Ma tendre épouse

Et quand tout cela était fait et que nous avions mangé tous deux, mon chien Esope rampait à sa place derrière l’âtre, tandis que j’allumais ma pipe, m’étendais pour un moment sur ma couchette et prêtais l’oreille à la rumeur diffuse de la forêt.

Depuis six mois, il en était ainsi. J’avais ma cabane dans la forêt. Je faisais pousser mes propres légumes. Je pêchais et je chassais. Je me lavais dans la rivière, nu comme au premier jour. Je me promenais dans la forêt avec mon chien, écoutant les feuilles, souriant aux insectes. J’avais appris à lire l’heure dans le vol des oiseaux. Je regardais la nuit dans les yeux, et je m’identifiais aux étoiles. Si nombreuses et pourtant si seules dans le ciel. Une paix vertigineuse s’emparait alors de tout mon être, et faisait exploser mes poumons.

Les deux ou trois premières semaines furent les plus difficiles, bien sûr. Par la suite, mon tourment s’est adouci. On s’habitue à tout. Pourquoi étais-je parti? Je voulais quitter ma vie d’avant. Je voulais laver mon corps et mon esprit empoisonnés. Je voulais purifier mon âme dans un bain de solitude. Je voulais passer des journées entières sans prononcer une parole. J’avais donc décidé de me couper du monde pour quelques temps, et de vivre en ermite, espérant que l’air frais de la forêt saurait me guérir de mes démons.

Car dans ma vie d’avant, j’ai frôlé la mort. Je m’étais marié avec la Bouteille, et ma tendre épouse m’a fait visiter les bas-fonds de l’enfer… Alors avant de me perdre à tout jamais, j’ai demandé le divorce. Elle a refusé. Je suis parti quand même. J’ai voulu être seul et j’ai souffert du sevrage. J’ai hurlé ma douleur dans la forêt et les loups m’ont répondu.

Je n’ai amené qu’une seule bouteille avec moi. Une jolie bouteille d’absinthe. Ça fait six mois que je la regarde. Elle est là dans toute sa splendeur érotique, debout sur la table, et elle me nargue. Ça fait six mois que je la déteste et que je la désire. Pourtant au départ, je l’ai amenée avec moi en me disant qu’elle serait merveilleuse à boire, qu’elle serait la cérémonie d’adieux parfaite. Mais chaque jour qui passait, je ne la buvais pas, par défi. Je remettais au lendemain les funérailles de mon alcoolisme.

Or me voici, six mois plus tard. Ma barbe est broussailleuse et mes yeux sont hagards. Je soupire et je prends la bouteille dans ma main. Mon chien dresse la tête. Soudain une vague de rage roule en moi comme un tsunami. Je crie, je crie, et mon chien crie avec moi, et je lance la bouteille de toutes mes forces contre le mur. Le bruit qu’elle fait en se brisant est beau. Je suis à bout de souffle, mais je réalise que je suis libéré. Je venais de vivre ma cérémonie d’adieux.

« Viens Esope. Il est temps de rentrer à la maison. »

Première phrase: extrait de « Pan », Knut Hamsun, page 10.

La fée verte??

« C’est trop sinistre pour être autre chose. » Il faut que ce soit une hallucination…

Depuis une semaine, je vois toujours du coin de l’œil des mouvements furtifs, comme si quelque chose venait de bouger, de disparaître derrière le cadre d’une porte, ou derrière un meuble. Au début, j’ai cru qu’un insecte ou un oiseau était entré dans la maison, mais je n’ai jamais trouvé l’intrus.

J’ai ensuite cru à un problème visuel, après un rendez-vous chez l’ophtalmologiste, cette idée a été abandonnée.

J’ai donc décidé d’ignorer le problème. Mais mon esprit inquisiteur n’a pas voulu abandonner ce problème. J’ai finalement mis le doigt sur l’origine de ces hallucinations après avoir fait l’analyse de mon agenda, depuis que j’ai commencé à voir ces manifestations.

Vendredi soir, j’ai rencontré un ami que je n’avais pas vu depuis très longtemps, il revenait d’un voyage en Europe de l’Est et il m’a initié à l’absinthe. Cette liqueur verte qui a, dit-on, des propriétés hallucinogènes. Nous avons passé une superbe soirée à se remémorer nos jeunesses disparues, je peux vous certifier que nous n’avons pas vue de fée verte ce soir là. Mais disons que nous n’étions pas en état de conduire à la fin de cette bouteille. Nous avons peut-être surconsommer, mais c’était exceptionnel, le genre de soirée dont on se rappel très longtemps.

C’est donc le lendemain, que j’ai commencé à voir ces mouvements. C’est ridicule, il est hors de question que ce que je vois sois la fée verte. J’ai dû tuer plusieurs neurones et c’est ce qui cause ces hallucinations. Autrement je me retrouve hanté par une entité qui, de toute évidence, m’observe et m’espionne. Qui n’a pas cru bon de me faire savoir qu’elle était là, ce qui ne peut que signifié rien de bon…. Il faut absolument que ce soit une hallucination, autrement c’est trop sinistre…

Source : Michael Marshall, « Les morts solitaires »,  éd. Michel Lafond  p.10. 

Absence

« Les échauffements sollicitent en douceur les articulations et les préparent à une activité plus intense.»

Mais laquelle !

La ville est sous un blizzard urbain.

Les exercices et postures douces pour modeler ma silhouette et garder la ligne c’est vraiment pas pour moi !

J’ai froid !

Je rentre chez moi une bouteille sous le bras.

Si certains recherchent l’oubli dans la sueur des mouvements répétés comme des mantras,

moi c’est l’absinthe qui me donne ma dose d’absence.

*

*

Ligne et équilibre – Édition Hachette – 2ième phrase page 10

Un verre de génie


« Et pourtant, nous gaspillons nous-mêmes constamment notre temps.  La vie est ainsi faite de paradoxes : nous passons des heures à faire ce que nous n’aimons pas, puis nous prenons plaisir à faire des choses qui ne nous mènent à rien. »

Clothaire leva son verre d’absinthe en direction de Guérande et l’avala d’un trait. Il fit une légère grimace, poussa un rot et pris un morceau de tabac à chiquer.

« Tu vois, Guérande, quoi qu’en dise les bonnes gens, je ne suis pas un ivrogne – je ne perds pas mon temps, ici. L’absinthe éclaircit mes pensées, et mes pensées font avancer le monde. »

Guérande leva un sourcil. Elle essuyait des coupes à vin derrière le bar.

« Douterais-tu de moi, Guérande? Toi qui me vois ici réinventer le monde tous les soirs? Tu connais bien mes théories, mes secrets de philosophie, mes rêves pour l’humanité. »

Guérande jeta son torchon sur le comptoir.

« Écoute-moé ben, Clothaire. J’pu capable de t’entendre déblatérer tes maudites affaires! Tu viens ici chaque jour perdre ta salive à m’faire perdre le temps que j’pourrais passer à penser aux choses que j’devrais faire au lieu d’être icitte à curer des planchers pis à faire briller des verres. M’a te l’dire, moé, c’que j’pense de toé Clothaire… M’a te l’dire, moé!!! »

Clothaire venait de s’endormir sur le comptoir. Guérande, la bouche grande ouverte, le regardait d’un air choqué.

« Ah ben corne de boeuf. Pis après ça, ça ose dire que ça perd pas son temps.»

Guérande tourna le dos, agrippa furieusement une bouteille, se versa un verre d’absinthe et le leva en direction de Clothaire.

« Ben à ton excellence, mon Clothaire! Tu bas ton record de dix-huit minutes: ça c’est d’l’efficacité mon homme!»

Elle avala son verre d’un trait – sans grimacer, le rinça et l’essuya avec rage.

Le lendemain, Guérande ne vint pas travailler. À Clothaire qui lui demandait, le patron affirma tristement que la folie était montée à la tête de sa fille.  Elle remplissait depuis le matin de jolis petits pots de liège avec le sel du marais et elle disait vouloir les vendre à prix d’or au marché. « Elle en vendra pas un seul en deux cents ans, bougre d’idiote! Le sel: on n’a qu’à se pencher et à le ramasser! »

Clothaire commanda un verre d’absinthe. Dans ses yeux brillait de l’amusement. Il se tourna vers un homme assis à ses côtés, leva lentement son verre dans sa direction et avala le précieux liquide d’un trait.

« Cher monsieur, nous n’avons qu’une seule vie à vivre; aussi devrions-nous passer des heures à faire ce que nous aimons faire, et prendre plaisir à faire les choses désagréables qui nous feront avancer. »

L’homme se tourna vers Clothaire, intrigué.

Clothaire prit une bouchée de tabac à chiquer, se mit à mastiquer, commença à déblatérer…

Dix minutes plus tard, il dormait.

***

* La première phrase de ce texte est la deuxième phrase de la page 10 du livre 18 minutes écrit par Peter Bregman.

Peter-BREGMAN-18 minutes

L’absente

Elle a l’élégance glacée d’une statue de bronze. Malgré les circonstances, malgré la colère noire qui la ronge du dedans, Madame a pris le temps de relever ses cheveux longs et d’enfiler sa robe de chambre de soie verte.

Suspendue dans une pose qui exprime tout son mépris, elle sonde, fouille, dissèque du regard les faces contrites du petit personnel. Jeanne, la femme de chambre, se tord les doigts nerveusement.

Hier soir, quelqu’un est entré dans le fumoir de Monsieur alors que celui-ci est en déplacement d’affaires de l’autre côté du pays. Quelqu’un a ouvert son cabinet d’alcool personnel, brisé un verre et volé la bouteille d’absinthe tant prisée par Monsieur.

Jeanne s’était rendue compte du méfait tôt ce matin alors qu’elle commençait sa ronde de lavage. Elle avait vu la porte grande ouverte du fumoir, les éclats de verre éparpillés sur le tapis.

Madame se targue toujours d’embaucher un personnel irréprochable. Elle se sent bafouée par l’affront; ses muscles maxillaires durcissent sous l’effet de sa rage et sculptent des renflements dans le bas de son visage autrement parfait. Elle ne comprend pas – qui de ses trois domestiques aurait pu commettre un tel acte? Faudrait-il qu’elle les punisse tous, puisqu’aucun d’entre eux n’avouait?

–       « Je vous donne dix minutes pour rapporter la bouteille. Pas une de plus. »

Sur ce, elle tourne les talons et remonte à l’étage réveiller sa fille Eugénie. Elle la trouvera effondrée et en sanglots au chevet de son petit frère qu’elle a plongé dans un coma éthylique.

* Source : Yôko Ogawa, « La piscine – les abeilles – la grossesse »,  éd. Babel  p.10, 2ème phrase. 

Reflux d’assommoir…

« – Comme je le disais, j’appartiens à la défense passive*. Et depuis 1935 en plus! »

Me voici donc en train de leur raconter ma vie. Elle est foutue cette vie. Quand tout sera dit, ils me pendront pour mon crime. Ils sont tous là à me regarder et à m’écouter. Le commissaire, les gendarmes, et même ce petit détective belge, rondouillard avec ses grosses moustaches et son front de crâneur… C’est à cause de lui que je me retrouve à raconter ma fin.

Ils sont venus me chopper à mon endroit de beuverie de prédilection : La gargote du père Pigeon. Ici l’absinthe est bien forte, et le client peut se la préparer à son goût, tranquillement. J’aime la place avec ses peintures d’œuvres du grand maître… Celui qui faisait plein de si beau Degas…

Et ce décor qui rappelle le temps de la guerre Franco-Prussienne, époque ou la « Fée verte des boulevards »  était si prisée par la bourgeoisie.

« – Pour qui sonne le glas?», ajouterait Hemingway s’il me voyait en ce moment même, abattu comme un mauvais Robert Jordan, maintenant que tout va mal, que j’aVal-de-Travers, Suisse comme Normand, Roman du berceau. Absinthe qui rend fou…

***

Rituel : Verser la liqueur à base de plantes dans un verre et dessus, déposer une cuillère trouée sur laquelle vous déposerez un morceau de sucre que vous ferez fondre en coulant presque au goutte à goutte l’eau destinée à diluer l’herbeux breuvage.

***

J’arrête de raconter. Je bois par petites gorgées mon dernier verre de « Bleue ». Le sucre goûte amer. C’est le carré que j’avais préparé au cas-où… Imbibé de strychnine, il suffisait de le diluer dans mon verre. Un vrai coup d’assommoir!

Alors que je me cale bien au fond de la banquette, ma vue se brouille et la douleur qui monte en moi me fait perdre toute notion avec la réalité. Je ne peux qu’entendre la vague agitation autour de ma table et surplombant le tout, cette vieille chanson… Ah! Ça non, qu’ils ne me pendront pas! Je vais m’endormir pour toujours, voici ma berceuse…

***

« Quelle est donc cette plainte
    Lourde comme un sanglot…

Entends-les qui se traînent
Les pendus de Verlaine
Les noyés de Rimbaud

Que la mort a figé
Aux eaux noires de la Seine. »

 


* Source : Agatha Christie, Oeuvres complètes. « Le flux et le reflux », p.10, 2ème phrase…