Kilt Satanique

Je suis né sur une île luxuriante, baignée par les eaux de l’Océan Indien. Je mène une vie tranquille, d’arbre en arbre. Je suis un acrobate agile, un prédateur patient et sournois. Je suis un animal de sang froid. Quand on me regarde, on ne me voit pas. Je fonds dans le paysage… J’ai toutes les couleurs mais un seul et même visage. Je suis si unique. J’ai l’air d’un bijou, oui, une belle broche colorée. Aucun insecte ne peut me résister quand je lui tire la langue. Mmmmm, viens par ici ma belle grosse sauterelle que je te croque… Au fond je suis un hypocrite. Tu crois que je suis caché, tu te crois à l’abri, pourtant je suis là, à trois pouces de ton nez. Je me suis déguisé en branche d’arbre, c’est pour mieux te manger ma belle.

Je suis vraiment le prince des lézards.

Un jour, cependant, on m’a fait une sale blague. Je me promenais incognito dans mon paradis subtropical, quand soudain, je vis au pied d’un arbre un objet mystérieux étendu sur les racines. Aussi bien dire un ovni. Visiblement, il n’avait pas sa place en cet endroit. C’était une pièce de tissu, un grand carré de lainage. Mais qu’est-ce que ça faisait là? Les motifs étaient compliqués, mais ma nature profonde me pousse si désespérément au mimétisme que j’ai voulu me confondre avec le tissu. Au début j’étais fébrile, enivré par le défi. Totalement captivé par ces couleurs inconnues, et ces lignes, toutes ces lignes qui s’entrecroisaient comme la carte géographique de ma folie. Malheur à moi, j’étais tombé amoureux d’un kilt.

Je ne suis plus tout à fait le même depuis ce temps. On m’a interné à l’asile des animaux, d’où je vous écris ces mémoires… Mon obsession de reproduire le kilt satanique me poursuivra jusqu’à la tombe. Je voulais être beau, carreauté de la tête à la queue, c’était mon désir le plus ardent… Mais il n’y a jamais eu de caméléons en Écosse. Maintenant, je sais pourquoi.

Vie de chien!!

Je me lève!! WAHOO!! quelle belle journée!!

Vite on réveille les humains!! WAHOO!! on mord les pieds, on saute sur le lit!!! WAHOO!! On se fait un fun fou!!

Les humains réveillés ont court un peu dans la maison, le temps qu’ils se préparent!! WAHOO!!!

C’est l’heure!! l’humain attache la laisse, et ouvre la porte!! WAHOO!! Je m’élance vers la porte et je traîne l’humain pas prêt derrière moi!!! WAHOO!!

Pleins d’odeurs!! WAHOO!! faut tout sentir!!

Plein de choses à voir!! WAHOO!!

Tiens, un autre chien! WAHOO!! je veux aller le voir!!!! j’aboie un peu et je tire de toutes mes forces sur la laisse!!

L’humain tient bon, nous voila de nouveau à la maison! WAHOO!!

Je me précipite à l’intérieur et je court encore un peu!! WAHOO!!

On me donne un os pour me calmer un peu! WAHOO!!!

Les humains quittent pour la journée! J’ai la maison à moi seul! WAHOO!!

Première destination, le lit des humains pour y déguster mon os!! WAHOO!!!

J’en profite pour faire un petite sieste!! WAHOO!!

Au réveil, je me précipite dans la maison pour inspecter!! WAHOO!! des petites miettes sous la table!!

Je cherche d’autre nourriture humaine qui pourrait être à ma porter!! WAHOO!! le facteur arrive!!! j’aboie pour lui dire bonjour!!

WAHOO!! je passe quelques heures devant la fenêtre à regarder les va et viens!! WAHOO!!! mes humains sont de retours!!

Je me précipite vers la porte d’entrée et je saute, et j’abois pour leur dire que je suis content de les revoir!! WAHOO!!!

C’est l’heure!! l’humain attache la laisse, et ouvre la porte!! WAHOO!! Je m’élance vers la porte et je traîne l’humain pas prêt derrière moi!!! WAHOO!!

Pleins d’odeurs!! WAHOO!! faut tout sentir!!

Plein de choses à voir!! WAHOO!!

Tiens, un autre chien! WAHOO!! je veux aller le voir!!!! j’aboie un peu et je tire de toutes mes forces sur la laisse!!

L’humain tient bon, nous voila de nouveau à la maison! WAHOO!!

Je me précipite à l’intérieur et je court encore un peu!! WAHOO!!

L’heure du souper!! WAHOO!! j’engouffre rapidement mes croquettes!!

La soirée est tranquille, je me prélasse au pieds de mes humains!! WAHOO!!

Je me fais brosser de tout mes cotés!! WAHOO!!

C’est l’heure de dormir!! WAHOO!! une autre belle journée qui s’achève!!

C’est ça une vie de chien!! WOUF!

 

 

Birdy

Je suis un oiseau et je me décline en d’innombrables espèces

Je partage avec toutes certaines particularités

L’amour du voyage

J’aime les bords de mers ensoleillés, les longues journées d’été à planer, plonger dans l’eau salée, me nourrir de petits poissons dorés et me faire sécher les ailes au sommet du mât d’un yacht d’un richissime anglais

J’aime ce qui brille – je suis un peu bling bling

Mais c’est moi le véritable roi du sushi

Quand je m’ennuie ou que je suis contrarié, je chante – je pousse des cris colorés

L’automne je fuis le bruit des canons – je redoute le plomb qui vient gâcher mes après-midi à picorer dans les champs de blés dorés des épis encore gorgés et abandonnés

J’aime l’ivresse

Tournoyer, piquer, me laisser posséder par les vents – chauds

Mais par-dessus tout

J’aime la liberté, et

Quand je vois d’en haut l’Homme – ainsi asservi par lui-même – je m’empresse de prendre de l’altitude – par crainte de contagion

Je vole alors sur le dos – je regarde les nuages – je regarde la lune – y a-t-il des oiseaux sur la lune ?

Le ciel lui n’a pas encore de frontières – mais déjà des espaces aériens

De nuit, de jour, je vole – je vois ce que personne ne voit – ce que personne n’a vu – je vois cette Terre qu’on gâche

Je vous le dis – de génération en génération – nous sommes des témoins privilégiés – nous avons ce recul nécessaire – ce que les anglais appellent The Big Picture – et il n’y en a qu’un – je vous l’assure – il n’y a vraiment qu’un seul ennemi ici bas.

Pachat

Lèche. Lèche. Lèche. Lèche. Lèche. Étire.

Dors.

Étire. Lèche. Lèche. Lèche. Lèche. Marche.

Bois. Lèche. Lèche. Lèche. Monte. Couche. Étire. Lèche. Lèche. Lèche.

Dors.

Étire. Marche. Mange. Étire. Couche. Lèche. Lèche. Lèche. Lèche. Lèche. Lèche. Lèche.

Dors.

Une faim de loup

J’entends le vent siffler dans mes oreilles alors qu’il glisse à toute vitesse le long de mon corps; mes ailes coupent l’air au couteau, je les replie contre moi et je sens mes plumes frémir au bout, lissées par la force du piqué, tandis que je continue de foncer tel un obus, vers le sol, à près de 300km/h, le regard vissé sur un lièvre aventureux sorti tout bonnement de la forêt pour batifoler dans le champ question voir si la mort, peut-être, ne s’y trouvait pas.

Ah ben tiens! Ce n’est pas la première fois qu’il me nargue, celui-là! Je le reconnais. Je lui avais arraché une partie de l’oreille gauche la première fois que je l’ai attrapé… Il se débattait trop dans mes serres, il a réussi à se libérer (bien entendu j’ai, depuis, révisé ma technique d’accrochage) bref quand je suis allée me percher au nid il ne me restait plus qu’une petite bague de chair autour de la griffe. Délicieux petit bout d’oreille duveteux, soit, mais cet amuse-bec m’a salement laissé sur mon appétit, et ça m’a, surtout, mis en rogne pour le reste de la journée, d’autant plus que les petits n’arrêtaient pas de piailler. Vous saisissez.

Le pauvre. Il ne sait pas ce qui l’attend. Ça commence à sentir la panique à plein bec. C’est clair qu’il m’a repérée. Il détale. Il zigzague. S’il pense me leurrer, il se fourre la patte dans l’oeil. Mais qu’est-ce qu’il a à s’affoler comme ça? Ça ne sert plus à rien, boule de poils; allez, fige! Plus que quatre cents mètres encore avant de l’assommer violemment de mes poings serrés. Plus que quelques secondes avant la mise à mort. Adieu, petit lapin, adieu!

Mais qu’est-ce que… mais d’où est-ce qu’il sort, ce loup de merde!!!!

Je déploie mes deux ailes sauvagement pour freiner d’urgence (bordel un peu plus je me brisais les os) et après un virage en épingle je remonte en coup de vent me percher sur la cime du grand pin qui surplombe le pré. Le coeur encore battant je m’y pose, frustrée du bec aux griffes, les yeux plein de fiel. Le foutu loup me défie, ses yeux malicieux plantés dans les miens, MON lièvre ensanglanté pendant (mollement) entre ses crocs blancs qui commencent à rougir. De toute leur envergure j’ouvre mes ailes et je les secoue, je glapis de rage, j’en tombe presque, faut que je me rattrape. Sans sourciller, le salaud se met à trotter vers la forêt, filant doucement, sans s’inquiéter, entre les plants de blé.

Je me lance dans le vide puis je bats vigoureusement des ailes. Rapidement je décolle grâce à un courant d’air qui me fait monter sans forcer vers le ciel. Je vais me laisser planer encore un peu, paresseusement, je trouverai bien autre chose.  Je ne vais pas me mettre en rogne cette fois-ci… J’ai déjà planifié ma vengeance, et elle n’en sera que meilleure, maintenant que mon loup a muté en voleur.  Il ne paie rien pour attendre, celui-là.  Sa femelle attend des petits, ça se voit…

Et j’ai une faim de loup, tout d’un coup.  Une sale faim de loup.

Melolontha melolontha

J’ai commencé dans la Terre. Serré dans le tricot de Sa matrice, là où il fait humide et chaud. Bercé par le rythme de Sa respiration lourde. En harmonie avec l’univers.
J’étais bien.

Elle m’a fait connaître l’extase, celle d’exister purement et simplement, celle d’embrasser le savoir en un battement de cœur. La certitude. Dans cet état larvaire, je n’ai jamais connu le doute, je n’ai jamais connu la peur.
J’étais bien.

Et parce que j’étais bien, parce que j’étais sûr, parce que je n’avais pas peur, j’étais prêt pour ma sortie. Je Lui ai promis de faire de mon mieux.
C’est là que les choses se sont gâtées.

Bien sûr, comme tout le monde, je n’ai qu’une seule raison de vivre : la perpétuation de l’espèce, la reproduction. Pas pour assouvir le simple désir de plaisir sexuel, mais parce que l’écosystème a besoin de moi pour préserver son équilibre fragile. J’assume humblement mon rôle de maillon d’une chaine qui se mord la queue, je suis là pour contribuer à l’ordre des choses, pour faire ma part. C’est donc dès ma naissance à l’air libre que je suis parti en quête de celle qui m’aiderait à valider mon existence.

Eussé-je été doté de mains et de pouces, j’aurais sans doute procrastiné en chemin. J’aurais probablement collaboré à la rédaction d’un blogue, ou gratté la guitare. J’aurais sûrement texté mes amis pour aller prendre une bière à la fin d’une dure journée de labeur, un vendredi soir, dans l’espoir de retrouver ma collègue, celle qui enlève ses sandales sous son bureau en poussant adroitement la bride à l’aide de son orteil. J’aurais repensé à l’ongle vernis rose fuchsia, j’aurais fantasmé sur l’après 5 à 7 en sirotant mon houblon fermenté, je l’aurais peut-être ramenée chez elle, peut-être pas, en tout cas, je n’aurais pas fait d’enfant ce soir-là, parce que quand on a des pouces, on peut mettre un condom, ou se payer des pilules contraceptives. Quand on a des pouces, les priorités changent.

Certains pensent que c’est là toute la différence entre l’homme et l’animal. J’en pouffe. C’est surtout les humains qui disent ça, évidemment, ça leur donne une excuse pour ignorer l’essentiel.

Bref.

Je devais féconder une femelle, et vite, car toute perte de temps augmente les chances d’échec. On a tendance à sous-estimer l’incidence des voitures qui déboulent de nulle part, par exemple. J’en sais quelque chose, mon oncle Maurice a fini dans la calandre d’une Mazda 3.

Je m’étais installé sur un brin d’herbe au soleil, histoire de faire le plein d’énergie et de prendre entièrement possession de mes nouveaux membres. Mon exosquelette luisant de son récent flirt avec l’humus avait attiré l’œil d’un chat – déjà, les choses se compliquaient pour moi. Vous voyez, ça ne prend pas de temps. Heureusement, je perçois les mouvements 12,5 fois plus vite que le félin, si bien que je réussis à l’éviter, et pas qu’un peu. Facilement 28 centièmes de seconde avant que sa patte ne termine sa trajectoire, ha ! La première fois que j’utilisais mes ailes, en plus.
Enfin, tout ça pour finir embroché par un corbeau six mètres plus loin.

Voilà comment j’en suis arrivé là. Dans mon agonie, je profite de la vue : sous moi, le monde défile. Tous ces humains qui s’activent… on dirait des fourmis.

Le nid n’est plus très loin, j’entends les oisillons piailler. J’ai la consolation d’achever ma courte vie dans le gosier d’une autre espèce. J’aurais fait ma part, j’aurais concouru à la Grande Mécanique. Mission acc-

–        » MAIS TA GUEULE ! croasse Ginette en achevant le hanneton d’un coup de bec. Chuis tannée de ces bestioles qui pètent plus haut qu’le trou. Non mais tu l’as entendu ? Ça faisait à peine 30 secondes qu’il était sorti de terre quand j’lai cueilli et y m’conte ses mémoires ! ‘J’ai un grand dessein à accomplir, moi !’ Moi-moi-moi, je-je-je. Nan mais franchement, pour qui y s’prend ? Un nuisible qui ruine le potager, en plus ! On aura tout vu !

–       Calme-toi, Ginette, tu vas faire pleurer les petits.

–       Ouais, t’as raison. Tiens, en parlant des p’tits, ramasse-moi celui qu’est tombé du nid, j’ai un deal avec le chat. «