortit un billet de 20 $ de ses poches et le remit au gardien de sécurité en le remerciant froidement. Il ne m’adressa pas le moindre mot pendant tout le trajet du retour, ni de toute la soirée d’ailleurs. Lorsque je mis les pieds dans la maison, ma mère formula pour tout commentaire : « J’ai tellement honte, franchement », à voix basse comme si elle redoutait que les voisins l’entendent.

Ce fût la pire soirée de l’année 1989, coincée sur le divan du salon entre mes parents qui m’ignoraient et qui me regardaient parfois du coin de l’œil en soupirant. Lorsque le visage de l’animateur du bulletin de nouvelles emplit l’écran de la télévision, mon cœur se mit à battre à tout rompre. Je tentai de me faire toute petite en redoutant plus que tout que ma photo figure parmi celle des criminels recherchés et que je doive mener une vie de fugitive à partir du soir même. Je demeurai dans un état d’insoutenable tension jusqu’à ce que la femme de la météo nous annonce de la pluie pour le lendemain et je me levai doucement pour aller dans ma chambre en regardant le sol, ce qui ne suscita pas la moindre réaction.

Assise en tailleur sur le tapis devant mon radiocassette portable à deux decks, j’enfilai l’énorme casque d’écoute des années 70 de mon père et écoutai 8 fois de suite Straight Up de Paula Abdul en visualisant la chorégraphie que moi et Marjorie devions répéter ensemble le lendemain dans son sous-sol  en prévision du spectacle de fin d’année à l’école. Mais elle serait sûrement en punition et comme sa mère était sévère, je ne savais pas pendant combien de temps. Chaque fois que j’appuyais sur rewind, j’entendais des éclats de voix en provenance du salon; mes parents n’étaient pas d’accord quant à la façon appropriée de me punir et ma mère n’arrêtait pas de dire qu’il fallait m’interdire de revoir Marjorie. Chaque fois que j’appuyais sur play, je montais le son d’un cran en me demandant ce que mon amie écoutait au même moment.