Le nouvel an

Michel fut le premier surpris de recevoir la lettre. Après tout, il avait toujours cru que sa tante léguerait tout à ses cousins. Sans compter que la vieille femme ne possédait rien, hormis ces quelques meubles d’époque et moins de quinze mille dollars d’économie.

Bien entendu, il était pratiquement le seul à la visiter. Ils étaient presque voisins, et que serait le monde si on ne pouvait pas prendre une petite heure par semaine pour faire les courses et peut-être changer une ampoule? Ça la rendait tellement heureuse, cette visite hebdomadaire, et lui s’assurait une paix d’esprit de voir que sa tante allait bien et qu’elle ne manquait de rien. En plus, elle faisait un excellent sucre à la crème. Les enfants l’adoraient, et elle leur rendait bien. Ils demeurèrent inconsolables tout au long du service funéraire.

La convocation était le lundi matin à 10 h, pour le dépouillement du testament. Ses cousins y étaient, trois gaillards dans la quarantaine, arrogants et toujours pressés. Trop occupés pour téléphoner à leur mère. Ils se crispèrent en voyant Michel. Pourtant, ils n’avaient rien à craindre: ils obtinrent l’argent et tous les meubles, sauf le vieux piano. Cette horreur était léguée à Michel. L’ivoire manquait sur le tiers des touches, et il n’avait pas été accordé depuis les années 1970. Une immense pièce de bois, très lourde, et ça coûterait des centaines de dollars rien que pour sortir l’instrument du minuscule appartement.

Michel réussit à convaincre sa femme que si sa tante lui avait légué le piano, ils devaient donc en prendre possession, peu importe ce que ça coûterait. On dut engager des déménageurs professionnels et réserver une petite grue, car l’escalier avait été refait dans le vieil appartement et l’instrument ne passait plus. On passa donc la pièce d’une demi-tonne par le balcon avant du 2e. À la maison, on descendit le piano au sous-sol. Total de la facture: 950 dollars. Ses cousins s’esclaffèrent et Michel fut l’objet de moquerie lors du Réveillon. N’empêche, il avait l’impression d’avoir fait la bonne chose.

Le premier janvier, après avoir un peu trop bu la veille, Michel descendit dans son sous-sol pour fuir les cris des enfants et la lumière vive d’un matin ensoleillé d’hiver. Il regardait le piano, poussiéreux et décrépit, quand lui vient l’envie irrésistible d’en jouer. Il appuya sur une, deux, trois touches: aucune note ne résonna. À la place, une sorte de bruit sourd, comme si les petits marteaux feutrés tapaient sur des cordes cassées. À bout de patience, Michel arracha la devanture de l’instrument. Un énorme sac de toile reposait sur la table d’harmonie. Il était très lourd, et une odeur de moisi s’en échappait. S’attendant à y trouver de vieilles chemises, quelle ne fut pas la surprise de Michel lorsqu’il découvrit son contenu. Les billets, humides mais encore bons, étaient regroupés en liasse de mille dollars. Michel compta une centaine de liasses. Il remballa le tout, replaça la devanture de l’instrument et monta savourer un petit déjeuner tardif avec les siens.

Le disciple

Le psychiatre pris le dossier et le lu rapidement. Il releva la tête et posa ses yeux sur l’homme assis devant lui.

– Votre nom?
– Jérôme « la main de Dieu » Gagné
– mmm… Votre age?
– 26 ans d’age terrestre
– Votre adresse?
– Le cul de ta mère!

Le psychiatre releva la tête et retira ses lunettes.

– Monsieur, faudrait pas commencer sur un mauvais pied. Moi je suis ici pour vous aider, pour vous permettre de comprendre les événements qui ont fait en sorte que vous soyez ici aujourd’hui et pour que vous puissiez un jour réintégrer la société. Vous comprenez? Est-ce que vous savez pourquoi vous êtes-ici?
– Je suis ici parce que j’ai un don! Je suis ici parce que vous êtes tous une gang d’idiots jaloux qui ne comprennent rien! Vous voulez m’empêcher d’accomplir ma mission parce que ça vous fait peur! Vos petits cerveaux minables ne peuvent pas comprendre l’ampleur et l’importance de ma tâche.

Le psychiatre remis ses lunettes et nota quelques lignes au dossier du patient.

– D’accord, je veux bien essayer de comprendre, vous avez une mission? Quelle est cette mission précisément?
– Je dois éliminer les disciples de Satan!
– Les disciples de Satan? Vous voulez me faire croire que Sœur Yvette Beauregard, que vous avez pousser devant un métro, était une disciple de Satan?
– Sans aucun doute! Elle était bien déguisée, sous son uniforme de bonne sœur, mais elle capturait des chats et les faisait cuire en ragoût!! Ensuite elle les servait en repas aux enfants du pensionnat où elle travaillait.

Le psychiatre regarda le patient d’un air éberlué… Après un moment, il écrit quelques lignes supplémentaires au dossier du patient.

– Et comment avez-vous su toutes ces choses sur Soeur Beauregard? Vous l’avez vu?
– Non on me l’a dit.
– On vous l’a dit? Qui vous l’a dit? C’est important que vous nous mentionner le nom d’un complice, cette personne pourrait peut-être vous aider à recevoir une sentence moindre.
– Dieu me l’a dit. C’est mon don, Dieu me parle et j’exécute pour lui les disciple de Satan.
– Et Dieu, il vous parle depuis longtemps?
– Depuis plusieurs année.

Le psychiatre poussa un long soupir, et nota de nouveau quelques lignes au dossier.

– Monsieur Gagné, je vais vous prescrire une cocktail de médicament qui vous aideront à ne plus entendre Dieu. Vous devrez ensuite participer à différents ateliers qui évalueront vos capacités à réintégrer la société. À tout cela s’ajoute une rencontre hebdomadaire d’une heure avec moi afin de discuter de ce qui se passe une peu avec vous. Si tout ce passe bien, dans 6 mois nous pourrons voir s’il sera possible pour vous de retourner auprès de vos proches. Gardes! ramenez le patient à sa chambre.

Deux gardes habillés de blanc traînèrent le patient qui hurlait et se débattait de toutes ses forces vers sa chambre.

Pendant ce temps, Dieu, qui avait regarder la scène de haut, barra le nom de Jérôme Gagné de sur sa liste. Il se dit qu’il devait vraiment trouver une meilleur façon de communiquer avec les humains….

Simon

Simon était un grand garçon timide au regard doux, il n’avait aucune passion, aucune ambition si ce n’est qu’il aimait regarder les gens.

Il avait le sourire facile, un air compatissant.

Toute sa famille se portait bien, très bien même. Tout le monde l’aimait beaucoup, des fois trop à son goût.

Avec le temps, en vieillissant, Simon se découvrit un don, son chien était déjà âgé de 29 ans, mais tout cela se fit graduellement.

Certaines expériences menées vers l’âge de trente ans, en secret, à l’insu des intéressés, lui confirmèrent certaines intuitions.

Simon avait le don de guérir les autres.

Il suffisait au malade de s’asseoir en face de lui, le dos bien droit ou bien avachi, ça n’avait pas d’importance, de plonger son regard dans le sien, intensément, trois minutes sans battre des cils, puis de s’oublier dans le bleu de ses yeux langoureux, se réfugier dans ses pupilles noires dilatées, chacune une oasis au milieu d’une mer agitée.

Cela suffisait à guérir toutes les MALADIES du MONDE – les curables comme les non curables –

Aussitôt Simon fut pris de vertige, il s’enferma quelques jours chez lui avec pour toute compagnie que son chien; comment pouvait-il priver l’humanité d’une telle bénédiction.

Il décida, après s’être regardé trois jours en face, d’arpenter les hôpitaux, les banlieues déshéritées et les refuges pour animaux.

Le grand garçon timide au regard doux était devenu un homme plein de projets au regard langoureux; il se réalisait.

Ainsi donc il s’affaira, s’affaira, s’affaira, regardez-moi, regardez-moi, regardez-moi, trois minutes, trois minutes, trois minutes; on quittait les fauteuils roulants pour venir l’embrasser.

La nouvelle se répandit, la rumeur battait son plein, il n’était pas rare que des infirmières le séquestrent dans un placard à balai pour le dévisager ou que des chats osent le faire trébucher pour le voir de plus près.

D’un coup que ce soit vrai !

Mais vint le jour, car il vint toujours le jour, où il se rendit compte qu’il ne faisait pas que guérir.

Les symptômes apparurent quelques mois plus tard, graduellement, sous la forme d’une personne le poursuivant, l’interpellant, puis d’une autre, d’une femme, d’un homme; il y eut des appels nocturnes, des sit-ins sur le gazon devant la maison de ses parents.

Aussitôt Simon fut pris de vertige, il s’enferma quelques jours chez lui avec pour toute compagnie que son chien, pour réfléchir à la situation, il comprit qu’en contrepartie de ce qu’il offrait on tombait éperdument amoureux de lui, sans distinction de sexe ou de genre.

Mais quand je dis amoureux, ce n’est pas qu’un peu, c’en était à s’oublier soi-même, s’abandonner, ne plus rien faire, se négliger, il n’existe pas de qualificatif pour décrire un tel état.

Dans le jardin il entendait les lamentations, les gémissements, les miaulements.

Toutes et tous voulaient encore une fois et pour toujours fixer leur regard dans le sien, pour s’y lover pour l’éternité.

Plus les jours avançaient plus la pelouse s’emplissait de corps presque dénudés, d’amoureux guéris en mal d’amour; certains tentaient de pénétrer par la cheminée alors que d’autres s’agglutinaient contre les baies vitrées de la salle à manger.

La police dut intervenir, tout embarquer; de manière parfois brutale.

Mais le lendemain tout recommençait.

Le scénario se répéta durant des mois.

Simon profitait de la nuit et du brouillard laissé par les gaz lacrymogènes pour sortir et s’alimenter, et promener son chien. Il portait des lunettes fumées, il n’osait ni savait plus ou regarder, de peur de faire d’autres victimes.

On ne sut que plus tard, que par une nuit d’ivresse, Simon se creva les yeux.

Aussitôt tout cessa.

Dans les jours qui suivirent, son chien le guida par une nuit sans lune à la rencontre d’une voiture sans phares; ils avaient tous les deux quarante ans.

Sa grand-mère mourut en avril.

Toute la famille fut enterrée dans l’année.

Parait-il, au cimetière, des incrédules défient et dévisagent une photo de lui adolescent – trois minutes sans battre des cils; d’un coup que ce soit vrai !

Paraît-il, la nuit, des corps dénudés viennent encore se coucher sur la tombe du jeune homme au regard doux.

Paraît-il, les soirs de pleine lune, on entend des chats miauler.

Elle

Elle avait le don.
Comme d’autres ont le tour.
Comme d’autres l’ont pas du tout, l’auront jamais.
Les gens qui la connaissaient disaient souvent « Eh qu’à donc le don, elle, hen! »

Certains l’enviaient. De toujours être à l’heure, d’apporter toujours le meilleur des vins dans un brunch; d’avoir toujours cette idée, meilleure que les autres, pour le cadeau de l’amie qui a déjà tout reçu. Le don de mettre cette petite touche de je ne sais quoi à chaque bouchée qu’elle préparait lors de ses soirées parfaites.

Dans ces soirées, où elle invitait tous ses amis, elle avait le don de mettre le bon disque qui plaisait à tout le monde, de servir des plats qui allaient plaire aux végétariens, aux allergiques, aux intolérants. L’éclairage était toujours tamisé à point, personne ne manquait jamais de rien, personne ne s’ennuyait.

Ses cheveux, ainsi que le reflet de ceux-ci étaient toujours parfaits, sentaient bon le shampooing, avec une légère odeur d’été, comme le linge qu’on rentre de la corde, quelque chose qu’on ne pouvait pas avoir, qu’on ne pouvait pas acheter. Elle avait le don d’être belle sans jamais être grossière.  Sans jamais se forcer, sans jamais rien faire.

Elle tapait sur les nerfs. On attendait tranquillement, chacun dans son coin, en silence, qu’elle se pète la gueule solide, que ce soit en s’enfargeant, en s’étouffant, en se brûlant, en se voyant dépourvue de système de son, en ratant un plat… N’importe quoi, mais on s’impatientait.  Pendant qu’on s’impatientait et qu’on profitait de sa bonté, de sa gentillesse, de sa générosité, du don d’elle-même et de toute son âme pour ceux qui lui étaient précieux, on ne voyait pas…

On ne voyait pas qu’elle était malheureuse.
Que tout ce qu’elle aurait souhaité, c’était un peu d’amour. Un peu de partage de toute cette générosité avec quelqu’un qui l’aurait vraiment apprécié.

On n’avait pas remarqué.

Messager

L’homme gesticulait devant Charles depuis déjà dix bonnes minutes; par tous les moyens, il tentait d’attirer son attention. Charles regardait défiler la rue avec ses commerces et ses maisons en se concentrant religieusement sur le rythme obsédant de la musique qui entrait dans ses oreilles. Sauf que soudain, l’homme cessa de s’agiter, et Charles l’observa du coin de l’œil. Il secouait la tête, les épaules basses. Il semblait découragé. Triste.

Charles sentit monter en lui, au travers de sa grande lassitude, une petite pointe de culpabilité. Il enleva ses écouteurs, fit un signe à l’homme, se leva, descendit de l’autobus, marcha deux coins de rue pour revenir à l’arrêt précédent et se dirigea, lentement, vers un banc de parc où était assise à l’ombre d’un grand arbre une toute petite femme aux cheveux blancs, en train de se moucher, minutieusement, les yeux petits, larmoyants, rougis.
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Hier et demain

Ma Clémence,
je t’ordonne ton pardon
je te redonne le droit à la voix
celle qui voit tout et qui avait raison

C’est pas donné un petit doigt à tout le monde
à tout le moins, le majeur d’y répondre
Ton instinct c’est un dessert trop sucré
qu’on accepte les yeux et les poings fermés

Je t’écoute pour une fois
J’emballe de papier cadeau mes doutes et mes révolutions de plastique
je te les offre sans cérémonie, sans faire de bruit
mes armes sont au lave vaisselle, c’est la vengeance qui se fait belle

On gardera ça entre nous
entre toi et les lois du non dit
c’est comme quand tu penses que t’as raison
que les épaules se haussent en confirmation

Par fatigue, par paresse
Je donne, je reçois la sainte paix
contre mon ego agrippé aux parce que
un rêve d’union qui s’imagine en prison