13e thème

Thème:

Le don

Contrainte:

Ledit don soit difficile pour un ou des personnages.

Nous accueillons cette semaine un nouvel auteur: Pierre-Emmanuel
Julie G. a malheureusement dû nous quitter…

Le nouvel an

Michel fut le premier surpris de recevoir la lettre. Après tout, il avait toujours cru que sa tante léguerait tout à ses cousins. Sans compter que la vieille femme ne possédait rien, hormis ces quelques meubles d’époque et moins de quinze mille dollars d’économie.

Bien entendu, il était pratiquement le seul à la visiter. Ils étaient presque voisins, et que serait le monde si on ne pouvait pas prendre une petite heure par semaine pour faire les courses et peut-être changer une ampoule? Ça la rendait tellement heureuse, cette visite hebdomadaire, et lui s’assurait une paix d’esprit de voir que sa tante allait bien et qu’elle ne manquait de rien. En plus, elle faisait un excellent sucre à la crème. Les enfants l’adoraient, et elle leur rendait bien. Ils demeurèrent inconsolables tout au long du service funéraire.

La convocation était le lundi matin à 10 h, pour le dépouillement du testament. Ses cousins y étaient, trois gaillards dans la quarantaine, arrogants et toujours pressés. Trop occupés pour téléphoner à leur mère. Ils se crispèrent en voyant Michel. Pourtant, ils n’avaient rien à craindre: ils obtinrent l’argent et tous les meubles, sauf le vieux piano. Cette horreur était léguée à Michel. L’ivoire manquait sur le tiers des touches, et il n’avait pas été accordé depuis les années 1970. Une immense pièce de bois, très lourde, et ça coûterait des centaines de dollars rien que pour sortir l’instrument du minuscule appartement.

Michel réussit à convaincre sa femme que si sa tante lui avait légué le piano, ils devaient donc en prendre possession, peu importe ce que ça coûterait. On dut engager des déménageurs professionnels et réserver une petite grue, car l’escalier avait été refait dans le vieil appartement et l’instrument ne passait plus. On passa donc la pièce d’une demi-tonne par le balcon avant du 2e. À la maison, on descendit le piano au sous-sol. Total de la facture: 950 dollars. Ses cousins s’esclaffèrent et Michel fut l’objet de moquerie lors du Réveillon. N’empêche, il avait l’impression d’avoir fait la bonne chose.

Le premier janvier, après avoir un peu trop bu la veille, Michel descendit dans son sous-sol pour fuir les cris des enfants et la lumière vive d’un matin ensoleillé d’hiver. Il regardait le piano, poussiéreux et décrépit, quand lui vient l’envie irrésistible d’en jouer. Il appuya sur une, deux, trois touches: aucune note ne résonna. À la place, une sorte de bruit sourd, comme si les petits marteaux feutrés tapaient sur des cordes cassées. À bout de patience, Michel arracha la devanture de l’instrument. Un énorme sac de toile reposait sur la table d’harmonie. Il était très lourd, et une odeur de moisi s’en échappait. S’attendant à y trouver de vieilles chemises, quelle ne fut pas la surprise de Michel lorsqu’il découvrit son contenu. Les billets, humides mais encore bons, étaient regroupés en liasse de mille dollars. Michel compta une centaine de liasses. Il remballa le tout, replaça la devanture de l’instrument et monta savourer un petit déjeuner tardif avec les siens.

Le disciple

Le psychiatre pris le dossier et le lu rapidement. Il releva la tête et posa ses yeux sur l’homme assis devant lui.

– Votre nom?
– Jérôme « la main de Dieu » Gagné
– mmm… Votre age?
– 26 ans d’age terrestre
– Votre adresse?
– Le cul de ta mère!

Le psychiatre releva la tête et retira ses lunettes.

– Monsieur, faudrait pas commencer sur un mauvais pied. Moi je suis ici pour vous aider, pour vous permettre de comprendre les événements qui ont fait en sorte que vous soyez ici aujourd’hui et pour que vous puissiez un jour réintégrer la société. Vous comprenez? Est-ce que vous savez pourquoi vous êtes-ici?
– Je suis ici parce que j’ai un don! Je suis ici parce que vous êtes tous une gang d’idiots jaloux qui ne comprennent rien! Vous voulez m’empêcher d’accomplir ma mission parce que ça vous fait peur! Vos petits cerveaux minables ne peuvent pas comprendre l’ampleur et l’importance de ma tâche.

Le psychiatre remis ses lunettes et nota quelques lignes au dossier du patient.

– D’accord, je veux bien essayer de comprendre, vous avez une mission? Quelle est cette mission précisément?
– Je dois éliminer les disciples de Satan!
– Les disciples de Satan? Vous voulez me faire croire que Sœur Yvette Beauregard, que vous avez pousser devant un métro, était une disciple de Satan?
– Sans aucun doute! Elle était bien déguisée, sous son uniforme de bonne sœur, mais elle capturait des chats et les faisait cuire en ragoût!! Ensuite elle les servait en repas aux enfants du pensionnat où elle travaillait.

Le psychiatre regarda le patient d’un air éberlué… Après un moment, il écrit quelques lignes supplémentaires au dossier du patient.

– Et comment avez-vous su toutes ces choses sur Soeur Beauregard? Vous l’avez vu?
– Non on me l’a dit.
– On vous l’a dit? Qui vous l’a dit? C’est important que vous nous mentionner le nom d’un complice, cette personne pourrait peut-être vous aider à recevoir une sentence moindre.
– Dieu me l’a dit. C’est mon don, Dieu me parle et j’exécute pour lui les disciple de Satan.
– Et Dieu, il vous parle depuis longtemps?
– Depuis plusieurs année.

Le psychiatre poussa un long soupir, et nota de nouveau quelques lignes au dossier.

– Monsieur Gagné, je vais vous prescrire une cocktail de médicament qui vous aideront à ne plus entendre Dieu. Vous devrez ensuite participer à différents ateliers qui évalueront vos capacités à réintégrer la société. À tout cela s’ajoute une rencontre hebdomadaire d’une heure avec moi afin de discuter de ce qui se passe une peu avec vous. Si tout ce passe bien, dans 6 mois nous pourrons voir s’il sera possible pour vous de retourner auprès de vos proches. Gardes! ramenez le patient à sa chambre.

Deux gardes habillés de blanc traînèrent le patient qui hurlait et se débattait de toutes ses forces vers sa chambre.

Pendant ce temps, Dieu, qui avait regarder la scène de haut, barra le nom de Jérôme Gagné de sur sa liste. Il se dit qu’il devait vraiment trouver une meilleur façon de communiquer avec les humains….

Elle

Elle avait le don.
Comme d’autres ont le tour.
Comme d’autres l’ont pas du tout, l’auront jamais.
Les gens qui la connaissaient disaient souvent « Eh qu’à donc le don, elle, hen! »

Certains l’enviaient. De toujours être à l’heure, d’apporter toujours le meilleur des vins dans un brunch; d’avoir toujours cette idée, meilleure que les autres, pour le cadeau de l’amie qui a déjà tout reçu. Le don de mettre cette petite touche de je ne sais quoi à chaque bouchée qu’elle préparait lors de ses soirées parfaites.

Dans ces soirées, où elle invitait tous ses amis, elle avait le don de mettre le bon disque qui plaisait à tout le monde, de servir des plats qui allaient plaire aux végétariens, aux allergiques, aux intolérants. L’éclairage était toujours tamisé à point, personne ne manquait jamais de rien, personne ne s’ennuyait.

Ses cheveux, ainsi que le reflet de ceux-ci étaient toujours parfaits, sentaient bon le shampooing, avec une légère odeur d’été, comme le linge qu’on rentre de la corde, quelque chose qu’on ne pouvait pas avoir, qu’on ne pouvait pas acheter. Elle avait le don d’être belle sans jamais être grossière.  Sans jamais se forcer, sans jamais rien faire.

Elle tapait sur les nerfs. On attendait tranquillement, chacun dans son coin, en silence, qu’elle se pète la gueule solide, que ce soit en s’enfargeant, en s’étouffant, en se brûlant, en se voyant dépourvue de système de son, en ratant un plat… N’importe quoi, mais on s’impatientait.  Pendant qu’on s’impatientait et qu’on profitait de sa bonté, de sa gentillesse, de sa générosité, du don d’elle-même et de toute son âme pour ceux qui lui étaient précieux, on ne voyait pas…

On ne voyait pas qu’elle était malheureuse.
Que tout ce qu’elle aurait souhaité, c’était un peu d’amour. Un peu de partage de toute cette générosité avec quelqu’un qui l’aurait vraiment apprécié.

On n’avait pas remarqué.

Messager

L’homme gesticulait devant Charles depuis déjà dix bonnes minutes; par tous les moyens, il tentait d’attirer son attention. Charles regardait défiler la rue avec ses commerces et ses maisons en se concentrant religieusement sur le rythme obsédant de la musique qui entrait dans ses oreilles. Sauf que soudain, l’homme cessa de s’agiter, et Charles l’observa du coin de l’œil. Il secouait la tête, les épaules basses. Il semblait découragé. Triste.

Charles sentit monter en lui, au travers de sa grande lassitude, une petite pointe de culpabilité. Il enleva ses écouteurs, fit un signe à l’homme, se leva, descendit de l’autobus, marcha deux coins de rue pour revenir à l’arrêt précédent et se dirigea, lentement, vers un banc de parc où était assise à l’ombre d’un grand arbre une toute petite femme aux cheveux blancs, en train de se moucher, minutieusement, les yeux petits, larmoyants, rougis.
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Hier et demain

Ma Clémence,
je t’ordonne ton pardon
je te redonne le droit à la voix
celle qui voit tout et qui avait raison

C’est pas donné un petit doigt à tout le monde
à tout le moins, le majeur d’y répondre
Ton instinct c’est un dessert trop sucré
qu’on accepte les yeux et les poings fermés

Je t’écoute pour une fois
J’emballe de papier cadeau mes doutes et mes révolutions de plastique
je te les offre sans cérémonie, sans faire de bruit
mes armes sont au lave vaisselle, c’est la vengeance qui se fait belle

On gardera ça entre nous
entre toi et les lois du non dit
c’est comme quand tu penses que t’as raison
que les épaules se haussent en confirmation

Par fatigue, par paresse
Je donne, je reçois la sainte paix
contre mon ego agrippé aux parce que
un rêve d’union qui s’imagine en prison

Dépenses inutiles

J’ai pas mal donné me semble. En tout cas, je suppose que ça dépend de ce qu’on veut dire par donner et de ce que recevoir veut dire pour la personne à qui on donne. Mais quand j’ai donné mon authentique chaise rétro des années 1970 à revêtement de cuir orange à Lucie Gervais en 2009, je n’ai pas hésité parce que je pensais que Lucie Gervais et la chaise en question resteraient dans ma vie. Je m’assoyais un peu sur mes lauriers, je la tenais un peu trop pour acquis, je nous imaginais nous assoir à tour de rôle for rêveur dans ma belle chaise en teck vintage qui m’avait été léguée par mon grand-père lorsqu’il avait dû vider sa maison pour aller habiter dans un foyer de vieux (la chaise aurait pris trop de place dans son petit appartement des Résidences Sommeille).

La première chose que je vis en arrivant devant chez moi un soir gris d’automne, c’est ma chaise, grotesquement affalée sur le trottoir, cuirette face contre trottoir, amputée d’une patte, un accoudoir tristement brisé, une tache de pisse de chien sur son flanc. Un rapide examen de cet amas disgracieux me permit de conclure que la chaise avait été balancée du deuxième. Lucie Gervais était tellement théâtrale, ça ne pouvait que se terminer ainsi, par un grand coup d’éclat. Je restai de longues minutes planté devant les restants du meuble à me répéter que ce n’était que du matériel. Mais étrangement, j’avais les larmes aux yeux comme si c’était mon chien que j’avais retrouvé écrabouillé devant chez moi. À lui seul, cet autrefois vénérable assemblage de bois humilié dans une position déshonorante de victime collatérale et arborant une piteuse gueule de lendemain de rêve, à lui seul, il incarnait l’échec. Mais pas l’échec dont on se relève plus fort, pas le petit échec qui donne envie de se dépasser ou l’échec des gagnants qui savent qu’il sera noyé dans une mer de réussites. C’était la défaite globale, celle qui vous envahit comme une marée noire, qui englue vos organes internes, qui vous donne la nausée au moindre mouvement, qui coupe les ponts entre vos sens et vos émotions. La tête appelle le cœur, le corps crie à l’aide, plus rien ne répond; le capitaine a sauté par-dessus bord. Ne reste qu’à essayer d’allumer des pétards mouillés en attendant le naufrage.

Ce n’est pas le fait d’avoir donné ma chaise préférée en pâture à une mauvaise histoire d’humains qui me tourmentait, c’était plutôt l’odeur fétide insupportable de tout ce que j’avais donné à Lucie Gervais qui me pourrissait dans le crâne. Je lui avais permis de me flatter, de me raconter des histoires, de me bousculer le quotidien, de me virailler l’endroit, de tout faire briller à l’envers, de me tourmenter jusqu’à plus faim, plus soif, mais toujours envie d’elle. Ce n’était pas difficile de tout donner à Lucie. Ça allait de soi, comme si elle était ainsi faite, un être seulement capable de recevoir, prendre, accaparer, sans jamais atteindre la plénitude. Un trou noir qui faisait disparaître mes deux quotidiennes pelletées d’amour dans une autre dimension. Pour moi, c’était une forme de don absolu, jamais un investissement. Ce n’était pas cumulatif, comme un enfant qui met un cent par jour dans sa tirelire et voit son magot grossir au fil du temps. C’était plus de l’ordre du gaspillage de ressources, aussi con que quelqu’un qui arrose de l’asphalte. Et je n’étais malheureusement pas du type « rivière intarissable », mais plutôt « nappe de pétrole à quantité limitée ». Lucie Gervais m’avait épuisé, drainé à sec. Et je devrais attendre que plusieurs autres couches de sédiments se superposent, vieillissent, se décomposent, s’agglutinent et s’agencent pour former du nouveau carburant avant de pouvoir espérer donner à nouveau quoi que ce soit. J’aurais dû prévoir : me faire des réserves, créer de la rareté pour faire grimper la valeur de ce que j’offrais, favoriser la spéculation… Mais je n’ai jamais vraiment été doué pour l’économie.