Beigne

 

 

Tu es petit et dodu, tu es mauve et tu t’appelles Beigne. Ton pelage est légèrement usé, ta douceur est sans égale; tu as peut-être réconforté une autre fillette avant d’aboutir dans mes bras… J’ignore d’où tu viens. Un bazar de sous-sol d’église, peut-être… Mais je sais que tu as trop d’âme pour être tout neuf. Tu adores t’endormir blotti entre mes seins. Enfin, c’est ce que je présume, car tu n’as jamais l’air malheureux. D’ailleurs, tes formes sont parfaites contre ma poitrine, comme si tu m’avais été destiné depuis toujours. Nous sommes si paisibles ensemble, la nuit. Sais-tu que tu m’as guérie de mon insomnie? Je crois vraiment que c’est une fée qui t’a fabriqué. Tu as cet air humble et vieillot qu’ont les objets cousus à la main, avec tendresse. Tes bras rondelets sont toujours tendus en avant, en quête d’un câlin que je suis incapable de te refuser. Car tu es irrésistible.

Tu t’appelles Beigne, tu es mauve, et tu es mon nounours en peluche.

Tu es un cadeau de l’homme que j’aime, un ours véritable. Grandeur nature. Quand je te respire dans le creux du cou, je sens un mariage parfait de mon odeur et de la sienne. Quelle douce félicité se dégage alors de toi… Quand le lit est fait, ta tête, si mignonne, dépasse de sous la courtepointe, et tu m’observes. Avec tes yeux minuscules, presque invisibles, deux petits points cousus de fil noir. Témoin muet et imperturbable de l’intimité de ma chambre. Tu me regardes m’habiller le matin et me dévêtir le soir. Tu lis avec moi par-dessus mon épaule et ça ne m’énerve jamais. Tu regardes la vie passer, philosophe tranquille, profondément conscient de ton rôle sur Terre…

Il m’arrive de me trouver ridicule… Je suis franchement trop vieille pour dormir avec un nounours… Mais que faire contre cette charmante petite boule de tissu qui fait fondre mon cœur et ma carapace de cynisme, que faire, sinon m’avouer vaincue?

Et si tu pouvais parler? Que dirais-tu? Soudain, j’imagine une légion de nounours qui libèrent du donjon de notre mémoire toutes les confidences enfantines que leur peluche a absorbées. Les joies, les peines, les rêves démesurés. Les tragédies sombres dont ils ont été souvent, trop souvent, les témoins captifs… Si les nounours pouvaient parler, ils seraient dangereux.

Il m’arrive de croire que les nounours nous parlent vraiment. Mais nous sommes franchement trop vieux pour les entendre…

Bonne nuit, Beigne.

Un petit verre

Debout, droite, tel une sentinelle, je suis rarement seule et j’ai toujours une place de choix, bien en évidence sur les tablettes derrière le bar.

Pour certains d’entre vous, je suis synonyme de plaisir. Vous me consommez pour le feeling, pour perdre un peu de vos inhibitions, pour finalement être capable d’aborder cette fille qui vous plaît.

Pour les autres, je suis la raison principale de votre visite. Je vous vois me dévorer du regard.  Je vois le besoin, le désir qui vous habite, dans bien des cas, je vois aussi le désespoir, la tristesse, la colère. Chez certain d’entre vous, je n’ai jamais l’occasion de croiser votre regard, la tête dans les mains, c’est les marques de verre sur le bois que vous préférez étudier.

Il a ceux qui n’avoueront jamais, leur désir, leur besoin. Ces derniers sont ceux qui gardent de mes consœurs dans le dernier tiroir de leur bureau, ou encore dans la cuvette des toilettes. En public, ils n’auront jamais plus d’un verre ou deux, mais dès que le dos de leurs proches est tourné, il boiront de grandes gorgées directement au goulot, souvent avec des larmes qui couleront sur leur visage.

Mon nom est bouteille, j’ai plusieurs visages et plusieurs usages. À vous de choisir.

Oh my gode !

J’ai le profil de cet objet qu’on appelle témoin et qui passe de main en main dans les courses à relais aux jeux olympiques.

Mais moi…

Je témoigne du désir féminin, des plaisirs solitaires et des plaisirs partagés.

Je suis déjà un intime au sortir de ma boîte.

Je suis témoin d’extases, d’encouragements réjouissants, de courbes sinueuses et de reflets chatoyants, de lieux jamais visités.

Certaines vont même jusqu’à me donner des p’tits noms au moment prépuce, le moment venu.

Je voulais dire propice, c’est un lapsus.

La disparition

L’audience se leva lorsque Latoge entra et donna le coup d’envoi.
L’Horloge indiquait 11h24. Silence était présent.

– Vous pouvez vous asseoir… Cas 1823, la disparition de madame St-Clair. Personnellement, j’aimerais bien aller manger vers midi, alors si nous pouvions enfin clore ce dossier… Maître Deladéfense, avez-vous de nouveaux témoins dans cette affaire?
– Oui, votre Honneur. J’appelle à la barre Monsieur Lelit… Alors Monsieur Lelit, pourriez-vous nous dire où était Madame St-Clair dans la nuit du 8 au 9 mai 1998?
– Elle était déjà dans de beaux draps…

Dans l’assistance, même le jury riait. Le marteau ramena le calme:
– Silence!!! Maître, d’autres questions?
– Ce sera tout pour l’instant votre Honneur. J’aimerais appeler maintenant Monsieur Mascara… Monsieur Mascara, qu’avez-vous à dire sur ce dossier?
– Madame St-Clair a pris le temps de m’appliquer vers 9h48, le matin du 9. Malheureusement, contrairement à son habitude, elle ne me glissa pas dans son sac. Je ne peux donc pas vous éclairer plus sur les activités de madame. Je suis resté sur le bord du lavabo toute la journée…
– Vous avez un alibi?
– Oui: Madame Soie-Dentaire.
– Bien. Nous appelons maintenant Madame Serrure… Sauriez-vous nous dire où était madame St-Clair le 9 mai?
– Tout ce que je peux vous dire, c’est que madame St-Clair quitta l’appartement le 9, vers 14h32. Je ne l’ai plus jamais revue.
– Où est-elle allée?
– Ça, je ne saurais vous le dire… Mais ma voisine, madame Voiture, le pourrait peut-être…
– Faites entrer Madame Voiture… Alors, avez-vous vu Madame St-Clair, le 9 en après-midi?
– Non… Je ne l’ai pas vue de la journée…

Devant ce dossier qui n’allait nulle part, Latoge commençait à s’énerver.
– Mais qui donc nous dira où est passée madame St-Clair??
– Votre honneur, si vous le permettez, on vient de trouver un témoin-clé dans l’histoire. Il n’apparait pas sur la liste des témoins, mais si vous n’y voyez pas d’objection, je l’appellerais à la barre; nous pourrions peut-être ensuite aller diner…

Dans un long soupir, tout en s’étirant vers l’arrière, Latoge acquiesça.
– Je n’y vois pas d’objection…
– Très bien. Deladéfense appelle à la barre Faucheuse. Madame, pourriez-vous nous éclairer sur cette mystérieuse disparition?
– Malheureusement oui… J’ai croisé madame St-Clair le 9 mai, vers 18h42, sur l’autoroute. C’est tout ce que je peux vous dire….

On entendit le marteau, et Latoge déclara:
– Bien. J’ai vraiment faim! Le dossier est clos, la séance est levée.

L’œuvre du Diable

J’abrite des appâts de bas-instincts. De clic en clic, les internautes insensibles, avides d’obscénités, mordent à mes hameçons toujours plus sombres et plus odieux. Je les entraîne en html dans les noirs tréfonds de l’âme humaine, là où les dérangés s’éclaboussent de mauvais goût dans ce qui tient d’une véritable course à la déchéance. Ici c’est à qui verra la vidéo la plus horrible, la plus vile et la plus malsaine: c’est à qui créera la vidéo la plus trash qui déclassera toutes les autres; puis c’est à qui obtiendra le plus grand nombre de commentaires des visiteurs – car il sera le plus populaire. Le plus ignoble, le plus atroce, le plus monstrueux. Une nouvelle star reconnue mondialement pour toute l’horreur de sa personne.

Les yeux grands ouverts (et la braguette souvent ouverte), les visiteurs devant moi ont le jugement à off et surtout l’empathie bien fermée. Protégés par l’écran, ils jouissent incognito du malheur et de la souffrance des autres. Ils en rient. Ils en redemandent: ils adorent ça. Vous devriez les voir: hypnotisés, fascinés, obsédés – puisqu’ils reviennent tout le temps. Moi, l’ordinateur, outil afficheur de sites internet (bons ou mauvais), je suis devenu une proprette vache à lait pour les uns et une payante vache maculée de sang pour les autres. Les webmestres des sites gores ne cessent de le dire : «Ça rapporte beaucoup de bidous satisfaire la folie des fous». Pas de respect pour les victimes, pas de respect pour les proches ou pour la conscience humaine: à bas le respect, vive l’argent. Même sale. Même plein de sang.
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La routine

Elle commence toujours par me montrer les dents. J’aime la voir grimacer ainsi ; c’est à peu près le seul moment où elle affiche un semblant d’agressivité. Les sourcils froncés, les yeux scrutateurs, les babines retroussées. Un peu comme une chienne prête à défendre sa portée. C’est ça que ça lui prendrait à Sandrine, une portée.

Elle passe ensuite un index délicat sur sa rangée de dents supérieure, puis sur la rangée inférieure. Elles sont toutes là.

Sans perdre un instant, elle attrape sa brosse à cheveux, et entreprend de dompter sa crinière. J’aimerais lui dire « Sandrine, reste lionne, mord, Sandrine ! », mais elle ne me regarde jamais en face. Elle laisse trainer ses yeux sur le bord du lavabo, en pensant par exemple au dentifrice qu’il faut racheter – pour éviter de penser tout court.

Elle passe une débarbouillette sous l’eau froide, très froide, longtemps. Elle la plie en quatre, puis elle l’applique sur son visage. Aujourd’hui sur la mâchoire, lundi dernier, sur une pommette, il y a deux semaines, sur le coin de sa bouche. Elle reste ainsi plusieurs minutes, le regard toujours vide, la tête pleine de dentifrice, probablement.

Après, c’est la touche finale : une blouse aux manches plus longues, un col roulé, une bonne couche de fond de teint, un foulard bien placé. Au choix. Je ne lui apprends plus rien, ça fait longtemps qu’elle maitrise l’art du camouflage.

Elle regarde sa montre.

Elle me montre les dents une dernière fois, cette fois pour pratiquer le sourire nécessaire qu’elle arborera aujourd’hui. Je lui renvoie comme elle est belle, et comme d’habitude, elle s’en fout. Fin du rituel.

Elle claque la porte derrière elle, et m’enferme encore une fois dans son monde d’ecchymoses et de lésions. La routine.

E.T. téléphone maison

J’affiche E. Tremblay, 2 :00 a.m., Dimanche 1er juin 2008 sur un petit écran rétro éclairé qui scintille dans la nuit. Hors contexte, ça pourrait passer pour un signal romantique. C’est chou un E. Tremblay qui appelle dans la nuit pour parler à sa douce, un peu comme E. Lapointe appelait sa blonde dans la nuit pour lui dire N’importe quoi. Je voudrais bien sonner, mais on m’a coupé le sifflet. Je suis un téléphone bâillonné, muté en un appareil silencieux qui s’évertue à flasher de la lumière rouge alors que la destinatrice de l’appel dort, les yeux fermés, il va sans dire.

Depuis que Mme St-Laurent m’a acheté en répondant à l’annonce que mon ancien propriétaire avait affiché sur un site de vente d’objets usagés en ligne, ma vie de comptoir est beaucoup plus agréable. Ne serait-ce que parce qu’on me lave, une fois par semaine. Le traitement royal quoi. Une chance inestimable puisque depuis l’adoption massive des téléphones portables, on se soucie de moins en moins de moi.

De prime abord, je suis un objet inanimé et utilitaire, créé pour être utilisé jusqu’à ce que mes fonctions ne soient plus au goût du jour. Je ne vous cacherai donc pas que je n’ai pas d’émotions, par essence, mais que j’aime lorsqu’un courant me traverse, car il signifie que mon ère n’est pas complètement révolue. Quelqu’un compose à un bout, et je m’exclame à l’autre : « Oyé, oyé, quelqu’un veut vous parler gente dame! », mais en langage drelin. C’est juste un peu plus agressant. Et j’affiche aussi, c’est pour ça que Mme St-Laurent m’a choisi, je révèle l’identité de l’appelant, ce que bon nombre de mes semblables ne font pas. J’ai même déjà été un objet d’admiration dans les chaumières. Les amis des enfants de ma première famille s’exclamaient parfois en m’apercevant accroché au mur de la cuisine : « Wow, chanceux, t’as un Vista! ».

Mais voilà, depuis que E.Tremblay téléphone à la maison de Mme St-Laurent le matin, le midi, le soir, trois fois de suite, parfois en pleine nuit, elle ne répond plus. Elle se contente de consulter les appels manqués en soupirant le matin. Je n’ai donc pas pu en savoir plus, je n’ai pas pu me douter de ce qui allait se passer, car je ne servais plus de relais à leurs prises de bec, elle n’inondait plus mon combiné de ses chaudes larmes.

C’est pour ça que tout a pris fin le 3 juin au matin. Un inspecteur a consulté mon registre en appuyant sur mes boutons avec des gants et en grommelant au travers de sa moustache : « Ben ouais, harcèlement, classique, mouais, ouais-ais ». Mon combiné était maculé du sang de Mme St-Laurent. Lorsque tout fut terminé, bien des semaines plus tard, un agent d’immeuble me débrancha et me mis dans une boîte avec d’autres objets à donner. Après un long périple, je me suis retrouvé en Afrique à me faire démembrer pour être ensuite incinéré à ciel ouvert dans un enfer inimaginable. Lorsque j’ai vu un photographe pointer son objectif sur mon boîtier dénudé gisant parmi une montagne d’éléments tous aussi vétustes que moi, j’ai su que les conversations et l’information continueraient de circuler, non plus par moi, mais par d’autres moyens, plus jolis, plus petits et plus rapides, qui créeront probablement d’autres enfers à leur tour.

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