Noël, c’est pour tout le monde

Noël, c’est pour tout le monde. C’est ça que ma mère nous disait quand il fallait aller visiter mes grands-parents. On ne les aimait pas beaucoup. Ils sentaient comme dans le coffre de cèdre avec le linge d’hiver: la boule à mites. Ça aurait passé s’ils n’avaient pas été tout le temps saouls. Ils avaient le même nez, recouvert d’un macramé de veines violet. Dans ma petite tête d’enfant, ils ont longtemps été frères et soeurs, tant ils se ressemblaient. Même odeur, même nez, même gin. Noël, c’est pour tout le monde. Lire la suite « Noël, c’est pour tout le monde »

Histoire d’amour

C’est mercredi que ça se passe. Je suis nerveuse comme une adolescente de seize ans la veille de sa première soirée, je vous explique. J’ai ce petit faible pour un garçon, il est un peu particulier,  différent peut-être, mais il possède ce je-ne-sais-quoi qui provoque une envolé de papillons dans mon estomac.

Je l’ai rencontré dans un bar, il est apparu dans mon champ de vision comme sous les feux d’un projecteur. Il était assis bien droit et bien habillé. Il a commencé à parler et j’en ai été bouleversée. Pendant plusieurs heures je suis resté pendue à ses lèvres. Ses mots étaient doux et riches, comme un morceau de foie gras qui fond en bouche. Il m’a fait rire aux éclats et m’a rappelé que la vie était belle. Depuis j’attends avec impatience la journée de notre prochaine rencontre.

Il appréciera sûrement mon nouveau chapeau violet fait en macramé. Je l’ai confectionné moi-même. Encore une fois, j’imagine qu’il sera accompagné de son ami le ventriloque. Ce dernier ne peut apparemment pas vivre sans lui.  C’est un peu étrange comme relation, mais j’imagine qu’un jour je lui ferai peut-être comprendre qu’il a lui aussi besoin d’un peu d’espace.

Telle une grenouille, je ne peux m’empêcher de sautiller de plaisir à l’idée de le revoir. J’ai dans ma tête milles choses à lui dire, mais je veux aussi écouter ses paroles. Je veux le prendre dans mes bras et le ramener à la maison, même si je sais que c’est trop tôt.  Je le sais envouté par mon charme et si les choses vont bien, je pourrais peut-être avoir le plaisir d’avoir sur ma joue un baiser de sa petite bouche en bois…

Poule de luxe

Mercredi.
Avec ma muse au lit hier
Le soleil éclaboussait
Les murs de ma chambre à coucher

Dans un macramé de corps
T’aurais pu me faire dire n’importe quoi
Tel un ventriloque à son mini-moi
J’ai juste dit: encore. encore. encore.

J’arrive pas à le croire
J’veux que ça continue
Au moins douze jours à se gaver
D’amour et de cul

Quand le ciel virera au violet
Seras-tu encore là?
Aux douze coups de minuit
Une grenouille ou un potiron?

Le temps nous le dira
Moi, j’watch ma montre
Pis Météomedia
Juste au cas

Le Gaveur

À première vue, je suis un gars bien ordinaire. Je ne suis ni trop grand ni trop gras. J’ai une petite vie bien tranquille, sans artifice, rangée et c’est très bien ainsi. Je travaille à temps partiel Au Pied de Cochon. Je suis végétarien. Certains diront que c’est un non-sens. Tout de même, depuis que j’ai perdu mon emploi à l’usine, c’est tout ce que j’ai pu trouver pour payer ma petite hypothèque.

J’ai acheté une petite maison à Châteauguay : il n’y a rien qui flashe, annonce d’un garçon calme. Je n’ai rien retouché à la décoration initiale, un peu par manque de temps, un peu pour garder cette image d’homme tranquille.

J’ai mis le sous-sol sous clé et je me suis construit un atelier.

Chaque mercredi, je me trouve une nouvelle victime pour mon petit projet. Un soir, au resto, Picard m’a demandé de fermer. Dehors, la nuit, et au bar, ce client qui ne pouvait pas arrêter de s’empiffrer, et ce même si la cuisine était fermée.  Quand j’ai eu terminé ma vaisselle, ayant hâte de quitter, je me suis approché du porc au bar. Un ventriloque, soupant et buvant avec sa marionnette, riant seul, ivre mort. Au premier coup d’œil, je le méprisais. Je le trouvais gras, sale et dégoulinant. C’est là que j’ai eu l’idée. Je lui ai payé un autre verre, puis un autre, en le regardant suer dans son assiette vide, sur une carcasse des cuisses de grenouille. Incapable de se tenir debout, je lui ai offert de le raccompagner. Quand j’ai vu qu’il dormait dans la voiture, j’ai fait demi-tour et je l’ai emmené chez moi. C’est là que je l’ai descendu au sous-sol, je l’ai attaché et j’ai commencé à le gaver.

Ils sont maintenant huit là-dessous. Huit carnivores sales qui n’ont aucune idée de ce qu’ils mangent, ou du parcours des ingrédients, avant qu’ils ne se couchent dans leur assiette. Alors je leur remets la monnaie de la pièce, à ma façon. Lorsqu’ils ont tous un tuyau dans la gorge, je reste assis au milieu de la pièce, sous les néons trop clairs, à fignoler mes petits projets artisanaux : tricots, casse-têtes, macramés… Il y a deux jours, j’étais tellement concentré à peindre mon petit modèle à coller, qu’il m’a pris un certain temps avant de réaliser que le flux gavant était peut-être trop fort.  Ma dernière victime virait au violet, ayant de la mixture blanche qui débordait de sa bouche. Je me suis relevé juste à temps, avant qu’elle ne s’étouffe et gâche mon projet.

Je cherche un nom pour mon produit… Je suis en train de monter un beau petit site internet pour vendre ces foies de « qualité inestimable ». Seulement ai-je mis quelques lignes sur la page que déjà je reçois des offres de restaurateurs. Ils veulent goûter. Picard lui-même m’a envoyé un courriel me demandant ce que ces foies ont de si spécial. Ça m’a fait sourire. Ça l’air de l’intéresser, des foies qui ont bouffé de sa poutine.

Chalet d’écueil

La terrasse rayonnait sous le soleil déjà chaud du matin. L’air était bon, frais; une légère brise soufflait dans les cheveux de Flavie qui feuilletait distraitement son journal.  Au milieu de la table, la rosée brillait encore sur les fleurs fraîchement coupées, d’un violet vibrant, qui reposaient dans un vase kitsch en forme de grenouille que le propriétaire du chalet avait acheté jadis dans une lointaine vente de garage.

Porté par le vent, le parfum des lilas se mêlait à l’odeur du café et des crêpes que Léandre préparait dans la cuisine.  L’harmonie poussait même l’audace ce matin-là jusqu’à se faufiler dans la blancheur éclatante des napperons en macramé qui ornaient la table.  Oui, vraiment, le bonheur irradiait de partout : il résonnait dans le chant des oiseaux, valsait dans les feuilles dorées des grands arbres, dessinait le sourire de contentement sur les lèvres de Flavie, ajoutait de la vie au sifflotement de Léandre. Tout allait bien, tout était sous contrôle; en dehors comme en dedans. Lire la suite « Chalet d’écueil »

La grenouille qui veut se faire aussi grosse qu’une épingle

Il était un foie, dans un pays pas si loin, d’une si rose grenouille tout de violet vêtue, cirrhose en plus. Grasse et grosse elle était, alcoolisés ses organes imbibés en souffraient.

Sur le chemin du détour d’un soir sans lendemain, la tête dans le cul tel un ventriloque sans main, elle se surprit à marmonner ce sage refrain : « Jamais plus d’huile dans ma vodka j’ajouterai, ce mercredi c’est fini, à la tisane un nouveau culte je vouerai, c’est promis. »

Le temps passa, plusieurs fois le soleil se leva. Nouvellement inscrite au cours de macramé du voisin hibou et maîtrisant les infusions d’herbes et de boue, notre grano-grenouille en devenir sentait son rose foie enfin maigrir. Pour sa santé tant d’efforts et de sacrifices, essayant d’oublier tant bien que mal l’attrait du vice. Car si de promesses le futur rayonnait, de son passé moins que parfait la grenouille s’ennuyait. Mais son médecin lui a dit, un foie gras ne fait pas vivre longtemps et c’est tes habitudes de vie qui te tuerons bien avant le printemps.

C’est perdue dans ses pensées qu’elle se sentit soudainement du sol soulevée. Un jeune humain l’air amusé tenait de l’autre main un paquet de du Maurier. C’est sans grande introduction que son dernier plaisir inhalé fut aussi bref que l’explosion.

La morale de cette histoire vaut ce qu’elle vaut et se résume en peu de mots : les changements pour mieux faire ne garantissent pas nécessairement la lumière.

Foi grasse

Chaque jour, on me lève la tête pour me gaver pendant que je regarde la lumière.

J’ai de la chance d’être née dans une production artisanale : j’ai le droit de me prendre pour une poule de luxe et je suis certifiée en liberté. Ce n’est pas rien.

Mais je sais ce qui m’attend.

Même si je suis nourrie et hébergée, je sais qu’on m’engraisse comme Hansel & Gretel.

Même si ma nourrice aux bottes de caoutchouc me sourit et me parle lorsqu’elle introduit le boyau dans mon gosier avec du Chopin comme musique de fond pour que je ne m’énerve pas.

Chaque mercredi, un magnifique renard vient me voir.

Tapis dans les hautes herbes, il me dévisage.

Je défile devant lui en m’arrêtant de temps à autre pour lui jeter un coup d’œil intrigué.

Je me secoue le bas des reins et m’ébouriffe comme au sortir d’une mare.

J’aimerais sauter la clôture pour lui demander s’il trouve ça drôle lui aussi que les grenouilles sont ventriloques.

J’aimerais lui offrir le bout de macramé violet que j’ai trouvé dans un coin de la grange et que j’ai enterré dans un endroit secret.

J’aimerais qu’il me prenne sur son dos pour m’entraîner dans une course folle à travers champs.

Qu’il soit mon bel ami et qu’on ne s’embrasse jamais puisqu’un bec et un museau ça ne fonctionne pas.

Mais si le gavage continue, il ne pourra pas m’enlever sur son dos, ses petites pattes crouleront sous mon poids.

Je vois la pointe blanche de sa queue rousse qui se rapproche furtivement.

Je penche le cou au ras du sol pour chercher ses yeux.

J’entends le pas décidé de madame-boyau, le bruit de succion produit par ses pieds bottés qui collent dans la boue de la cour.

Je passe le cou sous la clôture, je vois les yeux du renard qui luisent d’une sauvage complicité.

Je donne des coups de bec furieux là où j’ai repéré depuis longtemps une faille dans un piquet.

Je m’élance avec autant de pas de grâce que mes pattes d’oie me le permettent.

Je trébuche sur une pierre pendant que toute la basse cour s’affole.

Et me retrouve nez à nez avec mon futur ami.

Il me montre ses canines.

Joli sourire!

J’émets un genre de couac que j’essaie de moduler pour faire passer l’émotion.

Il me saisit par le gosier et part dans une course folle.

Bonne idée! Nous allons vite, vite, comme j’en avais rêvé!

Mais il s’essouffle rapidement et ralentit après peu de temps, car je ne suis pas des plus légères.

Il me tire maintenant avec effort, à reculons.

Je commence à avoir hâte qu’on s’arrête pour discuter un peu.

Et puis, les dents de renard dans le cou ça pique un peu tout même, pas mal quand même, vraiment en fait.