39e thème

Le thème:

Halloween

Contrainte: 
 
Se mettre dans la peau d’un monstre.
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Le monstre en dedans

31 octobre 2012 – Bonsoir cher journal. C’est l’Halloween ce soir. Un dur moment à passer. Comme à chaque année. Ici pourtant rien ne change, ça ressemble à une soirée bien ordinaire pour moi: assis dans mon fauteuil, avec la TV en sourdine. Mais c’est juste un peu plus difficile que d’habitude. Mon regard est constamment attiré à la fenêtre. Ils sont partout dans la rue. Les enfants. Ils sont joyeux et bruyants dans leurs petits costumes… avec leurs petits manteaux par-dessus, si émouvants… Dur de ne pas regarder mais je dois être fort. Je dois résister de toute mon âme.

Je n’ai pas de bonbons. Je n’ai installé aucune décoration devant chez moi. J’ai éteint toutes les lumières. J’ai tout fait pour ne pas les attirer. Maintenant je prie pour qu’aucun n’ait la bizarre idée de frapper à ma porte.

Moi, je suis un monstre à l’année longue. Mais jusqu’à maintenant, personne ne le sait. En dehors, je ne suis même pas si laid. Je peux le voir, le sentir dans le regard des femmes, même si ça me laisse plutôt de glace. Non, c’est en dedans que ça se passe. C’est un insecte horrible et obsédé qui me grignote les intestins et le cœur, et tous les organes que je possède, et qui me rend malade. En dedans, je suis du poison.

Parce que les enfants, je les aime trop. Ce sont les plus beaux êtres de la Terre. Ils sont parfaits. Leur peau si lisse et délicate. Leur parfum de gâteau qui sort du four. Leur chaleur envoûtante. Et leurs yeux, mon Dieu, leurs yeux!! Innocents et purs comme du cristal. Je les aime tellement fort que j’en ai des convulsions. Ma main tremble en écartant sournoisement le rideau, et je transpire. Je dois résister de toute mon âme.

Mais j’aurais envie de le crier sur les toits : je ne suis pas méchant! Je ne leur veux aucun mal! Je ne suis même pas une brute! Je ne veux pas les démolir! Je n’ai aucune espèce de pulsion sexuelle perverse! Je veux juste leur donner de l’affection, c’est tout. Des caresses gentilles, et très douces. Je me sens si bien en leur compagnie car ils ne jugent pas.

J’ai peine à me convaincre que je les fais souffrir. C’est seulement quand ils se confient aux adultes, en toute innocence. Ce sont les adultes qui leur disent que c’est mal, mal, mal, ce que je leur ai fait! Alors les enfants les croient. Et ils grandissent, avec cette confusion comme une plaie ouverte dans leur âme. Une cicatrice qui ne guérit jamais. Ils doivent apprendre à vivre avec cette blessure qui saigne toujours. Comme la mienne.

C’est la toute-puissante société des adultes qui me dit que je suis mauvais. Mauvais!! Mais je ne suis pas méchant, je le jure! Peut-être suis-je simplement un enfant moi aussi, emprisonné dans un corps d’homme… Un grand petit garçon, avec un besoin infini d’amour. Un puits sans fonds dans mon cœur. Mais il paraît que mon amour, dans le passé, a bousillé des vies. Comment l’amour peut-il détruire? Je ne comprends pas. Mais puisque je me sens si horriblement coupable, il doit bien y avoir quelque chose qui n’est pas bien dans mon geste. Non, pas bien. Alors je résiste. De toute mon âme.

1er nov. 2012 – Hier soir un incident est venu interrompre la rédaction de mon journal. Un enfant est venu frapper à ma porte. Avec Maman-Poule derrière. Je n’ai pas répondu. Je n’ai fait aucun son. Je tremblais et je suais derrière le rideau, en proie à la panique. Allez-vous-en, il n’y a personne ici! Et ils sont partis, comme s’ils avaient entendu mon hurlement dans le silence… J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps meurtri avant de me coucher. Frustré de l’amour que j’ai besoin de donner, frustré de l’amour que je ne reçois jamais. J’ai encore fait des cauchemars. Ce matin je ne me sens pas très bien. J’ai résisté de toute mon âme, et je ne suis même pas satisfait. Un alcoolique serait fier de lui! Pas moi. Je ne serai jamais fier d’être un monstre.

Je vais appeler l’école primaire où je travaille comme concierge. Je suis trop malade aujourd’hui.

Sous le lit

C’est enfin ma période préférée de l’année.

Enfin je pourrais me regarnir un peu, me faire une bonne réserve d’énergie. C’est la seule période de l’année ou je peux me gaver de bonbons, de chocolats et d’autres friandises.

Je réside sous le lit, mon travail, effrayer le petit Toby.

C’est pas facile la vie de monstre, on est pas très beau. Dans mon cas je suis grand mince et poilu. J’ai 3 paires d’yeux, deux d’entre elles sont jaunes et sont situé en périphérie de mon visage, la dernière est au milieu comme tout le monde et rayonne d’un rouge profond. J’ai une très belle dentition, plein de dents pointues tellement blanche qu’elles rayonne dans le noir.

Je dois me tapir sous un lit pas très haut, de temps en temps je pousse des grognements. Je ne peux pas sortir durant le jour, je dois resté dans l’ombre, jamais l’occasion de voir le soleil.

Je ne me gave pas de repas gastronomique non plus. Je dois me contenter des biscuits oubliés, de miettes tombées ou de tout autres choses mangeable qui finissent par aboutir dans mon territoire. Excepté à Halloween. C’est la seule période de l’année ou Toby a le droit de garder un bol de friandises dans sa chambre. Je peux donc me gaver à fond, faire quelques réserves pour pouvoir survivre au reste de l’année.

De plus à Halloween, Toby fini toujours par regarder un film d’horreur de trop, ou voir un costume trop épeurant. Il fait pour moi le travail de l’effrayer et je peux enfin prendre un peu de repos. Bref c’est la belle vie. Dommage que cette journée n’arrive qu’une fois par année.

Halloween

Ce soir c’est l’Halloween, une fête comme il n’en existe pas d’autres : cette nuit ce sera la nuit des morts.

Cette fête, c’est ma préférée. Je m’y prépare toute l’année, un coup je me fais pousser les cheveux, une autre fois je me fais pousser les dents. On comprend mieux la souffrance du vampire quand nous-même on s’est fait pousser les dents, parce que ça fait quand même mal, on dort le jour, on se réveille la nuit, c’est insupportable.

En tout cas ce soir je serai le plus beau des laids, ça je me l’promets.

J’ai quand même de l’expérience dans le domaine, des Halloweens, j’en ai connues,  j’en ai vécues, j’suis plus un novice. Je commence à maîtriser cet art qui consiste à figer un air stupéfait sur le visage des étrangers qu’on rencontre au détour d’une rue désertée; un air d’abord émerveillé, puis inquiet quand on joue bien la comédie, mais qu’on espère toujours livide et paniqué.

Le best, c’est de les faire chialer, pas les grands bien sûr, mais les plus petits, ceux qui n’ont pas encore compris que l’halloween, c’est du sérieux, c’est une vraie représentation, je suis un artiste, je dois créer un effet, je dois faire sensation, marquer les esprits.

Ce soir je serai un monstre, je ferai des heuuu et des haaaaw, je laisserai traîner une de mes pattes, comme si elle se détachait de mon corps, dans un crissement de feuilles rouges et jaunes cristalisées par le froid qui règne certains soirs d’octobre; je brandirai les mains en l’air, les paumes vers le bas et les poignets repliés au niveau des épaules sous un grand drap blanc reflétant sous la lumière des lampadaires mon hideuse monstruosité. Tous y z’auront peur,  ça j’le garantis.

D’habitude j’aime pas faire peur, parce que c’est pas bien, et puis ça me fait peur.

Mais ce soir j’ai le droit, et puis c’est pas moi qui fait peur, c’est mon personnage, car ce soir c’est l’halloween et j’ai envie de rassurer personne. C’est quand même la fête des morts et de la terreur, on a des fait films mémorables là-dessus, que j’ai pas vus, c’est sûr, j’ai pas l’droit, mais c’est mon grand frère qui m’la dit.

Alors j’irai, cette nuit, avec mes copains hanter les ruelles de mon quartier, et j’le dis, même les chats y z’auront intérêts à pas nous croiser. J’ai regardé la météo toute la semaine, la nuit sera froide et noire, une pluie sera tombée, la lune sera pleine, peut-être traversée par un balai, en somme le décor sera planté, et nous, morts-vivants d’un instant, nous irons d’une porte à l’autre mériter le temps d’une chanson un butin sucré et fort recherché.

« Trick or treat ! » Voilà, les mots sont lâchés. Je les ai jamais compris mais ça m’a toujours rapporté; d’habitude j’laisse mes chums les prononcer.

À la fin du spectacle, c’est à dire à la fin de la soirée, pour me féliciter, on m’aura recouvert non pas de fleurs, non ça, surtout pas, mais plutôt de bonbons et de chocolats, ça oui, j’adore.

Ce soir, quand j’irai me coucher, j’imaginerai que j’habite cette maison hantée, là haut, près de chez moi, oui, celle ou d’habitude j’ose pas aller, même le jour.

Oui ! Ce soir je serai un monstre qui fera des heuuuu et des haaaaaw et je mangerai du chocolat.

Mathilde

Je crois que de toutes les fêtes, c’est celle que je préfère. Les gens costumés, cette ambiance noire et macabre, la nuit. C’est le seul soir de l’année où personne ne sait qui je suis. Le seul soir où enfin, je peux être moi. Seulement, cette année, tous les voisins croient que je suis en vacances depuis deux semaines, sous le soleil trop chaud de la Martinique, et que c’est mon frère qui est ici, pour le chien et les plantes.

Je n’aurais jamais cru pouvoir tout organiser ça de nuit, à la brunante. Depuis deux semaines, dans le noir du soir, j’installe et construis. Et eux qui pensent que ce soir, c’est mon frère qui se terre dans ce déguisement terrifiant. Que c’est lui, même si personne ne l’a croisé depuis qu’il « garde la maison », qui distribuera les bonbons et qui a bâti cette installation.

J’ai enfilé sur mon grand corps d’homme gentil et d’apparence bonasse un costume trouvé au Jean-Coutu. Je ne mise pas sur l’originalité, bien au contraire. Voilà qu’il est beaucoup plus facile pour moi de profiter de la soirée déguisé comme d’autres. Juché dans un arbre, plongé dans un masque de tueur connu, je peux apercevoir ce qui se passe dans la rue. Eux, par contre, ne peuvent me voir. Je suis dans le noir, et de loin, on ne voit rien.

Le quartier regorge de grosses baraques, toutes mieux décorées les unes que les autres. C’est comme ça ici : tout le monde se connait. Les adultes restent à la maison pendant que les enfants courent et cognent aux portes. Rues désertées de voitures. Lampadaires éteints par la Ville pour l’occasion. Certains se cachent sous les feuilles pour faire frémir ces jeunes qui avancent à tâtons. D’autres jouent des rôles effrayants, dans une mise en scène répétée plusieurs fois. Pour ma part, ça commence à la porte de ma cour. Tout d’abord un enregistrement qui dit « Suivant… » sur un ton assez glauque merci donne le signal. Un chemin de foin guide les zombies, les fées, les batmans jusqu’à elle.
Dans la cour de ma maison, j’ai construit un circuit.
En entrant, les bambins doivent se faufiler entre les arbres plein de toiles d’araignées.  Ensuite, ils doivent se pencher et traverser un tunnel rempli d’objets qui peuvent faire peur une fois dans le noir total, quand tu ignores ce que c’est : des bandes collantes pour les mouches déroulent du plafond bas de mon tunnel; des brosses à cheveux, des laines d’acier et certaines substances glissantes gisent sur le sol. Le tout plongé dans une musique d’horreur, une vieille cassette vintage de cris, de bruits de bois, de chant d’hibou, de mort…  J’ai installé une paroi à la fin du circuit, une paroi mouvante, qui me permet de dicter la fin du parcours. À mon goût. Ou au goût sucré de l’enfant costumé… Et je suis là, perché sur mon arbre avec mon baril de friandises, tenant fermement la corde qui détermine l’aboutissement de la soirée.

Les enfants commencent à approcher. Les petits Marceau seront les premiers. Je vois le plus vieux se pencher pour éviter les toiles d’araignées à l’entrée pendant que son frère attend son tour. Je tends la main vers la gauche et j’attrape le chronomètre que je mets en marche. Je lance un sac de bonbons au sol. Au bout de six minutes, je vois une petite tête apparaître.

-MALADE!!! , dit-il, en ramassant le sac dans la terre.

Je reste muet pendant qu’il sort de la cour, sans même prendre le temps de regarder dans l’arbre. Ça me semble bien comme plan, finalement! Je l’entends crier :

-Eille, les gars! C’est trop hot son parcours au frère du vieux! C’est malade! Allez-y!

Quelques jeunes adolescents ont entendu la musique et accourent. J’ai quarante-six sacs de bonbons, six minutes entre chaque participant. Un plan.

Tiens, le petit Jérémie qui déambule en ninja, approche… Sept ans peut-être, le petit Jérémie? Et la petite Cindy, en abeille, qui le suit de près. Je me laisserais bien butiner… Je dois sérieusement commencer à penser à qui. Lequel de tous ces petits monstres vais-je choisir?

Oh, je viens d’apercevoir Mathilde. Elle doit avoir huit ans, c’est la deuxième voisine vers la droite. Elle se pavane dans une petite robe de poupée, la sucette à la main… Si tu voyais les jambes après ça, c’est épeurant! Ça y est, mon choix est fait, ce sera elle!

Je la vois se mettre en file. Décidément, mon circuit aura fait fureur. Je lance un sac au sol pour Cindy qui sort, le visage complètement affolé, juste heureuse de quitter le tunnel. Elle se relève et court vers la rue, sans même ramasser les bonbons.

Ça y est. J’appuie sur le bouton. Mathilde entend que c’est son tour et entre dans ma danse.  C’est à ce moment-là aussi que je tire sur la corde et change la fin de mon parcours. J’ai six minutes pour exécuter mon plan : descendre de l’arbre et l’attendre dans le cabanon… Prêts sont les tie-wraps et l’injection de tranquillisant. Je l’attache et je remonte dans l’arbre, rechange la fin du parcours. Et je distribue le reste des bonbons jusqu’à épuisement des sacs. Ça me semble simple, rapide et gagnant comme plan. Il ne doit pas en rester beaucoup, de sacs. Peut-être douze ou treize… Peut-être devrais-je en gardé un pour Mathilde, parce que je crois que sa soirée s’achève ici. Oui, un pour Mathilde. Parce que quand j’y pense, ça signifie un enfant de moins dans le circuit, donc moins longtemps dans l’arbre, donc plus vite à me sucrer le bec. Oui, bon plan.

Je suis descendu de mon arbre et je t’attends…
Petit corps fragile au goût de miel pur.
Mathilde.
Ma friandise.
Ma sucrerie.
Allez, viens voir Papi…

Comme moi

je me promène sur la rue
et fais peur aux enfants
ils rigolent
me complimentent
à propos de mon déguisement
la crasse sur mes vêtements
les effraient
et mon odeur
leur lève le coeur

certains me donnent des bonbons
qu’ils pigent avec soin
dans leurs citrouilles
de leurs petites mains
belles à croquer
j’en avale quelques uns
(bonbons)
entre deux bières
le sucre me fait du bien
ça me donne un high

je souris plus facilement
jusqu’au moment où
un gars déguisé en Jason
s’arrête pour me demander
où j’ai acheté
mes fausses dents
«sont dégueulasses!»
me vient le goût
de l’envoyer chier

mais j’dis «ça, mon homme,
c’est ben d’la job,
et pis surtout…
ben d’la bière!»
clin d’oeil
grimace
hochement de tête
pas trop sûr
je me rouvre une bière

les enfants sont beaux à voir
ce soir
v’là cinquante ans
je passais l’Halloween
avec mes parents pis mon frère
deux Indiens un cow-boy
pis une chanteuse de saloon

l’année d’après
mon père sacrait le camp
ma mère nous ramenait Conrad
à travers sa dépression
un beau-père exemplaire
qui prenait plaisir à jouer
dans le noir
avec nos bizounes

ces enfants-là
qui passent devant moi
faites qu’ils deviennent pas
des monstres
à l’année longue
sept jours sur sept
vingt-quatre heures sur vingt-quatre

car y’a rien de plus terrible
que de pas se reconnaître
quand on se regarde
à la va-vite
dans le miroir des toilettes
d’un restaurant miteux
et qu’on se fait peur
soi-même

comme moi

OoouuuOOooouuuuOooouuuH

C’est le soir de l’Halloween
et minuit vient de sonner
Quand, tout à coup, dans la cuisine
Quelqu’un gratte sur le plancher
(c’est moi !)

Une porte claque, une fourchette s’envole
Je mets le feu au tapis
Ça m’amuse comme une folle
– Mais où sont mes pissenlits ?

OoouuuOOooouuuuOooouuuH
De tous les monstres, je suis le plus fou
OoouuuOOooouuuuOooouuuH
Prenez vos jambes à votre cou !

Maman arrive en premier
la robe de chambre de travers
Elle a encore les yeux collés
Je m’en vais lui bouffer le derrière !
(CROC!)

Elle crie à pleins poumons
Les deux mains sur ses foufounes
Papa déboule comme un con
Et crie « Darling, it’s the full moon ! »

« C’est trop tard, que je lui dis,
elle est déjà contaminée,
Pour le restant de sa vie,
des pissenlits, elle va bouffer ! »
(Mwhahahaha!)

OoouuuOOooouuuuOooouuuH
Quand j’arrive, vous tremblez des genoux
OoouuuOOooouuuuOooouuuH
J’suis l’fantôme de la marmotte-garou !