Chère petite soeur

Yougoslavie, 8 déc. 1993

Chère petite sœur,

J’ai du temps ce matin pour t’écrire une lettre. Je pense à toi souvent. Dire que tu viens d’avoir 17 ans, ça fesse. As-tu bien reçu ma carte de fête?

Comment se passent mes journées en Yougoslavie? Bof. La guerre, ce n’est pas vraiment comme dans les films à Hollywood. C’est pire parce que c’est réel. C’est dur à expliquer. Les journées sont longues et difficiles. Mais j’ai été assigné à une zone assez tranquille et je ne m’en plains pas! Mon boulot consiste surtout à livrer du gaz et des provisions aux autres troupes de Casques Bleus. Je suis sur la route pas mal tout le temps, sinon je répare les trucks, je fais des inventaires. L’Armée Canadienne a du stock pourri. Nos manteaux sont cheaps, on gèle. Nos trucks sont souvent en panne. Ici les routes sont jamais déglacées, y a du verglas tout le temps, conduire est un exploit. Hier on est restés pognés dans un banc de neige en pleine montagne. Ça nous a pris une heure et demie pour nous sortir de là, à geler comme des cons. Quel pays merdique.

Quand on traverse un village, les enfants courent après nos trucks en riant. ONU! ONU! Casques Bleus! On a l’air de héros qui apportent la paix, quelle illusion. On se sent tellement impuissants. Ils sont sales, maigres, pauvres, habillés en guenilles, c’est d’une tristesse pas possible. On leur donne du chocolat, des couvertures… On ne peut pas faire grand-chose de plus que ce qu’on fait déjà…

La semaine dernière, j’ai traversé toute une région pour aller livrer mon chargement. Le matin, j’ai vu un petit village en bas dans une vallée. Le soir quand je suis revenu, le village avait disparu. Bombardé, rayé de la carte. Ça arrive souvent mais ça fesse à chaque fois.

C’est un conflit extrêmement compliqué. Comme tous les conflits, au fond.

Je pense à Noël que je vais passer ici. C’est dur. Mais je n’ai pas beaucoup de nostalgie quand je pense aux Noëls qu’on a vécus en famille, avec le père saoul… Sois indulgente avec lui quand même… Avec le père, faut en prendre et en laisser. J’imagine qu’il fait de son mieux, même s’il est pas mal fucké, je sais. Je rêve malgré tout d’un beau souper gastronomique (pas d’ostie de dinde pas mangeable, svp!) avec du bon vin et une belle table bien décorée, au chaud, entouré des gens que j’aime… On rigole, on a du bon temps. Rien à voir avec nos vrais souvenirs, quoi. Mais j’essaie de ne pas être trop amer. La vie est déjà assez difficile à traverser, ici. Et si tu savais comme il y a des femmes et des enfants ici qui vivent cent fois pire que nous à chaque jour. Ça fait cet effet-là de vivre dans un pays en guerre. Ça nous donne de la perspective.

Ah, ma petite sœur si jolie. Si réservée, si timide, si sensible, et pourtant si intelligente et pleine de talents… Les mots ne sont pas faciles à trouver pour un homme, un soldat qui fait son toffe. Mais je voulais te dire simplement que je t’adore et que je suis tellement fier de toi. En restant dans ta chambre, dans ton coin, tu ne réalises pas que tu prives le monde de ton sourire qui réchauffe tous les cœurs! Mais l’avenir est plein de promesses pour toi. Je sais que tu vas devenir une jeune femme éblouissante un jour, quand tu sauras enfin trouver le courage de sortir de ton cocon et d’être le beau papillon coloré que tu es destinée à devenir.

Il me reste 3 mois de mission. J’en ai la moitié de fait. J’ai hâte de revoir ma blonde, de la prendre dans mes bras, de l’embrasser. J’espère qu’elle va m’attendre encore. C’est toujours une inquiétude, mais comment lui en vouloir? J’ai hâte aussi de revenir pour qu’on recommence à faire des shows. Faire de la musique avec toi c’est toujours une expérience fantastique, c’est un privilège! Tu es si talentueuse et belle sur scène, wow. On dirait bien que tu es née pour ça.

Alors voilà, je te souhaite un Joyeux Noël et une « Conne » Année!  Haha.

Ton grand frère qui t’aime. Gros becs.

L’aventure

L’embarquement est prévu pour demain matin. À la première heure, nous devons être à bord du bateau. Ils n’attendront personne, pas de retardataire. Papa a donné tout ce que nous possédions pour que toute la famille puisse faire la traversée. Nous ne sommes pas beaucoup, et je sais qu’il s’agit d’un immense sacrifice de sa part.

Nous allons devoir traverser l’Atlantique, à bord d’un bateau de cargaison. Nous devons apporter nos propres vivres, pour une traversée qui devrait durée 2 mois. Maman a passé les derniers temps à tout entreposer et camoufler ce qu’elle pouvait. Tout ce qui n’était pas essentiel à notre survie. C’était la seule manière de pouvoir se préparer, les vivres sont une denrée rare. Demain à l’aube, nous devons quitter et suivre un chemin bien particulier, personne ne doit être découvert. Papa quittera avec grand-maman et la moitié des provisions, je quitterais avec maman avec l’autre moitié, nous emprunterons des chemins différents pour se rendre au port. Une fois à destination, nous devons nous identifier au capitaine du cargo qui nous permettra de monter à bord.

Papa insiste pour que nous nous séparions pour arriver au bateau, afin de permettre au maximum qu’au moins une partie de la famille puisse arriver à destination. Maman ne voulait rien entendre au début, elle a pleuré longtemps et beaucoup, mais papa n’a jamais changé d’avis. Il est beaucoup plus facile pour un petit groupe de se rendre à destination, qu’un gros groupe. Il  y a moins de chance de se faire découvrir. De plus une mère avec son fils peut toujours trouver une excuse pour sortir durant le couvre-feu. De même qu’un fils avec sa mère malade, il y a toujours possibilité de ne pas avoir trop de répercussions si découverts.

C’est la dernière nuit dans mon lit, dans cette maison, dans ce pays. Demain une nouvelle aventure commence, c’est ce que papa dit. De l’autre coté de l’Atlantique, tout ira mieux. C’est une terre où tout les rêves sont permis, où tout ceux qui ont un peu de cœur au ventre peuvent réussir. Ce sera une vie meilleure.

Les chiens de guerre

Je suis assis et je regarde au loin un nuage de fumée

La terre vient tout juste de trembler

Il y a eu d’abord un étrange silence

Puis une énorme explosion

Je regarde devant moi

Je lève mon derrière et je poursuis mon chemin

Je suis mon instinct

Je longe les murs

Il y a l’odeur du sang

L’odeur de la peur

Des corps démembrés jonchent le sol

Mais j’avance

Dans ce désordre humain

Un militaire me fait signe

Il y va même d’onomatopées

Il pose un genou au sol – qu’est-ce qu’il est drôle

Il ouvre sa main

Il m’offre une partie de son butin, de sa maigre pitance

Mes flancs aux côtes saillantes lui renvoient sûrement une image de lui-même

Jamais les hommes n’aiment autant les chiens qu’en temps de guerre

Jusqu’à toi

J’ai traversé ton cœur en lambeaux, rasé par la guerre, défriché par les bombes qui ont massacré ton passé. Il faisait froid et noir, on n’y voyait rien. J’avançais à tâtons dans les ténèbres et les vestiges de ton âme saccagée.
Je ne te voyais pas.
Tu ne m’entendais pas.
Il n’y avait rien, ni pluie ni vent, pour laver et réparer les dégâts. Ça sentait la mort et le gaz.
Le mal avait été fait.
Arrivais-je trop tard?

Quand j’ai passé la barricade, on n’entendait plus les bombes.
Cadavres de rêves gisants au sol.
Les maisons que tu avais construites étaient arrachées.
Le paysage, défiguré. Les jardins, bombardés.
J’ai sorti ma grosse cloche et je me suis mis à la faire sonner.
J’ai tenté de réveiller ce qui restait de vivant sur ce terrain en ruines, en vain.
J’ai erré, cloche au bout du bras, frappant de toutes mes forces sur ce gong de l’espoir, hurlant ton nom dans le noir.

Je me suis découragé.
J’ai eu peur.
J’ai pensé fuir.
Je me suis ravisé.
Et j’ai hurlé, encore plus fort.
Pour réveiller la mort.

Épuisé, je me suis assis et j’ai pleuré.
Longtemps.
Jusqu’à créer un mince filet qui s’est mis à couler et à circuler dans les sillons de ton sol dynamité.
Glissade de larmes cherchant ton chemin.
Flot d’amour et de vie dans tes plaies meurtries.
J’ai dû pleurer un bon moment parce que le filet est devenu ruisseau.
Et à un certain moment, j’ai entendu un oiseau chanter.

J’ai déposé ma cloche.
Un grand vent m’a soulevé. J’ai été poussé dans la poussière jusqu’à percuter un tronc d’arbre arraché.
Je suis tombé.
C’est là que je t’ai entendue respirer.
Comme une chienne essoufflée.
Brebis égarée.
J’entendais ton cœur brisé.
C’est là que je t’ai retrouvée.
Toute en miettes et effilochée.

Ta bouche buvait à même ma rivière.

Je t’ai soulevé comme une mariée. J’ai embrassé ton front brûlant. Tu as ouvert les yeux et as tenté de sourire.
C’est là que j’ai su que tu allais guérir.
Que tu étais la femme de ma vie.
Qu’on allait se reproduire.

Les tyrannosaures

Quand j’étais petit, j’avais peur des orages. Mon frère disait que le tonnerre était produit par des tyrannosaures qui approchaient à grand pas sous la pluie; s’ils nous trouvaient, ils allaient nous dévorer. Je me cachais partout où je pouvais.  Sous les lits, les chaises, les tables. Sous la jupe de ma mère.

Il y a trois semaines je suis venu me foutre dans la gueule d’un lion.

À quoi j’ai pensé.

Si je réussis à soulever cette table et à dégager mon pied, je serai libre. Du moins, libéré. Personne ne sera jamais libre dans ce pays… la paix, ici, c’est pas demain la veille.

Ça doit faire trois heures que je suis coincé là. Y’a eu le bombardement et je me suis réfugié sous la table – naturellement. J’entendais les détonations d’obus se rapprocher de notre immeuble. Un tyrannosaure aurait pas fait mieux. Ça faisait trente ans que je m’étais pas pissé dessus. Tout a tremblé dans un grand fracas. Le toit a été arraché. Le plancher de l’étage s’est à moitié écroulé. Je me suis retrouvé piégé, enfoui sous les décombres, le pied sous cette foutue table. La guerre c’est vraiment pas le pied – je m’en doutais, maintenant je le sais.

Mon pied doit être en bouillie, j’vous jure. Je ne le sens plus du tout.

Au début c’était terrible, la douleur, atroce. Puis elle s’est estompée. Engourdie. Je ne sens plus rien.

Journaliste Téméricain en pâture. Ça fera un bon scoop, ça, si je m’en sors. Imaginez si je m’en sors pas.

J’agrippe mon Iphone. Miracle – le réseau est rétabli.  La batterie, presque vide;  je venais de mettre la bête sur le chargeur.

140 caractères sur mon fil Twitter racontent que je suis coincé.

Journaliste Téméricain @journalistetemericain
911 – SOS – coincé sous décombres maison d’accueil, URGENCE, envoyez secours avant prochain bombardement #damas @laurydi je t’aime xxxxxx

Les tyrannosaures, encore. Ils reviennent au galop. Des salves d’artillerie font un solo de batterie dans mes oreilles. De plus en plus fort. Mes intestins se déversent. Mon estomac aussi.

BOUM – BO-BOUM – BO-BOUM – BOUM – BO-BO-BO-BOUM – BOUM

Quoi, mon pied est libéré? J’ai l’impression d’être tout léger…

Bordel.

Je n’ai plus de pied!!!

Je suis traversé, mais oui…

De l’autre côté de la lumière.

La mort invisible

1990, Mozambique. Saidi a fini sa journée au champ de coton. En route vers la case de son oncle, il décide de changer de chemin. Il passera plutôt à travers le sous-bois.

La veille, comme toutes les nuits depuis trois mois, il a vu les soldats du RENAMO s’emparer de sa sœur, lui écraser la tête dans la poussière et la violer. Saidi s’en est sorti avec une main en moins.

Dans le sous-bois, le soleil couchant dessine des ombres en dentelles.

Il sait que c’est un champ de mines.