Le Fantôme de la Grande Bibliothèque

New York a ses crocodiles qui vivent dans les égouts. Londres a sa bête monstrueuse, tapie dans un labyrinthe de souterrains oubliés. Mais Montréal n’est pas en reste. Montréal aussi a sa légende : le fantôme du Forum!

Mais que fait-il maintenant, ce fantôme glorieux, depuis que son antre n’existe plus? On pourrait croire qu’il a pris une retraite bien méritée, mais il n’en est rien. Un fantôme doit hanter. Sinon, il n’est plus un fantôme. Il a donc suivi une tendance bien ancrée dans notre société moderne : après de longues réflexions, il a réorienté sa carrière. Et de manière plutôt drastique, comme vous pourrez le constater.

Car de l’univers brutal et viril du hockey, notre fantôme est passé au monde silencieux et culturel du livre. Oui, vous avez bien lu : du livre! Décision bien compréhensible pour un fantôme vieillissant, à la recherche d’un endroit plus calme pour faire ses mauvais coups. Or quand il mit le pied dans la Grande Bibliothèque pour la toute première fois, notre fantôme eut un véritable coup de cœur. Un terrain de jeux de six étages, juste pour lui! Des milliers d’usagers et des centaines d’employés à enquiquiner quotidiennement! La tentation était trop forte. Le bâtiment tout neuf devint son nouveau domicile.

Son plus grand coup d’éclat est resté dans les mémoires longtemps. Vous vous souvenez de ces plaques de verre s’écrabouillant sur les trottoirs? C’était lui. L’inondation de notre précieuse salle de tri du sous-sol? Encore lui. Mais il a appris, avec les années, à opérer de manière plus subtile et plus aléatoire, histoire de ne pas se faire repérer…

C’est lui qui fait naître le chaos en déclenchant des pannes informatiques, des pannes d’ascenseur, ou en bloquant notre convoyeur. C’est lui qui fait disparaître nos indispensables chariots. Un sans-abri schizophrène parle tout seul et se fait mettre à la porte, le pauvre, par nos valeureux agents de sécurité, parce qu’il dérange. Avec qui, vous croyez, ce sans-abri était-il en train de jaser? Et tous ces « documents dits retournés », c’est la faute à qui vous croyez?

Mais le plus abominable de ses méfaits, c’est d’avoir un jour volé le sandwich jambon-fromage-moutarde de notre cher collègue Yves, qui à l’heure du dîner s’est retrouvé sans rien à manger. Impardonnable vous dis-je!

Ce fantôme est laid comme un rat, et comme un rat il ne reculera devant rien! Alors chers amis et collègues de la Grande Bibliothèque, ne manquons pas le bateau.  Contactons immédiatement un exorciste. Mais faisons-le dans la plus grande discrétion! Car si l’existence de ce fantôme venait aux oreilles de nos usagers, ils pourraient bien en profiter pour mettre leurs frais de retard sur son dos!

La croisière

 

– Oui allo?

– Marie? C’est Maman. Écoute, j’aimerais mieux que tu partes pas en croisière… Madame Bismarck la voisine, ben elle m’a conté une histoire qui est arrivé à la belle-sœur de la voisine de sa cousine. Pis ça fait peur. Je serais beaucoup plus rassuré si tu allais dans un resort à la place….

– Maman, franchement….

– Écoute Marie, la fille avait 28 ans comme toi, et elle était sur un bateau pour 15 jours. Un jours, y’a un homme qui l’a approché, il était pas laid, jeune, bien musclé, bref il tombait dans les gouts de la fille. Ils ont commencé à jaser ici et là, plus le temps avançait, plus souvent ils étaient ensemble. On dirait une histoire d’amour parfaite, mais ce ne l’était pas!!

– Maman….

– J’ai pas fini, écoute. Bref après une couple de jours de flirt comme ça le gars a proposé à la fille une excursion pour aller voir une plantation de moutarde. Il disait qu’il connaissait un gars pis que ça leur couterait rien. Ils seraient de retour à temps pour le départ du bateau pis ils auraient un super lunch d’inclus. La fille avait rien d’autre de prévue pis le gars lui plaisait donc elle a dit oui.

– Si cette histoire est vraie maman, la fille c’t’une conne…

– Faque le lendemain sont partie en Jeep pour aller à la plantation, ça l’air qu’ils ont eu ben du fun, mais après le lunch la fille a commencé à se sentir mal, elle était étourdie, elle avait de la nausée, elle avait de la misère à marcher. Faque elle a demandé au gars de la ramener au bateau, le gars a dit oui et il l’a embarqué dans la Jeep. La fille s’est endormie sur le chemin du retour. Quand elle s’est réveillée par contre, elle était dans une petite cabane, complètement désorientée, elle a essayé de se lever pis c’est là qu’elle s’est rendue compte qu’elle avait plus de pieds!!!!!!!

– Pu de pieds? Maman, vraiment??

– Elle a crié pendant deux jours avant que quelqu’un ne la trouve, elle était presque morte, la police de la place ont dit qu’elle était pas la première touriste qui se faisait prendre. Paraît qu’un pied ça va chercher beaucoup d’argent sur le marché noir. Donc tu comprends mon inquiétude, y’a de la rapace sur ces bateaux de croisière.  C’est mettre ta vie en danger aller sur ces affaires là, en plus ça coute super cher….

– Maman écoute moi. Ton histoire c’est n’importe quoi…. on peut pas transplanter un pied, je sais pas quoi d’autre qu’on peut faire avec juste un pied, mais moi je pense que c’est une légende urbaine ton affaire… Tu diras à madame Bismarck qu’elle raconte des sottises. De toute façon je suis pas né hier, je vais pas aller m’embarquer sur une ile inconnue avec du monde que je connais depuis moins d’une semaine, c’est se mettre dans le trouble si tu veux mon avis. En plus, je serais pas toute seule, on est quatre filles, on va toujours se tenir ensemble. Donc pas de danger ok?

Doctor Mustard and Mister Weird

Haha !

Hé oui mes belles !

Je ne suis pas le même le jour que la nuit, et plus les années passent, plus j’ai de la misère à le cacher

J’aime la moutarde et j’aime vous lécher les pieds !

Mais le bruit court depuis trop longtemps, sur mes origines

Le tout est pourtant bien vrai, ou presque !

Je suis né laid sur un océan plat, si laid qu’on décida de m’éliminer sur le champ, ma propre mère voulut se charger de mon exécution, elle me fit tournoyer ainsi longtemps au dessus de sa tête pour me lancer au plus loin du large, en pâture aux requins de passage

Un peu trop longtemps sembla-t-il !

Car le bateau coula et tout le monde mourut, je fus le seul survivant

Désolé maman !

Une fois sur le rivage, allez savoir pourquoi, on m’a recueilli, on m’a même trouvé beau

Haha !

Seulement voilà !

Paraît-il je ne suis pas le même le jour que la nuit !

Mais personne n’en a jamais vraiment été sûr ni n’en a jamais vraiment été convaincu !

Seulement moi je sais !

Alors j’en profite !

Pourquoi ?

Pour assouvir mon vice !

Me gaver de moutarde et vous lécher les pieds !

Hé oui mes belles !

Haha !

Le sorcier

Il parait qu’un homme assez gras était monté sur un bateau pour rencontrer un sorcier africain pouvant faire naître des enfants issus de corps masculins. Après huit jours en mer, il arriva et descendit sur la terre ferme. Le bateau partit, le laissant seul dans la jungle. Après quelques heures de recherches, il tomba nez à nez avec le sorcier. Il lui expliqua son désir d’enfanter. Le sorcier déposa de la moutarde dans un grand bol de bois et demanda à l’homme d’y baigner ses pieds. Deux heures plus tard, l’homme accoucha, mais d’un enfant jaune et laid.

Naissance en mer

Lors d’une croisière, il y a des années, le frère de la belle-soeur de mon oncle a porté assistance à une femme qui a accouché devant lui sur le pont.

Naître sur un bateau a donné au bébé le pied matelot – il est devenu marin – mais comme le temps était laid, sa peau a pris – et a conservé depuis – une vilaine teinte moutarde.

Le mal de mer, sans doute. Jumelé au choc de la naissance. Un état post-traumatique. Des séquelles permanentes.

Prenez garde, belles vacancières enceintes: si vous ne voulez pas enfanter d’un personnage des Simpson, restez sur la terre ferme.

Matante Viviane

Moi j’aime les promenades au parc, parce que pendant que les adultes y parlent, je peux faire semblant de jouer avec mes petites autos alors qu’en vrai j’écoute tout ce qu’ils disent. Je m’assoie dans le sable devant les pieds tout gonflés d’eau de Tatie et je fais rouler ma Jeep. Vroum Vroum. Des fois je dois faire du bruit sinon ils pensent que je les espionne trop. Surtout il faut jamais les regarder sinon zou, ils changent de sujet, et là ça devient plate parce qu’ils me posent des questions sur la maîtresse et sur mon amoureuse que j’aime même pas alors que elle, elle est folle de moi, mais ça, c’est les filles.

J’aime surtout le parc avec Matante Viviane, elle raconte toujours des trucs bizarres que ma mère elle dit que c’est l’effet d’hiver.

–       Tu vois la tache, sur le tarmac, là? fait Tatie Viviane en montrant une trace brune au bas d’un vieil immeuble laid. C’est du sang séché. Paraît qu’ils ont essayé de l’enlever et qu’ça part pas.

–       Qui ça, « on »? répond maman.

–       Bé, le propriétaire de l’immeuble. Le propriétaire, c’est le mari de la sœur de mon patron. Pis c’est elle qui me l’a dit. C’est pour ça qu’il a vendu son terrain. Y’é maudit cet endroit-là.

–       Moi j’crois plutôt qu’il l’a vendu parce que le constructeur de condos lui a fait un beau gros chèque et qu’il voulait se débarrasser de sa ruine.

–       Non-non-non. Tu te rappelles l’été passé, le jeune Haïtien qu’est mort dans un règlement de comptes?

VROUM-VROUM-VROUM!

–       Ça me dit quelque chose…

–       Hé ben voilà.

–       Voilà quoi?

–       C’est lui ça, là – Matante Viviane pointe la tache du menton et je me risque à regarder dans la direction.

–       C’était pas à Montréal-Nord ça?

–       Non madame, c’était juste là, ils l’attendaient dans le parc et couic ! 25 coups de …

–       …

–       …

VROUM!

–       …

–       Et tu sais quoi? La cousine de l’ami de la réceptionniste connaît quelqu’un qui a acheté un des nouveaux condos, et depuis qu’il a signé sa promesse d’achat, il s’est fait vandalisé son bateau, et il a trouvé des coquerelles dans son pot de moutarde.

–       M’enfin, Viviane, c’est quoi le rapport?

–       Mais le rapport c’est que les coquerelles, c’est signe de malédiction, c’est sûr.

–       J’ai JAMAIS entendu dire ça. (Là, maman, elle roule des yeux et elle fait un bruit avec sa bouche comme quand elle rentre et que papa a pas fait la vaisselle) Toi t’es allée parler de ça à Nancy et elle t’en a rajouté une couche avec ses symboles…

–       Laisse-donc ma coiffeuse tranquille. J’te dis que c’est pas normal de se faire vandaliser trois heures après avoir signé une promesse d’achat. Et les coquerelles, avoue que ça fait naitre un doute.

–       Ça fait naitre un doute sur la propreté de leur frigidaire, oui.

–       Mais la maitresse elle a dit que c’est même pas vrai, les coquerelles ils aiment pas ça, quand c’est sale !

–       JÉRÉMY!!

 VROUM.