Broche à foin

Il faut souffrir pour être belle. Dans la salle de réveil, Judith se demandait vraiment si ça en valait la peine. Elle se sentait faible et tremblante, et son état lui rappelait un documentaire sur les zèbres regardé par un après-midi pluvieux, où un nouveau-né tentait de faire ses premiers pas pour fuir les lions avec le reste du troupeau. Heureusement, la seule chose que Judith devait faire, c’était d’attendre sa mère.

Une table de chevet vide et un rideau bleu pâle décoraient l’espace. L’oreiller se colorait aussi de rouge, peu à peu. L’infirmière lui avait dit de ne pas avaler le sang, sinon elle pouvait être malade, et vomir était la chose à éviter à tout prix dans son état. Judith soupira. L’effet de l’anesthésie s’étendait des oreilles au milieu du cou, bien que seule la mâchoire était touchée. Le temps que tout se recolle, on avait tout broché ensemble, et Judith serait près de 6 semaines à pratiquer cette cure du silence. Oh, elle pouvait pousser des cris sourds et faire quelques contorsions de langue, mais bien que le ridicule de tue pas, pour Judith, il n’y avait pas pire honte qu’une élocution hasardeuse.

Tout ça pour un beau sourire aligné, les dents d’en haut sur les dents d’en bas. L’année scolaire s’était terminée l’avant-veille, elle disposait donc de tout l’été pour se refaire. La fracture était nécessaire, mais vraiment, les prochaines semaines seraient ardues. Judith suinta un mélange de sang et salive par le minuscule espace laissé pour une paille, au centre, et attendit sa mère.

Elle commençait à avoir faim. Vendait-on des milk shakes dans cet hôpital ? Elle pourrait aller chaparder quelque chose sur l’aile de la gériatrie. Le manger mou, pas le choix, jusqu’à ce qu’on retire les broches. Adieu BBQ et melons d’eau juteux. Tous ses repas seraient liquides. Moins tremblante, mais de plus en plus affamée, Judith décida de prendre un peu d’avance et de s’habiller toute seule, comme une grande. Elle dut prendre une pause entre ses chaussettes, sa mâchoire semblait lourde comme du plomb et commençait à élancer. Mais où était donc sa mère?

Elle fit un petit signe à l’infirmière avant de sortir de la salle de réveil, et ce qui devait être un sourire.  Judith avait une faim de loup et voulait de l’air frais. Pour une fois, elle se foutait pas mal de ce que les gens pouvaient penser, ceux qui la dévisageaient avec sa mâchoire tuméfiée et le mouchoir ensanglanté qu’elle portait fréquemment à sa bouche. Était-ce normal de perdre autant de sang ?

Elle atteignit enfin le lobby et sortit. Une dizaine de personnes, pâles et nerveuses, tétaient distraitement leur cigarette. L’odeur âcre donna un haut-le-coeur à Judith, qui, paniquée à l’idée de vomir, se sentit faiblir. On s’approcha d’elle pour lui demander ce qui n’allait pas, et la fumée s’épaissit. Ne pouvant rien expliquer, Judith fit la seule chose qu’elle pouvait faire: elle cracha une énorme flaque de sang et l’attroupement recula. Elle s’entendit respirer bruyamment par le nez, à deux doigts de fondre en larmes.

«Judith?»

Sa mère, enfin! Avec l’infirmière de la salle de réveil, l’air contrarié. Judith se laissa guider vers le fauteuil roulant et on l’installa ensuite dans la voiture. Sa mère était passée chez McDo et lui avait acheté un énorme milk shake à la banane. On lui remit des mouchoirs propres avant de refermer la portière. Judith se mit à pleurer. L’infirmière expliqua à sa mère que c’était un effet secondaire de l’anesthésie, puis retourna à l’intérieur de l’hôpital. Sa mère, perplexe, la regarda pleurer entre deux gorgées. « Il faut souffrir pour être belle, ma grande.»

Poutine

Je suis une fille ordinaire qui fait son bout de chemin sans tout remettre en question. Je ne veux pas savoir où on va, d’où on vient, si Dieu existe ou s’il y a une vie après la mort. Je trouve que j’ai beaucoup mieux à faire que perdre mon temps et mon énergie sur ces questions sans réponse. J’évite de m’en faire avec des pacotilles. Mais comme tout le monde n’est pas parfait, il arrive parfois que je dérape… et que je me demande s’il existe quelqu’un sur cette terre qui a comme définition de tâche d’établir les limites sur le nom qu’on attribue à tout ce qui nous entoure?

Je m’explique avec un exemple : prenons la poutine. Tout le monde connaît ce plat, rien de plus simple, trois ingrédients superposés qui une fois mélangés offre un délice à la personne qui le déguste. Patates frites, fromage en grain (qui fait squish squish préférablement)  et sauce brune, rien de plus simple. Si je me rends dans n’importe quel restaurant et que je lis sur le menu « poutine » je sais à quoi m’attendre.

Par contre, si on change la sauce brune par une sauce tomate à la viande, est-ce suffisant d’ajouter un qualificatif à la poutine pour en faire une poutine italienne? J’imagine que oui, car on ne joue pas beaucoup avec la recette originale et on qualifie quand même que le plat a été modifié. Et si on remplace le fromage en grain par du fromage râpé? Encore une fois, je suppose que ça ne change pas grand-chose, à part peut-être que l’on empêche certains de déguster leur fromage en dernier.

Mais si on ajoute, poulet, viande fumée, steak haché, champignons, oignons, bacon, petits pois, etc. aux trois ingrédients de base est-ce qu’on peut toujours qualifier le plat de poutine? À quel moment est-ce que le plat a été suffisamment modifié  pour qu’il mérite d’être renommé?

Donc si je vais dans un restaurant et que je vois sur le menu «  poutine »  et qu’on me sert une galette de pomme de terre avec fromage de chèvre et que l’on couvre le tout d’une béchamel, est-ce que j’ai le droit de me plaindre et de retourner l’assiette en prétextant une fausse représentation? Si je suis invité chez une amie qui me dit que l’on mange de la poutine maison pour souper et qui me sert des légumes rôtis au four, avec le fromage en grain et qu’on couvre le tout d’une sauce brune à base de bouillon de légume. Est-ce qu’il y a juste moi sur cette terre pour dire qu’y a toujours ben une limite et que C’EST PAS UNE CRISSE DE POUTINE!!!

Meilleur avant

Je l’ai purgé ma peine
À plus d’une reprise
Allez savoir pourquoi
Comme toute bonne chose
Le bonheur a une fin
«Meilleur avant»
Qu’ils disent

Dans le supermarché
des feelings
Tu peux tout prendre
Mais saches qu’à la caisse
Sur le gros spécial
Y’a une limite
De 1 par client

Henrielle

Henrielle, comme tous les soirs depuis la mort de son mari, termina lentement son plat surgelé, assise seule à la table de la cuisine. Depuis que ses enfants l’avaient déménagée dans cet espace conçu pour les vieux autonomes, elle ne se donnait guère la peine de cuisiner. Elle en avait rarement la force et jamais les bouches à nourrir.

Elle jeta l’emballage cartonné puis se fit un café instantané décaféiné. Pendant que l’eau mijotait dans la bouilloire, Henrielle enfila sa jaquette à nounours, offerte au dernier Noël par sa petite fille Vickie. Elle remit ses pantoufles et se dirigea vers l’engin sifflotant. Elle fit couler l’eau sur les petits grains fondants, y ajouta un nuage de lait et alluma le téléviseur. Les Beaux Dimanches venaient tout juste de débuter.

Elle installa l’oreiller bien haut sur sa chaise berçante, et agrippa la courtepointe sur le canapé. En s’assoyant, elle envoya un baiser de la main à son défunt mari, maintenant encadré et régnant sur le meuble du salon. Ce soir, elle le sentait présent. Plus qu’à l’habitude.

Comme tous les soirs depuis la mort d’Henri, vers 20h30 (ou à la pause publicitaire autour de cette heure-là), Henrielle appliqua sa crème de nuit, tamisa les lumières et diminua le volume du téléviseur.  Lorsque l’émission reprit, elle était bien emmitouflée dans sa couverture, ayant à peine les yeux qui dépassaient, juste assez pour rester avec les stars de la télé. Au moment où ses yeux se fermèrent, un grand frisson la parcouru et elle entendit la voix de son mari lui dire « Pas ce soir…. »

Éveillée dans un sursaut, Henrielle regarda le portrait et se dit qu’elle devait rêver. Elle n’en fit pas un plat, quoique perturbée, et retourna dans sa petite bulle confortable en tentant d’oublier cette petite voix. Elle s’assoupit et l’épisode se reproduisit. Quelques fois.

« Comme si j’étais là…. »
« Pas dans la chaise… »
« Y’a toujours ben des limites… »

Henrielle, tremblante, nerveuse et de moins en moins apte au sommeil, se leva d’un bond. À la télévision, la speakerine donnait les numéros de la loto. Elle appuya pour éteindre et se dirigea lentement vers la chambre à coucher, hésitante.  Elle remarqua qu’elle n’avait pas baissé les rideaux depuis longtemps, mais qu’il n’y avait aucune poussière : travail minutieux de sa femme de ménage. Elle enleva les coussins fleuris, défit les draps qui jamais ne se salissaient et s’agenouilla.

« Seigneur, merci pour cette journée. Merci de prendre soin de mon Henri en attendant que j’arrive. Dites-lui, s’il vous plait, que je l’aime. Béni sois-tu Seigneur… Amen. »

Elle fit son signe de croix et se glissa dans les draps. Elle n’entendit plus la voix d’Henri lorsqu’elle ferma les yeux. Elle était en paix. Elle sourit et soupira « Merci Henri… À présent, je dormirai dans notre lit… Bonne nuit. »

Le lendemain matin, Henrielle ne se réveilla pas.

Le Touski du Moment

J’ai un p’tit creux. Qu’est-ce que j’pourrais ben manger? Ouvre le frigo… Ouin. Bof. Y restait pas des Doritos dans’ dépense? Pu là!? Toujours les mêmes qui s’bourrent la panse. Quoi d’autre d’abord? Noix de Grenoble, raisins trop secs, craquelins de grano, oignons qui germent. Berk! Y’a rien à manger icitte!? Tente le frigo, encore, peut-être. D’un coup.

Céleri flétri, crème sure ouverte depuis deux semaines, fromage qui sèche… Bâtard, je l’ai ENCORE mal emballé! J’me dompterai jamais. Ah ben, tiens!

De l’imagination!

Pèle un oignon, enlève le germe, hache en morceaux, saute dans la poêle, là ça sent bon j’ai le p’tit creux qui va se remplir dans pas très long! Un peu de céleri pour le ressaisir et quelques noix pour les rôtir, je brasse tout ça, flanque les raisins, une grosse cuillère de crème surie (comme dit mon père: «on n’engraisse pas les cochons à l’eau claire») pis je brasse encore – et j’en danse presque!

J’dépose tout ça sur les craquelins, j’recouvre le tout d’mon vieux fromage, pis j’fous tout ça dans l’four à broil. Pendant que la chose devient, moi j’touche ben fort le bois d’ma table – pour que ça soit plus que mangeable. C’est quand même pas parce qu’y a pu rien que j’vas m’empêcher d’me contenter!!! Hmmm, pis ça s’met à sentir bon en plus! Christie qu’j’ai faim! Mon p’tit doigt m’dit que ce sera pas pire que des vers! De la grande gastr(éc)onomie! Pourvu que ma bouche constate (pis que mon estomac confirme).

Ok c’t’assez là j’ouvre le four je sors mon snack, à peine tiédi j’me l’fourre dans l’bec. Ça fait la job! Ouais! C’est pas mauvais! Ça se mange! Ça fait (quasiment) du bien! Comme quoi même quand tout semble perdu tout est encore possible (sauf, peut-être, le Paradis)!

Note à moi-même: ça urge, la grande, va faire ton épicerie demain.

La limite de mes poings

Pis là, j’ai vraiment fessé fort. C’est elle qui était dans le tort, moi j’avais payé ce que je devais. Un rapide regard de gauche à droite pour revérifier que y’avait pas de témoins oculaires, ni de ceux qui entendent avec leurs oreilles, pis c’est à coup de pied que j’ai continué. C’est pas vrai que je vais me faire niaiser de même. Pour m’aider à frapper plus fort, je pensais à tout ce qui m’a fait chier cette semaine ; le gars à l’épicerie à la caisse, qui en plus de collectionner les coupons rabais et d’acheter exclusivement du coke, du steak haché, des pogos pis des pop-tart, s’est obstiné pendant dix minutes avec le gérant sur la fraicheur dudit steak, la fille qui mettait du gaz dans son char en avant de moi qui parlait au cellulaire à la place de peser su’a pompe pis qui a fait le tour du dépanneur quatorze fois avant de se choisir une bouteille d’eau sans calories avant de tasser son esti de véhicule que je puisse moi aussi me vider les poches à coup de 1.49$ le litre. C’était de plus en plus légitime que je me défoule, c’est comme passer au suivant. Y’a eu aussi mon frère que j’ai dû aider à déménager, même si lui y lève jamais un poil de chair de poule pour moi. Pis juste parce que j’ai lancé au bout de mes bras sa lampe laitte en forme de chaton après m’être enfargé dans son fil électrique, y’a commencé à me dire que je savais pas me contrôler, que j’avais une personnalité borderline. Une personnalité quoi que j’lui ai demandé, en me retenant d’échapper « sans faire exprès » une boite marqué fragile dessus? Une personnalité limite; limite de toujours vouloir tout casser, limite de pogner les nerfs pour rien, limite que c’est dur d’être mon ami. Ben y’a fini son déménagement tu seul avec une coupe d’assiettes en moins dans son kit. Je suis revenu à mes pensées présentes parce que mes jointures saignaient et que ça commençait à faire mal. Mon truc avait marché, j’avais franchement cogné fort cette fois là, même si ça continuait à rien donner. J’ai sacré en criant en fixant mon sac de chips pogné dans machine et je suis parti avant de mettre le feu.

Faute de goût

Assise à la table, dans la cuisine de son petit appartement, Sheila mastique sans conviction. Au-dessus de sa tête, sur le mur peint en jaune poussin, une tablette de bois peinte en rose supporte une plante et une collection d’anges en porcelaine.

-Si j’avais un mari vraiment riche, j’pourrais collectionner les figurines en cristal Swarovski, mais j’ai pas de mari pis les hommes que je fréquente sont pas riches, faque j’me contente de celles du magasin une piasse.

Elle prend une autre bouchée de sa lasagne Le Choix du Candidat préalablement réchauffée au micro-ondes.

-J’ai commencé à fumer à onze ans. C’était pas par conviction au début, mais surtout, surtout, pour être avec les boys. Je les trouvais tellement hot ceux qui se donnaient du style avec ça, ceux qui jouaient avec le feu, ceux qui me touchaient le bout des doigts pour m’allumer, ceux qui portaient un coat de cuir.

Elle boit une gorgée d’orangeade et la fait passer d’une joue à l’autre pour se rincer la bouche avant d’avaler.

-J’étais pas mal cute dans le temps. J’avais de longs cheveux frisés blonds qui m’arrivaient juste en haut des fesses, j’me maquillais comme Madonna pis mon accent italo-québécois faisait craquer les gars les plus cute de l’école.

Elle passe une main aux longs ongles mauve recourbés (dont chacun est décoré d’une fleur blanche peinte au airbrush) dans ses cheveux gris et blonds en broussaille, fixe le vide pendant un instant, puis enfourne le reste de son plat congelé à la vitesse de l’éclair, repousse le contenant de plastique avec dédain et s’essuie la bouche avec une serviette de table décorée d’un chat qui joue avec une pelote de laine.

-J’ai aussi commencé à faire de la coke assez jeune. Mais dans le temps, je me trouvais pas jeune pour faire ça. C’était exactement la même affaire, le même pattern. Je voulais être dans la gang des plus beaux, de ceux qui parlaient le plus fort, de ceux qui mettaient la musique au boute dans leur char, de ceux qui piquaient des caps de roues et qui vendaient des petits bouts de papier construction aux élèves de secondaire 1 en leur faisant croire que c’était du buvard, de ceux qui étaient partis de chez leurs parents à seize ans et qui habitaient dans des apparts crades où ils faisaient ce qu’ils voulaient.

Elle renifle, s’éclaircit la gorge, se lève et se dirige vers le comptoir de cuisine pour se faire un café.

-Le café c’est la seule affaire qui donne un buzz que je peux encore me permettre de consommer. Mon docteur me dit que j’en bois trop, mais je m’en sacre, c’est le seul plaisir qu’y me reste. Ça et la cigarette.

Le tintement de ses nombreux bracelets argent fait office de musique d’ambiance tandis qu’elle pose un filtre en papier dans la machine, qu’elle mesure le café et qu’elle verse de l’eau dans le réservoir. Elle s’appuie ensuite sur le comptoir et croise ses bras sur sa poitrine décharnée. De sa voix rauque, elle nous demande si ça nous dérange qu’elle fume, n’attend pas notre approbation et s’allume, puis nous gratifie d’un grand sourire plein de dents dont la relative blancheur fait un étonnant contraste avec sa peau trop basanée et ses petits yeux bleus perdus dans de grandes orbites creuses.

-J’ai vraiment aimé Jim. Je sais que c’est pas à ça que vous vous attendiez comme témoignage, que vous auriez voulu que je vous parle de l’enfer que je vis chaque jour depuis que je goûte plus à rien…

-Votre agueusie.

-Pardon?

-Ça s’appelle de l’agueusie, juste en passant, mais c’est pas grave, continuez.

-Euh, ouin c’est ça. Anyway, vous voulez que je vous parle de ma perte d’intérêt pour la nourriture et la cuisine, de ma vie sociale depuis qu’on m’invite plus dans les soupers ni au restaurant, parce que je peux évidemment pas apprécier ce qu’on me sert et que de payer cher pour de la bouffe est complètement stupide pour moi, de mes carences alimentaires, de mes troubles digestifs, mais je m’en fous de tout ça. Le fait est que j’ai vraiment aimé Jim. J’aurais tout fait pour lui. Et j’ai pas mal tout fait pour lui en fait. J’ai déménagé loin de ma famille et de mes amis, j’ai embarqué dans toutes ses combines louches, j’ai consommé plein d’affaires avec lui, j’ai vidé mon compte en banque pour lui, j’ai volé mon employeur pour lui, j’me suis fait gonfler les lèvres pour lui, je me suis mise à vendre du pot pour lui, j’ai tout fait je vous le jure. Ce dont j’ai l’air aujourd’hui, et je le sais que vous me jugez depuis tantôt, mon état de santé, mon insomnie chronique, mon look fucké, c’est la conséquence de mon amour pour Jim. Notre folie m’est rentrée dedans pis est jamais ressortie. J’me suis longtemps dit que j’avais pas eu de chance dans la vie, mais finalement, j’pense que c’est plus que j’avais vraiment pas de goût pour tomber en amour avec un gars de même. »

Je fais un petit signe de tête à mon caméraman qui cesse d’enregistrer, je la remercie et nous ramassons nos trucs avec un certain empressement. En chaussant mes Converse, je marmonne qu’on va voir ce qui va être conservé au montage, que je suis pas certain si son témoignage s’inscrit dans l’optique de ce qu’on recherche, mais que si elle le souhaite, on peut lui envoyer une copie de notre documentaire (sur les gens privés d’un ou de plusieurs sens : Pertes de sens) lorsqu’il sera terminé. Sheila nous sourit imperturbable et écrase un mégot taché de rouge à lèvres carmin dans un cendrier débordant. Au moment de refermer la porte, je lui fais un petit signe d’au revoir de la main auquel elle répond par un doigt d’honneur bien senti.