L’immense forêt miniature

Jacques est si heureux qu’il a peur que son cœur explose. Penché sur le grand rectangle de la table, il applaudit sa nouvelle merveille en riant. Toutes ces heures passées à découper de minuscules feuilles d’arbre dans du papier de soie vert, à les coller sur des brindilles ramassées dans la cour, à planter les petits arbres dans le sol de styrofoam parsemé de petits cailloux… Ce n’est pas du temps perdu pour Jacques. Il n’a que ça à faire, et il n’a jamais su ni désiré faire quoi que ce soit d’autre. Maman lui a acheté des animaux en plastique au Dollarama. Chevreuils, lièvres, renards. Jacques les dispose avec une logique qu’il est le seul à comprendre. Puis, retenant son souffle, il passe à la dernière étape : allumer le lecteur CD où joue un disque de chants d’oiseaux, et régler le ventilateur à la vitesse minimale. Les fragiles feuilles de soie tremblotent dans la brise artificielle.

Ça y est! L’immense forêt miniature prend vie sous ses yeux. Jacques jubile.

*

Henri et Estelle sont assis dans la cuisine de leur bungalow et font d’authentiques têtes d’enterrement. Henri est cerné, Estelle pleure doucement. C’est à propos de Jacques.

-On peut plus s’occuper de lui, Estelle, on est rendus trop vieux… T’es au bout du rouleau! Il est de plus en plus difficile, il fait des crises, il ne veut plus sortir du sous-sol, il refuse souvent de manger… Pis ses maudites maquettes qui prennent tout l’espace! Il va falloir le placer.

-Mais c’est mon fils!! Je peux encore prendre soin de lui, j’suis en pleine forme.

-Non Estelle, c’est pas vrai et tu le sais! Tu ne dors plus, tu as maigri… Tu n’es plus toute là, tu oublies des choses… J’ai peur pour ta santé, mon amour. C’est mon fils aussi et ça me déchire le cœur, mais il a besoin de soins professionnels… Tu savais bien qu’on en arriverait là un jour…

*

Jacques entend Papa parler et Maman pleurer, mais il n’y porte pas attention. Leur monde et leurs mots n’ont aucun sens. La priorité, c’est de veiller sur sa forêt. D’un coup d’œil rapide comme un flash de caméra, il dénombre 478 arbres, 3 805 feuilles, et 82 cailloux. Pourquoi Jacques a-t-il passé les 35 années de sa vie à fabriquer des maquettes? Parce qu’il adore se sentir comme un géant.

« Jacques a oublié quelque chose » dit-il soudain à voix haute. Il balaie du regard le sous-sol en fronçant les sourcils. Puis il voit deux figurines de blocs Lego sur une tablette… « Eurêka, eurêka, Jacques a oublié Adam et Eve! » Solennel, il place les deux figurines au centre de la forêt. Jacques découvre qu’il adore se sentir comme un dieu.

*

Adam et Eve vivent une apocalypse éternelle dans leur jardin d’Eden en carton. Il y a une semaine, ils ont entendu les puissants sanglots de Dieu au-dessus de leurs têtes. Depuis, Dieu est disparu. Les oiseaux se sont tus et le vent ne souffle plus. Adam serre Eve très fort contre lui dans la pénombre…

-Quel mal avons-nous fait, Adam? Pourquoi Dieu nous a-t-il oubliés?

Camping

Aujourd’hui, j’essaie d’oublier la pire fin de semaine de ma vie.

Y’a pas longtemps, moi et un groupe d’amis avons découvert un petit lac lors d’une randonné pédestre. C’était un petit coin de paradis et nous nous sommes promis d’y retourner pour une fin de semaine de camping.

La fin de semaine est finalement arrivée, quatre jours dans un endroits digne d’une carte postale.

On a paqueté le char et on est partie. Après avoir marcher 3 heures, Marie s’est rendu compte qu’on avait oublier de noter où exactement était le lac.

Après avoir marcher 5 heures, sans succès, on a décidé de se trouver un trou pour installer nos tentes pour la nuit.

En s’installant on s’est rendu compte qu’on avait oublié les sacs à couchages dans la voiture.

Comme on étaient affamés, et qu’il était pour faire froid, on a décidé de faire un feu. Personne dans mes amis fument, on avait oublié d’amener des allumettes.

Complètement épuisé de notre journée on s’est entassé le plus possible dans les tentes pour dormir et se réchauffer entre nous.

Au réveil, le lendemain matin, on a vu qu’on avait oublié de ranger la nourriture, les animaux se sont fait un festin.

On a rapidement commencé à oublier nos manières, et on a commencé à s’obstiner. Luc et Denis voulait continuer pour trouver le lac. Julie, Marie et Marc voulait rebrousser chemin et rentrer. Après près d’une heure de discussion (où a on souvent oublié qu’on étaient supposé être des amis), on a rebroussé chemin.

On s’est vite rendu compte qu’on avait oublié notre chemin.

On avait aussi oublié le stuff contre les insectes.

On est finalement arrivé à retrouver le char, on a rembarqué le stock et on était prêt à partir quand on s’est rendu compte qu’on avait oublié de fermer les lumières du char et que la batterie était morte.

À ce moment là Luc à exploser.

Bref pour faire une histoire courte, on a fini par attendre 3 heures sur le bord de la route avant qu’une voiture passe (parce qu’on avait évidemment oublié nos cellulaires) avant de se faire remorquer jusqu’au village. On est revenu à la maison deux jours après notre départ.

Aujourd’hui, j’ai décider d’oublier ça, une fin de semaine dans le bois

Conte Moderne

En région, dans un paisible petit village qualifié lors d’un concours récent de plus beau village de la province, vivait un couple désespéré – depuis cinq ans ils logeaient sous le même toit avec la mère de l’un et le père de l’autre – tous deux veufs – tous deux atteints de cette terrible maladie qui afflige nos ainés : la maladie d’Alzheimer.

Ce nouveau couple uni dans la maladie ne se quittait plus, elle et lui se tenaient constamment par la main pour faire des promenades dans le jardin, ils s’embrassaient tendrement quand ils se voyaient pour la première fois le matin, ils avaient l’un pour l’autre des attentions insoupçonnées tant il y a cinq ans – lucides – ils se détestaient pour mourir, depuis quinze ans d’ailleurs ils ne pouvaient se supporter, depuis qu’ils s’étaient vus pour la première fois – et c’était leur douce moitié respective, décédée à quelques jours d’intervalle, qui temporisaient le chaos que créa l’union de leur seul enfant à chacun.

Les enfants des enfants, eux, franchissaient tour à tour les affres de l’adolescence, il y en avait quatre. Maman était depuis longtemps reine du foyer alors que papa venait de perdre il y a deux ans son travail à l’usine, laquelle ferma subitement et disparut sans lendemain.

«20 ans à puncher à heure fixe» – avant même que le coq ne se réveille, avec pour toute gratitude qu’un nuage de poussière et une toux incessante.

Le quotidien s’assombrissait de jour en jour, comme on quitte l’été pour entrer dans l’hiver. Papa ne touchait plus d’chômage, maman n’avait plus pour elle ces petites coquetteries qui révélaient sa féminité des beaux jours. Elle n’avait plus quatre enfants, mais six – certains soirs sept.

Dans le salon nos deux vieux regardaient en plein cœur d’après-midi des dvd pour enfants avec des éclats de rires qui donnaient envie de pleurer.

Cette maladie c’est de la science fiction !

Papa lui rentrait de moins en moins tôt, marchait de moins en moins droit – ne pouvant plus chercher consolation auprès de sa femme, il essuyait ses larmes entre les seins des danseuses du village voisin.

Bien sûr nos deux vieux avaient, heureusement, des éclairs de lucidité, mais ce n’était plus suffisant.

Les économies fondaient. Les petits avaient faim.

Un soir que papa rentrait de sa démarche maintenant titubante, il descendit au sous-sol, s’ouvrit encore une bière, s’affala sur le sofa, retira ses chaussures, fixa le vide, prit une longue gorgée de sa canette argentée, puis son regard s’attarda sur des livres d’enfants éparpillés sur le sol. Il en prit un qui attira son attention, posa sa bière, se secoua la tête pour se desennivrer, l’ouvrit et le lut.

Le petit poucet, de Charles Perrault.

Pas plus tôt le conte terminé, il prit une douche, se fit un café, puis alla réveiller sa femme alors que le soleil n’était pas encore levé.

Elle sursauta. Elle qui dormait déjà peu.

Il lui fit part de ses plans, ça faisait des mois qu’elle ne l’avait pas vu si entreprenant. Elle pleura, fut choquée, s’objecta, il pleura, on a plus le choix, elle se résigna et acquiesça d’un clignement de paupières à peine perceptible pour qui ne la connait pas. Ils s’enlacèrent et s’embrassèrent, choses qu’ils n’avaient plus faits depuis des ans, le tout en pleurant.

Le plan était simple, il consistait à emmener les vieux en promenade dans la forêt profonde environnante, histoire d’aller cueillir des champignons, se changer les idées, taquiner la truite de rivière, la belle mouchetée, puis de les abandonner alors qu’ils seraient bien occupés.

Seulement voilà !

Notre vieux, par hasard, alors qu’il allait se soulager dans le jardin, entendit tout.

Pas plus tôt de retour dans la chambre, il fit part du plan terrible de leurs enfants à sa compagne et conclurent aussitôt d’un contre-plan.

Je ferais dit-il réserve de pierres blanches que tu déposeras à mesure que nous avancerons, comme ça, quand ils nous abandonnerons, nous pourrons retrouver notre chemin.

Le jour venu ils partirent tous les quatre. On avait bien fait les choses, les cannes à pêche, les sandwiches, la bière, le soleil qui resplendissait.

Ils descendirent de voiture sur un chemin de terre éloigné et s’enfoncèrent dans les bois, ils marchèrent longtemps, très longtemps.

Devant une énorme talle de chanterelles, alors que nos deux vieux étaient à quatre pattes occupés à cueillir ce délicieux champignon, les parents se défilèrent.

Dans la voiture, il tourna la clé, sa femme lui donnait des coups en pleurant, en l’insultant, il pleurait aussi, il démarra.

Nos deux vieux continuèrent à cueillir les champignons jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus, puis ils s’assirent, soufflèrent, et remarquant l’absence de leurs enfants, ils se rappelèrent.

Un court moment passa.

Elle le regarda sans voix et se mit à pleurer.

–         Qu’as-tu ma Rosaline ?

Elle sortit de ses poches en sanglotant deux énormes poignées de pierres blanches.

–        J’ai oublié

Il la prit dans ses bras.

–        Moi aussi, j’avais oublié

La nuit venue, on entendit un loup hurler, puis d’autres – la meute entière – la lune était pleine – ils se collèrent l’un contre l’autre – puis la nuit les avala – la nuit les dévora.

La Mécanique du Bonheur

15 mai 2008

Je prends le temps de t’écrire… Ça fait partie de la guérison, il paraît.

À ton arrivée, tu ne me retrouveras pas à la maison.
Tu ne me retrouveras plus jamais.
Je t’ai quitté.
J’ai ramassé mes affaires, coupé le cellulaire, pis je suis partie. Comme j’aurais dû le faire y’a longtemps, trop longtemps…

J’peux ben te dire que je me suis trouvé un petit shack, pas d’électricité ni rien. C’est là que je vais guérir, c’est là que je vais t’oublier. Effacer ton visage de ma mémoire, laver mon corps de tes coups. Panser mes blessures. Sentir la douceur du vent, au lieu de tes grosses mains sales de mécanicien, qui me palpent ou me talochent.

Tu diras à tes chums que tu aurais dû mieux « corriger ta petite salope », encore, comme toutes les fois où Monsieur n’avait pas son bonbon au retour du boulot, comme toutes les fois où tu ne trouvais pas ton steak assez saignant. Bleu, c’est comment tu veux ton steak, et non pas ce que tu devrais faire apparaitre sur mon corps.

Tu ne m’aimes pas. Quand on aime quelqu’un, on ne le frappe pas.
Je ne t’en veux pas. Je m’en veux à moi, d’avoir enduré tes colères, trop souvent pour des riens. De ne pas être partie plus tôt. D’avoir eu envie d’en finir… De ma vie, de cette violence. De t’avoir donné une sorte de pouvoir sur moi, comme si je commençais à te croire quand tu me traitais de salope, quand tu me traitais de grosse, de bonne à rien.
Mais je ne te crois pas.
Et tu ne mérites pas.
Pas mes larmes, pas ma peine, pas ma pensée.
Tu ne mérites même pas d’être un souvenir.

À ton retour de la shop, j’aurai déjà roulé plus de huit heures.
J’me demande ben qui tu vas frapper en lisant ça, et je souris parce que ce ne sera pas moi.
Moi, je serai loin, et bien, et seule. Et lorsque guérira ce bras cassé, que ma peau aura retrouvé sa couleur de pêche et que le sang sera à jamais lavé, je t’oublierai.

Moi aussi, j’peux faire de la mécanique. Pour mon bonheur.

Sarah

Mémoire perdue, femme retrouvée

ST-PAULIN, QC, 10 juillet 2012 – Une femme de 66 ans a été retrouvée miraculeusement saine et sauve hier après-midi à 12km de son domicile, au sommet d’une montagne surplombant le lac Castor en Mauricie. Perchée sur la cime d’un arbre, la femme ne se rappelait plus comment descendre, et c’est ironiquement ce qui a permis à l’équipe de recherche de la repérer du haut des airs.

La retraitée avait été portée disparue par son mari dans la nuit de vendredi dernier. Elle avait laissé une note sur la table affirmant qu’elle partait marcher en forêt pour l’après-midi. Elle n’était pourtant pas revenue une fois la nuit tombée. Son mari a appelé les secours en panique peu après minuit, affirmant que son épouse oubliait de plus en plus de choses dans les derniers mois et que son refus d’aller consulter un médecin avait occasionné plusieurs frictions au sein du couple.  L’homme a dû être traité pour un choc nerveux.

La SQ affirme que la femme a été très chanceuse de s’en tirer, compte tenu du terrain accidenté, de la chaleur accablante des derniers jours et des nombreux ours noirs qui fréquentent le territoire. La femme, fortement déshydratée et affaiblie, a été conduite par hélicoptère à l’hôpital du Centre-de-la-Mauricie. Elle sera prise en charge, à sa sortie, par la Maison Claire Daniel de Sainte-Flore-de-Grand-Mère, qui offre aux personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer ainsi qu’à leur famille des services d’assistance, de répit et d’hébergement de courte ou de longue durée.