Pierre du boute du boute

Lorsqu’il a atteint le boute, Pierre s’est dit : ça y est, je vois le boute. Et si je suis rendu au boute, il va se passer quelque chose, parce qu’il y a un boute à toute. Comme à une certaine époque lorsqu’on se demandait ce qui allait se passer lorsqu’on atteindrait le boute de la Terre, Pierre croyait qu’il pourrait enfin se remettre à rouler sa bosse, prendre de la vitesse progressivement, se débarrasser de la mousse verdâtre qui lui poussait dessus depuis des lustres et conquérir de nouveaux territoires peuplés de futurs féminins singuliers. Mais au premier mouvement, avant même d’avoir eu le temps d’accélérer, Pierre qui roule est rentré dans un mur. Le boute du boute était pas ben loin finalement. Même pas eu le temps de mettre le nez dehors. À peine quatre mètres entre sa chambre à coucher et la cuisine et BAM! Pierre s’est éclaté la gueule en mille éclats gris et verts.
 
Ce sont de mauvaises nouvelles électroniques qui l’ont parcouru de part en part et qui se sont transformées en un spasme incontrôlable de fracassage de tête dure sur mur de plâtre de Paris. Pierre pouvait sembler inerte aux yeux de la plupart des gens qui ne s’arrêtent pas pour observer la nature, mais il était en réalité constellé de petites parcelles d’un métal très conducteur, ce qui le rendait extrêmement vulnérable à tout ce qui pouvait ressembler, de près ou de loin, à du courant. Et le courriel qu’il avait reçu, lourdement chargé de « entre toi et moi le courant passe pas », l’avait pulvérisé.
Quand était-il devenu Pierre qui dort dîne seul?
 
Maintenant amas de cailloux sur le prélart en damier de sa cuisine, Pierre se demande si on viendra le ramasser à la petite cuiller ou si on se contentera de l’aspirer au Shop Vac, fosse commune de ce qui a le malheur de traîner par terre. D’ici là, son objectif est de ne pas trop se disperser et de conserver le peu de magnétisme qui lui reste. Peut-être qu’un jour, une gentille spécialiste des semi-précieux s’abaissera assez près du sol pour l’apercevoir, l’identifier, s’émouvoir de sa rareté, chérir la beauté de ses cassures, le récupérer avec soin et le placer dans un écrin doré. Une belle fin de vie de velours à laquelle rêve Pierre qui n’en revient pas que son voyage au boute de la nuit ait pas de boute.