Blondinette

Le soleil se lève sur la Main, c’est une autre journée ordinaire qui commence dans la vie de George. La Main, l’élégante balafre qui tranche Montréal en deux, des pieds à la tête. L’univers tout entier de George tient dans le mythique boulevard St-Laurent. Il connaît sa Main par cœur, celle d’aujourd’hui et celle d’hier. C’est ici qu’il a grandi, c’est ici qu’il vit, et c’est ici qu’il va mourir.

Il y a des commerces qui ne changent jamais sur la Main. Comme la pâtisserie de feu son père, où George travaille depuis 40 ans. Dans la vitrine, des gâteaux de mariage démodés. Des feuilletés et des baklavas qu’on croirait en carton. Tous les jours se ressemblent et c’est ainsi que George aime sa vie.

Le magasin de vêtements pour dames, en face de la pâtisserie, est un autre commerce qui ne change jamais. Comment la boutique a-t-elle survécu à la modernité, c’est un mystère. Dans la vitrine, toujours les mêmes vêtements délavés par le soleil, et toujours le même mannequin délavé qui les porte. Chaque jour George lui envoie la main en souriant, car elle doit trouver le temps long. Il l’a baptisée Blondinette. Sa présence figée le réconforte. Stoïque devant les passants indifférents, Blondinette s’est toujours tenue debout, les jambes bien droites, une main sur la hanche, l’autre gracieusement repliée devant ses seins de plastique.

Pourtant, depuis peu, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Un matin George ouvrait son commerce en sifflotant, car il faisait beau. Puis il s’est retourné pour faire ses hommages habituels à la dame. La main de Blondinette reposait sur son joli ventre plat, alors que la veille encore, elle était toujours devant son opulente poitrine. C’était un événement pour un mannequin qui n’avait pas bougé d’un poil depuis des décennies. Un autre matin, c’est l’autre main qui s’était déplacée, de sa hanche à sa chevelure jaune. Ça donnait un air de coquetterie à la séduisante Blondinette. George n’avait parlé à personne de ces subtils mouvements dont il était l’unique témoin. D’ailleurs, à qui aurait-il pu en parler?

Voisinage oblige, George connaissait un peu Madame Rosa, la vieille dame portugaise qui tenait la boutique. Ridée et brune comme un raisin sec. Assise derrière son comptoir, aussi imperturbable et éternelle que son mannequin, elle ramassait la poussière parmi ses robes fanées. Pourquoi la commerçante aurait-elle du jour au lendemain modifié la posture de Blondinette? George ne la croyait pas capable d’une telle audace… C’était néanmoins la seule explication, et George en serait resté là s’il n’y avait pas eu ce cauchemar…

Car une nuit il fit un rêve. Il marchait devant Berson, le fabricant de monuments funéraires (sur la Main depuis quatre générations), quand il vit la main de Blondinette surgir de terre, pétrifiant l’asphalte, exactement sous une pierre tombale plantée là en démonstration. Les longs doigts crochus aux ongles rouges, bien vivants, se tortillaient, tentaient d’agripper le pâtissier, tétanisé par la peur sur le trottoir.

Exalté et suant, incapable de se rendormir, George décida sous l’impulsion d’aller marcher sur son boulevard. La Main était rutilante sous la pluie. Croisant sur son chemin la faune bigarrée des clubs à la mode, il se rendit à pied jusqu’à la boutique. Quelle ne fut pas sa surprise en voyant la vitrine vide! Blondinette, disparue!

Le visage hagard devant la fenêtre, George regrettait un peu de ne pas être resté couché et d’avoir cédé à l’impulsion. Comme c’était étrange et inquiétant d’être là, seul sur la Main… de constater le silence du boulevard si soudainement désert, du sud au nord… de marcher dans un état second vers la ruelle où il pouvait voir la porte entrouverte… et d’entrer, le souffle suspendu.

La boutique était obscure et profondément endormie. La seule lumière qui guidait George, c’était celle des réverbères perçant la nuit. Il lança un hello bien sonore, mais sans écho, les vêtements complices étouffant le moindre son. Quand soudain, elle apparut.

Blondinette, dans toute sa splendeur. S’avançant laborieusement, comme sous l’effet de l’ivresse. Ses yeux bleus au regard fixe, son demi-sourire immuable, ses seins pointus sous le chemisier, ses bras tendus avec amour vers George paralysé… Et sa main aux ongles rouges, tenant un exacto maculé de sang séché. Profitant de la lenteur du mannequin possédé, George s’élança d’un bond vers l’arrière-boutique. Et découvrit Madame Rosa, affalée sur son fauteuil, les yeux révulsés, la gorge tranchée d’une oreille à l’autre dans un sourire sanguinolent et éternel.

Quand George tenterait de se souvenir de la suite, il verrait des images floues de lui-même, comme s’il se voyait au ralenti dans un film. Il entendrait des violons imaginaires en furie. Il entendrait le goutte-à-goutte hypnotisant du sang de Madame Rosa. Il se verrait prenant ses jambes à son cou, le souffle suspendu. Dans un flash bleuté, il verrait Blondinette fronçant les sourcils, une lourde larme de cire coulant de son œil… le cœur brisé de voir fuir ainsi l’homme de sa vie…

La nuit

3 octobre, 19 :00 pm

J’angoisse… Je souhaite plus que tout de voir le soleil se lever. Je ne peux pas passer une autre nuit ainsi. La sueur me coule le long du dos, j’ai un nœud dans l’estomac. Je fais les cents pas dans mon mini 3 ½, rien ne peut me distraire.

 Je ressens la noirceur envahir la pièce, cette énergie négative qui change l’apparence de tout. Je ne désire que lumière où rien ne peut se cacher, où tout est clair. Machinalement, comme tous les soirs depuis quelques semaines, je fais le tour de mon appartement et j’allume toutes les lumières. Je m’assure que toutes les portes et fenêtres sont bien verrouillées.

C’est après cette étape que les choses deviennent étranges, j’inspecte chaque garde-robe, armoires de cuisine, de salle de bain et tout ce qui peut s’ouvrir pour m’assurer que rien ne s’y cache. Une fois cette étape faite tout est verrouillé par de gros cadenas que j’ai installé récemment. Il y a deux jours, j’aurais vérifié le dessous du lit, mais comme il m’était impossible de sécuriser cet endroit, j’ai mis le matelas à terre et je me suis débarrasser de ma base de lit.

 Comme un animal en cage, je répète à trois occasions cette routine, surtout pour m’assurer que je n’ai rien oublié.

 3 octobre, 22 :00 PM

Il fait noir à l’extérieur, le lampadaire extérieur qui règle générale éclaire mon salon est brulé, il n’y a pas de lune. On dirait que le reste de l’univers est disparu en dehors de mon appartement. Je suis seule contre les monstres de la nuit, seule dans mon combat contre les forces du mal.

 Une douche chaude pour essayer de me relaxer. C’est idiot tout ça, je ne peux pas croire que j’en suis rendue à ce point. Il y a un mois, tout allait bien, j’aimais même l’ombre et la noirceur, je trouvais tout cela apaisant. Maintenant je redoute, j’ai peur…

 C’est le moment d’aller se coucher, je verrouille derrière moi la porte de ma chambre, m’assure une dernière fois que la garde-robe est bien verrouillée. Je laisse toutes les lumières allumées. Je me couche, et c’est en boule sous les couvertures à compter mes respirations que le sommeil fini par venir.

 4 octobre, 1 :00 AM

Je me réveille en sursaut, je suis trempée, ma respiration est courte et sifflante. Un peu désorientée, je me force à fermer mes yeux et prendre deux ou trois respirations profondes pour me calmer. Soudainement j’entends le bruit qui m’a extirpé de mon sommeil.

 « Scrch, scrch, scrch… »

 Comme un ongle qui gratte à la porte de ma chambre, ce bruit qui me hante et me harcèle depuis près d’un mois.

 « Scrch, scrch, scrch… »

 Il y a quelqu’un ou quelque chose de l’autre coté de cette porte qui veut entrer. Je ferme mes yeux, j’essaye de m’imaginer dans un endroit serein et calme. Je sais que c’est impossible, qu’il ne peut pas y avoir quelqu’un de l’autre coté de cette porte. Tout est barré, j’ai tout vérifié. Il n’y a pas d’endroit possible pour se cacher. Mais malgré les arguments rationnels de mon esprit. Mon cœur débat.

 Soudainement j’entends la poignée de la porte qui tourne. Il n’existe aucune explication pour ce genre de chose, rien ne peut rationnellement expliquer cet évènement. J’ai le goût de crier pour évacuer cette tension qui habite mon corps, mais mon instinct de survie me dit d’être silencieuse, d’éviter tout bruit. Peut-être que si on pense que je ne suis pas là on me laissera tranquille.

 Le bruit de la poignée a cessé depuis  plusieurs minutes. Il n’y a pas de grattement non plus. Serait-ce possible? Est-ce que mon calvaire est terminé?

 4 octobre, 3 :00 AM

Il y a quelque chose sur le lit! J’ai dû m’assoupir, dans le répit qui a suivi les bruits.

La chose grimpe tranquillement vers le haut du lit. Je ne sais plus quoi faire, je n’arrive même plus à penser. Bientôt elle sera capable de se glisser sous les couvertures. Je n’ai aucune issue!! La porte de ma chambre est verrouillée; si je m’élance vers  la sortie, la chose aura le temps de m’atteindre avant que je ne réussisse à débarrer ce foutu cadenas. Il m’est donc impossible de courir vers une porte de sortie, de m’enfuir. Je n’ai aucun instrument pour me défendre, j’aurais dû acheter un bâton de baseball, un crucifix, de l’eau bénite, n’importe quoi!!

Je panique, mon cœur va exploser, je n’arrive plus à respirer, je pleure, je veux être dans les bras de ma mère, je veux que tout cela cesse. La chose se glisse sous les couvertures, je crie……………………….

 10 octobre

Cas étrange survenu dans un quartier de Montréal. Le corps d’une jeune femme de vingt-cinq ans a été retrouvé dans une situation étrange. Selon le coroner, la victime a été étranglée, des traces de doigts sont clairement visible sur son coup. Cependant, cette dernière s’était embarré elle-même dans sa chambre sans aucune issue. Il serait impossible pour la jeune femme de s’être affligé elle-même ses blessures. La police continue d’enquêter.

Main Street

Vermont – début novembre

L’automne avait été beau mais novembre était pluvieux – gris – humide et froid

Kurt et Jason étaient patrouilleurs cet après-midi-là – non loin du Mont Mansfield – quand une Dodge marron passa devant eux comme un éclair

Kurt remit son café à Jason et démarra sur les chapeaux de roues – il sortit du chemin de terre en retrait de la route – la voiture dérapa sur le bitume détrempé et la sirène de police résonna dans le silence ordinaire de cette petite communauté

–        T’as vu ce trou du cul Jason !

–        Un putain de trou du cul Kurt ! – qui va finir au trou Kurt !

Et les deux s’esclaffèrent pendant que Kurt écrasait l’accélérateur arrosant sur son passage les deux bords de la route

Mais très vite ils perdirent trace des feux arrières de la Dodge

Ils revinrent sur leurs pas et se dirigèrent vers Stowe – la municipalité la plus proche

–        Prends Main Street Kurt

Ils longèrent Main Street – lentement

Kurt était depuis peu le beau-frère de Jason étant donné que sa sœur l’avait épousé, il lui avait demandé sa main après dix ans de fréquentation – en plus d’être tous deux amis d’enfance

Soudainement la Dodge brune stationnée sur la droite réapparut et bondit comme un lynx pour poursuivre sa course folle en direction du Mont Mansfield

Une fois de plus les deux policiers perdirent sa trace

–        Putain ! kesskill a comme voiture ce salaud ! Putain !

Ils ralentirent – les essuie-glaces s’activaient au maximum – mais il pleuvait trop fort

–        Stop ! s’écria Jason

Kurt s’exécuta

–        Recule !

À une dizaine de mètres de la route – bien en retrait – on pouvait à peine distinguer le derrière de la Dodge

La voiture des deux policiers s’en approcha sur un terrain boueux

Jason posa les deux cafés sur le sol – ils en descendirent doucement

La Dodge était stationnée tous feux éteints à l’orée du bois

Après s’être échangés quelques signes – Kurt s’approcha main sur son arme vers le siège du conducteur – Jason s’approcha du côté passager

À travers les fenêtres embuées ils pouvaient apercevoir une silhouette qui s’activait

Il pleuvait lourdement

Ils ouvrirent ensemble chacune des portes de la Dodge

Apparut alors un homme format géant – torse nu – bavant – ne portant pas attention à leur présence – et se masturbant frénétiquement – une odeur terrible se dégageait de l’habitacle

Il y avait des bouteilles d’alcool sur le siège passager et sur le sol – du sang et un chien mort sur la banquette arrière

Kurt somma l’homme de sortir – sans succès

Il le bouscula pour attirer son attention – lequel au même moment éjacula dans un râle rauque sur le tableau de bord

Il finit par sortir – bavant – souriant – l’air fier – l’air idiot – le sexe ballant – dégoulinant

Il dépassait Kurt d’au moins deux têtes

Kurt avait sorti son arme et le gardait en joue pendant que Jason faisait le tour de la voiture

Il demanda à l’homme d’ouvrir le coffre de la Dodge

Ce qu’il fit sans maugréer en actionnant un bouton près du volant – mais pas avant d’avoir craché sur le sol et s’être essuyé le nez de son avant bras

Jason ouvrit le coffre – arme au poing – l’odeur qui s’en dégagea et la vue d’une telle horreur le fit instinctivement reculer et trébucher – spontanément Kurt s’approcha – comme pour venir en aide à son coéquipier – mais ce qu’il vit l’arrêta net  

Le coffre de la voiture était rempli presque à rabord de mains humaines tranchées au niveau du poignet ou de l’avant-bras – des petites – des grandes – des noires – des blanches – d’hommes, de femmes – certaines aux ongles vernies – d’autres portant encore des montres, des bracelets, des bagues – le tout baigné d’un mélange épais de sang et d’infection et fourmillant de vers de tailles et de couleurs différentes

Kurt regarda Jason couché sur le sol – Jason lui rendit un regard terrifié

Kurt se fit ouvrir l’arrière de la tête d’un coup de hache et son corps s’affaissa sur Jason – qui reçut dans la seconde à son tour un coup fatal en plein front

Le 10 novembre – des collègues à leur recherche les retrouvèrent morts dans leur auto-patrouille – sous la pluie –  près du Mont Mansfield –

On leur avait tranché les mains

Le Professeur

-Ayoye calisse!

Bien qu’elle ne voyait rien, dans le noir total, Sarah ouvrit les yeux et tenta de se lever. Sa tête heurta un métal, et elle porta directement la main droite à son front. Mais Sarah remarqua que sa main n’était plus au bout de son bras.

-The fuck, tabarnak??!!

Elle essaya de toucher à son bras comme on se pince pour sortir d’un rêve, mais son bras gauche était lié à elle ne savait quoi. La panique grandissait.

-Eille tabarnak, Y’A QUELQU’UN?????

Sa voix résonnait dans un espace qu’elle devina grand et vide. Elle avait froid. Elle sentait un grand courant d’air lui flatter le corps. Elle pouvait sentir qu’elle était assise sur un sol terreux et qu’elle n’avait plus aucun vêtement sur elle.

-J’AI FAIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIM!!! J’ai faim! J’ai faim! J’ai faim! J’ai faim!

Elle avait crié jusqu’à s’époumoner et se mettait maintenant à sangloter, tout en murmurant ces trois mots qu’elle n’avait jamais dit sans aussi bien les ressentir.
Elle entendit une porte s’ouvrir.

-Avez-vous fini de vous lamenter, mademoiselle? Vos cris viennent perturber le calme qui berce ma demeure.

-J’suis où, ostie? Viens me détacher mon tabarnak, parce que je te jure que si j’me détache toute seule, tu vas crever, mon ostie de sale!!

Le geôlier soupira.

-Comme vous êtes grossière…

Il alluma un interrupteur qui éclaira la cache de néons trop blancs. Sarah entendit la porte se refermer au même moment où elle ferma les yeux, aveuglée. Lorsqu’elle fut capable de les ouvrir, elle regarda son bras attaché à un calorifère, puis l’autre, duquel coulait encore du sang. Elle se sentit faiblir comme jamais auparavant, elle qui vivait de combats extrêmes et de gangbangs fétiches. Elle ne comprenait rien à la situation. Elle avait dû perdre conscience au moment où on lui arrachait la main, et son cerveau semblait avoir effacé la terreur de sa mémoire. Ça et tout le reste avant. Elle savait très bien qui elle était, mais ne se souvenait pas le moindre du monde comment elle était parvenue dans cet endroit sombre et humide… N’ayant pas vu son agresseur, Sarah pensa qu’elle était dans un genre de cave, qui donnait accès directement à l’extérieur. Un genre de hangar souterrain.

-Qu’est-ce qui m’est arrivé, criss de porc sale!!! J’ai pu de main, t’as fait quoi de ma main?? T’attends que je crève au bout de mon sang pour me dire quessé qu’j’t’ai faite, mon ostie?? QUESSÉ QU’J’TAI FAITE!!!

La porte s’ouvrit de nouveau.

-Vous allez vous calmer, oui? Et surveiller votre langage, car tant et aussi longtemps que vous serez grossière, je ne vous détacherai pas.

Une pause. Puis l’homme descendit quelques marches et s’arrêta directement  devant Sarah. Il s’accroupit et la regarda droit dans les yeux.

-Vous me reconnaissez?

Sarah fronçât les sourcils. Malgré tout le sang qu’elle perdait, elle reconnu Monsieur Fradet, son professeur de création littéraire à l’université.

-C’est quoi ton ostie de problème, Fradet??

Tout en balançant son index de gauche à droite, M. Fradet émis un…

-Tututut… Sarah… Il ne faut pas vous affoler.

-Calisse de malade, tu me déchiquètes la main, tu m’attaches, tu me violes, pis tu me dis que faut pas m’affoler? Ça va pas? Tabarnak, je capote! Détache-moi, mon ostie, avant que je meure au bout de mon sang. DÉTACHE-MOI!!!

M. Fradet ricana discrètement.

-Pourquoi tu ris… Pourquoi j’ai pu de main… pourquoi… pourquoi…

Sarah sanglotait à nouveau, et sa voix n’était plus qu’un mince sifflement.

-Je vous ai coupé la main parce que vous ne l’utilisez pas comme vous le devriez. Çela fait 10 ans que vous avez gradué et vous n’avez pas encore écrit un seul bouquin. Je vous donnais dix ans. J’attendais que sorte enfin votre talent. Ça a fait dix ans hier soir. Je vous ai assommée à la sortie de votre emploi, et je vous ai amenée ici. Voilà. Maintenant, je n’ai jamais pu supporter votre arrogance. C’est pourquoi je vous ai attachée. Mais je crois bien que vous allez mourir au bout de votre sang, ma chère, puisque vous ne savez guère soigner votre langage. Et sachez Sarah, que je ne vous ai pas violé. Vous vous êtes masturbée avec votre moignon plein de sang quand j’ai eu fini de le sectionner avec la paire de pince que vous voyez là. C’était beau à voir. Je vous ai même filmée! Attendez, je vais vous montrer…

Il se leva et remonta lentement l’escalier.

-J’ai tellement faim, M. Fradet… Tellement faim…

Il redescendit avec un ordinateur portable.

-Je vous laisse, ma chère Sarah. Si vous avez faim, mangez ce qui reste de votre bras…

Il appuya sur play. Sarah s’entendit hurler avant même de regarder l’écran. Elle ne voulait pas voir la torture qu’elle avait subie. Elle fixait M. fradet avec une haine grandissante, lorsque ce dernier se dirigea dans le fond de la cave, et revint vers elle, sa main à la main.

-Tata Sarah, dit-il en l’agitant. Bon cinéma, et bonne longue nuit.

Il remonta les marches, referma la porte et l’interrupteur, laissant Sarah seule face à l’écran qui montrait une femme possédée qui se masturbait violement avec un poignet plein de sang.

L’orgueilleux

Tu n’auras même pas le temps de t’en rendre compte.  À mille lieues d’ici déjà, debout sur le quai de métro, tu vogues dans ta tête le regard fixé dans le vide, les oreilles bouchées par les écouteurs de ton Ipod.

Nous avons discuté toi et moi tout à l’heure au comptoir. Tu ne voulais pas enlever les amendes ajoutées sans raison valable à mon dossier. Je te l’ai pourtant répété : je ne suis jamais en retard, moi, je retourne tous mes documents à temps.  Et je ne mens pas. Votre système informatique déraille, d’ailleurs ça fait plus d’une fois que j’en paie les frais. Même en m’expliquant quinze fois ta rengaine, avec toute la patience du monde, tu ne m’as pas convaincu; tu as seulement mis en doute ma parole, mon honneur, ma fierté. Tu me disais de toujours vérifier mon dossier…  De faire le travail à votre place, c’est ça?

Tu te foutais de moi au fond.  Tu ne voulais pas comprendre.  À la fin, ton doucereux «bonne soirée, j’espère que tout sera plus clair pour vous la prochaine fois», était assorti d’un sourire un peu trop grand à mon goût – c’était la goutte qui a fait déborder le vase.  Je t’ai dis de prendre soin de toi.  Que ton sourire me semblait faux.

Tu ne l’as pas trouvée drôle: tu disais que tu étais sincère.  La vérité choque, belle hypocrite? Je suis parti en t’entendant questionner tes collègues, à voix haute, sur l’apparente fausseté de ton sourire.  Et eux de louanger ta patience.  Moutons fraternels. Pauvres salauds.

On ne froisse pas mon orgueil.  Tu ne t’en rendras même pas compte.

Le grondement du métro s’amplifie.  Il approche.  Tu marches jusqu’à la ligne de sécurité en gentille automate.  Je m’avance discrètement et me place derrière toi, savant psychopathe.

Le train arrive et d’une seule main, forte, je te pousse en plein milieu du dos. Tout de suite tu tombes à pic en criant de surprise sur les rails, devant le chauffeur qui ouvre des yeux horrifiés, réalisant à retardement qu’il t’écrase à l’instant.  Les gens crient.  Hurlent.  On entend à peine le bruit mat de tes os qui se cassent et de tes chairs qui éclatent.  Mais ton sang se répand partout. Le train freine d’urgence.  Trop tard.  Personne n’a rien vu ni compris de ce qui s’est passé.  Trop de monde sur le quai, trop de gens seuls ensemble.  Car c’est ainsi tu sais, les gens regardent leur nombril ou l’écran de leur Iphone, ils se foutent bien de la vie des autres.  Comme toi de la mienne.  Et encore plus, tu vois, encore plus moi de la tienne.

Je recule un peu pour sortir de la cohue, puis je marche d’un pas léger sur le quai, monte les escaliers deux par deux et me faufile, de justesse, dans un train qui ferme ses portes et quitte la station dans une autre direction.

On ne froisse pas mon orgueil.  T’as juste eu ce que tu méritais.

That’s it.

 

 

NDLR:  L’expression «Seuls ensemble» est tirée de la chanson Dans un spoutnik de Daniel Bélanger. 

Amis de la poésie, bonsoir.

Guy avait dû s’assoupir. Cela lui arrivait parfois, après manger, quand son lourd processus de digestion sollicitait tout son être pour se mettre en branle. Pourtant, cette fois, quelque chose clochait. Il avait ouvert les yeux, groggy et courbaturé de partout. Son bras droit le lançait d’une douleur sourde et il n’arrivait pas à bouger.

Il réalisait seulement maintenant qu’il était non pas dans le salon, affalé dans son fauteuil en cuir devant la télévision, comme à l’habitude lorsque le sommeil prenait le dessus, mais plutôt calé inconfortablement sur une chaise de bois. Sa salive avait dessiné un O visqueux sur la table en formica, et sa joue flasque y adhérait encore. La lumière jaune s’écrasait mollement sur sa face. Les tournesols du papier peint envahissaient son champ de vision. Et une odeur de côtes de porc émanait du four.  La cuisine. Qu’est-ce qu’il faisait endormi dans la cuisine ? Il peinait à se rappeler les événements de la journée. Plus il émergeait de sa torpeur, plus la douleur gagnait en intensité.  Il voulut appeler. Sa bouche sèche ne laissa échapper qu’un faible râle. Il se redressa alors, et comprit que ses deux bras étaient retenus en arrière, coincés entre les barreaux et ligotés au dossier de sa chaise au niveau du coude.

–       Su… Suzanne ? » À l’incompréhension s’ajoutait une panique croissante.

–       …Suzanne ! Suzanne ! SUZANNE ! SUZANNE ! Guy retrouvait pleinement l’usage de ses cordes vocales, et les souvenirs commençaient à poindre eux aussi.

Suzanne entra dans la cuisine, un couteau désosseur dans une main, un verre d’eau dans l’autre. Elle tourna la tête vers Guy et son visage se fendit d’un sourire malsain. Ses yeux ne restaient pas en place. Le sang avait coagulé sur sa tempe le long de la balafre laissée par la chevalière de Guy. Ses 34 ans de soumission à un mari violent l’avait voûtée, ratatinée, elle qui n’était pas bien grande en partant. Le coup de la veille aurait pu lui être fatal ; en fait, elle en avait perdu connaissance et s’était réveillée horrifiée dans son propre sang, une heure plus tard.

Il l’aurait laissée crever là, cette enflure, ce pervers, cette raclure bedonnante qui se gavait de films pornos à longueur de temps. Ce coup-là, c’était le dernier, elle se l’était promis. Ce coup-là, il allait s’en mordre les doigts.

–       SUZANNE ! Détache-moi immédiatement criss de vieille folle! Détache-moi ! Détache-moi j’te dis sinon je… AAAAAH !

En se débattant frénétiquement sur sa chaise, Guy avait fait pression sur son bras blessé et criait sous la torture. Il se sentit soudainement faible et nauséeux. Ça devait être grave.

–       Tiens, prends ça ! fit Suzanne en glissant trois comprimés sur la langue de son mari. C’est des antidouleurs… cette fois-ci.

Et elle posa le verre d’eau sur la table si brusquement que la moitié de son contenu se répandit tout autour. Guy lui lança un regard à la fois implorant et incrédule, en se demandant vaguement ce qu’elle comptait qu’il fasse pour boire un verre en ayant les deux mains attachées.

–       Suzanne… Suzanne, détache-moi, j’te promets que j’te ferais pas de mal, Suzanne… Suzanne, j’t’en prie… Allez, poulette, on oublie tout ça…

Mais Suzanne lui tournait le dos et se dirigea vers la cuisinière. Elle ouvrit le four, sortit le plat fumant qu’elle déposa sur un rond, puis entreprit de désosser un morceau de viande.  De sa place assise, Guy apercevait des champignons et des patates baigner dans une sauce brune, ainsi que quelques morceaux de viande qui ressemblaient vaguement à une côtelette de porc et… des saucisses ? Si Suzanne lui faisait à manger, ça ne devait pas être si grave que ça… Il allait avaler sagement, et une fois qu’il aurait montré patte blanche, il la persuaderait de le détacher.

Non, pas des saucisses, pas avec tant d’os ! Un objet en métal, dont la forme disait vaguement quelque chose à Guy, était remonté à la surface de la sauce brune. Il avait déjà vu ça quelque part récemment, il en aurait mis sa main à couper.

–       C’est… C’est gentil, Suzanne. Je… J’apprécie. J’t’ai jamais dit, hein, mais j’aime vraiment ta cuisine. Maintenant, pour manger, ce serait vraiment plus pratique si tu me détachais, hein, tu trouves pas ?

–       Probablement pas, non ! ricana-t-elle.

Sur ce, elle fit volte-face, une assiette à la main, s’installa devant son mari et lui fourra une fourchette pleine dans la bouche. Guy mâcha rapidement, avalant tout rond la moitié de sa bouchée, puis grimaça quand quelque chose de rigide et plat se coinça entre deux dents. Tant bien que mal, il parvint à le recracher. On aurait dit une écaille.

–       C’est dégueulasse, mais qu’est-ce que tu me donnes à bouffer ?

Il eut à peine le temps de terminer sa phrase que Suzanne enfonçait un autre morceau dans sa bouche, tellement profond que Guy s’étouffa dessus. À chaque fois que Guy ouvrait la bouche pour cracher ou pour reprendre son souffle, Suzanne en profitait pour forcer rageusement la fourchette entre ses lèvres. La troisième fois, elle embrocha carrément la joue droite de Guy dans le processus. Il hurla et tomba à la renverse. Au moment de toucher le sol, un craquement sec retentit dans son bras gauche. Celui-ci était pris entre le sol et le dossier de la chaise, sous le corps pesant de Guy, et gisait à un angle bizarre. Guy pleurait. La douleur lui donnait des haut-le-cœur.

–       J’t’en supplie, Suzanne, pitié… sanglotait-il, la fourchette encore accrochée à un bout de chair sanguinolent.

Suzanne s’avançait inexorablement, le regard haineux. Elle tenait entre ses doigts le dernier morceau de viande dont la forme ne laissait plus aucun doute à Guy. En reconnaissant sa chevalière, il fut pris de convulsions et vomit, sans pouvoir s’arrêter, un mélange de chair et d’ongles noircis.