Pile et Face  

Elles étaient jumelles binaires, carrément complémentaires. L’une disait oui, l’autre non. Ça va, ça ne va pas. C’était super ou super nulle. Je prendrai tout, je ne veux rien merci. Comme c’est beau, quelle horreur! Je suis la lune, et moi le soleil.

Jusque dans le bien et le mal, elles étaient déprimantes et paradoxales.

Cosmiques

Tellement différentes et pareilles en même temps.
Timô et Frisée s’en vont en bateau. Et y’a personne qui tombe à l’eau. Parce que quand Timô a le mal de mer, Frisée lui tient les cheveux. Quand Frisée rit trop fort et qu’elle manque de passer par-dessus bord, Timô lui tend la rame. Personne ne ferme sa gueule.
Ça rit, ça discute, ça s’obstine. Ça parle fort et ça crie, ça pleure aussi.
Mais Timô ne lâche pas prise, et Frisée écoute, et Timô comprend que les mots étaient mal choisis et Frisée aussi. Et les grands bras de Frisée font le tour de Timô qui cesse tout de suite de pleurer.
Communication one-0-one. You and me never alone.
Nous sommes plus fortes que les vagues et les marées. Les piranhas peuvent bien se rhabiller.  Et même si l’eau finit par rentrer et que leur bateau coule, elles n’ont pas peur : les jumelles cosmiques, ça flotte!

Yeux de merlan frit

Dès mon enfance, j’ai toujours su que le quotidien des autres m’était plus intéressant.  Je n’ai jamais eu de grandes choses à accomplir, à dire, ni même l’envie de le faire.  Je pouvais rester assis durant des heures sur le canapé à fixer le mur.  Aucune pensée ne me traversait l’esprit.  Le vide.  Le vrai.

Souvent, ma mère se lassait de me voir rien faire.  Elle allait me reconduire chez mes grands-parents afin qu’ils essaient d’éveiller en moi une passion, un désir de connaitre quelque chose. N’importe quoi.  Elle avait essayé tant bien que mal, sans jamais arriver à avoir un brin de vitalité de ma part.

Au grand malheur de mes vieux et de mes vieux-vieux, les années passaient et toujours rien ne m’intéressait.  Je n’avais jamais rien à dire, aucune opinion.  Je regardais les gens qui défilaient devant moi, les fixais jusqu’à ce que je ne les vois plus. Parfois, j’entrouvrais la porte de la chambre de ma grand-mère pour regarder à quoi elle s’adonnait.  Je ne me manifestais pas, je faisais simplement la regarder.

Un jour, la vieille de la vieille s’est fâchée contre moi.  Parait que c’est vraiment tannant d’avoir une espèce de larve comme petit enfant.  Elle m’a donc confiné à rester dans le solarium, la pièce au-devant de la maison qui donne sur la rue; vitrée au grand complet, pleine de lumière et vie.  De là, elle ne me voyait pas à rien faire, ça me convenait.

 Je fixais la route, les gens qui y passaient, sans jamais me questionner sur leurs activités.  Il y avait un panier en osier à droite de la chaise où j’étais toujours assis, dans lequel il y avait des revues sur l’économie et la politique. Évidemment, ça ne m’intéressait pas. Il y avait aussi cette boite noire dans laquelle je n’avais jamais fouillé.

Un moment donné, je ne sais pas ce qui s’est produit chez moi, j’ai soudainement eu envie d’ouvrir cette boite. J’y ai trouvé à l’intérieur deux paires de jumelle qui dataient sûrement du temps de la guerre. Quoique j’en ai aucune idée, je ne sais pas c’était  quand la guerre.

Un peu avant l’heure du souper, les voisins d’en face sont revenus à leur domicile. J’ai pris les jumelles et j’ai regardé dans leur maison.  La femme était pressée, tellement pressée qu’elle criait après ses enfants sans arrêt. Son mari attendait qu’elle prépare le souper, il devait quand même voir à ses tâches avant que ça ne soit près. Il devait tondre le gazon, faire les devoirs avec les enfants,  partir une brassée de lavage et vider les boites à lunch des enfants.

Pendant ce temps, les enfants eux aussi couraient partout. Les devoirs, le souper, la vaisselle, le linge pour le lendemain, se brosser les dents…  Et cette pauvre dame qui n’avait pas eu une seconde pour elle; plier le linge, ranger le linge, ranger la vaisselle, préparer les lunchs pour demain, même celui de son mari. Le soir, elle s’est écroulée sur le canapé, elle pleurait, elle avait l’air complètement exténuée.

Ce jour-là, j’ai eu une révélation.  J’ai compris pourquoi j’étais toujours aussi amorphe.  Pourquoi je pouvais rester des heures à ne rien faire. Je ne ressentais jamais le stress. Je n’étais jamais pressé. Rien ne m’inquiétait.  Je ne sais pas pourquoi j’ai dû le constater au travers de ces jumelles, comme si j’avais pour un instant mis les yeux de quelqu’un d’autre.

J’ai remis les jumelles dans la boite, repris mon siège, attendu que ma mère vienne me chercher pour qu’on rentre à la maison.  Je ne me souviens pas quelle heure il était quand elle est arrivée, ni même de ce que nous avions mangé pour souper ce jour-là, mais j’étais heureux, vide et heureux.

Pour le plaisir de l’œil.

Chaque lundi soir, le même rituel.
Il s’asseyait devant la fenêtre, lumières éteintes, posait les longues vues près de lui sur la table.
Il attendait.
Et chaque lundi soir, vers les 23 heures, dans l’immeuble en face, une fenêtre s’illuminait.
Une jeune femme aux cheveux courts entrait dans la pièce, enlevait son manteau, le jetait sur le lit.
Puis elle se plaçait devant la fenêtre pour ôter son chandail, en levant haut les bras.
Son œil enflammé collé sur la lunette, il sentait le désir pointer.
Alors la jeune femme s’agenouillait devant lui, et pendant qu’elle s’affairait à lui plaire,
Il caressait les cheveux courts d’une main,
et tenait les jumelles de l’autre.