O.V.N.I.

Depuis peu, j’ai un caillou dans le cerveau. Je ne me souviens pas comment il est arrivé là. Quand je ferme les yeux, je peux le voir dans ma propre tête. Il est rouge, il brille, et quand il tourne sur lui-même, des rayons lasers se répercutent contre les parois de mon crâne. C’est comme si mon cerveau était devenu une discothèque. Je n’aime pas mon caillou. C’est un objet violent non identifié.

Je n’étais jamais agressive, avant la naissance du caillou. Je pique des crises maintenant. J’insulte des inconnus, dans le métro, dans la rue. Je crie. Les crises de colère arrivent sans raison, sans prévenir, à tout moment. Alors je deviens Madame Hyde, et je casse tout autour de moi. Mes amis ne me reconnaissent plus et ne veulent plus me voir. Je peux les comprendre. Mais je ne comprends pas le caillou.

Il y a sûrement un lien avec la mésaventure que je m’apprête à vous raconter. Une nuit je revenais d’un bar avec mon ami Mathieu. Nous marchions dans la ruelle, lui pour s’en aller à la maison, moi pour prendre le bus de nuit. À un moment il est allé dans un coin obscur pour pisser. Moi j’attendais qu’il ait fini, je trouvais ça long. Il y a eu un coup de vent chaud, un flash de lumière orangée, puis un homme immense est apparu, comme ça, de nulle part. L’homme le plus grand que je n’avais jamais vu. Il devait bien mesurer trois mètres et demi. Je me suis dit que c’était à cause de la nuit qu’il paraissait si grand. C’était sans doute une illusion d’optique. Mais il avait aussi la peau grise, vraiment très grise, et recouverte d’une sorte d’acné bizarre…

Je recule de deux ou trois pas devant le géant qui ne bouge pas et ne dit rien. Je m’approche du coin où Mathieu se soulage. J’ai très peur.

-Mathieu? dit alors l’homme. (Il porte des verres fumés opaques, mais je sais que c’est moi qu’il regarde.)

-Vous cherchez Mathieu? Il… il n’est pas ici.

-Vous êtes Mathieu.

Je suis stupéfaite qu’on me prenne pour Mathieu. Je ne suis même pas un homme.

-Moi? Euh… moi je suis Marie.

-C’est ce que je disais. Mathieu.

-Non, non, c’est un malentendu, moi je suis Marie. Ma-Rie.

-Un malentendant? Vous croyez que j’entends mal?

-Non non, mais vous voyez peut-être pas très clair, je ne suis pas Mathieu.

-Ne me racontez pas de mensonges, Mathieu.

-Puisque je vous dis que…

-Vous devez venir avec moi, Mathieu. Vous avez été choisi.

-Quoi? Mais non, puisque je vous…

Je n’ai pas eu le temps de finir. Il y a eu un autre flash de lumière orangée, un autre coup de vent chaud qui a tourbillonné autour de moi, et j’ai hurlé « Mathieu!!! » et j’ai vu du blanc, que du blanc. Après, je ne me souviens de rien. Je suis revenue à moi une fraction de seconde plus tard, dans la ruelle.

-Mathieu!!! Mathieu!!!

-Qu’est-ce que t’as à hurler comme ça? m’a alors dit Mathieu en rezippant son pantalon. Arrête, tu vas réveiller tout l’monde!

-T’as vu l’homme? Le grand homme gris avec de l’acné bizarre?

-Hein? Qui ça?

-T’as rien vu, rien entendu?? Il te cherchait… Il m’a pris pour toi!

-T’as trop bu, Marie…

*

Me voilà à l’hôpital, maintenant. J’ai perdu conscience sur le trottoir après une crise d’hystérie particulièrement violente. Un accès de colère dirigé contre qui? Je ne peux m’en souvenir. J’espère que je n’ai blessé personne.

-Nous vous avons examinée, mademoiselle… Vous avez un caillot de sang dans le cerveau.

-Un caillou?

-Oui, un caillot…

-Je le savais…

-Nous allons tenter de vous opérer, mais vos chances de survivre sont minces… D’ailleurs, c’est un mystère si vous êtes toujours vivante. Ce caillot aurait dû vous tuer en quelques minutes…

Merci pour la franchise, docteur.

Mathieu est venu me voir à l’hôpital. Quand je l’ai regardé, j’ai vu un caillou dans sa tête. Un caillou bleu. Il avait l’air si triste, si accablé… Je ne l’avais jamais vu dépressif… En temps normal, il m’aurait fait rire, il m’aurait dit que j’allais sortir demain, en pleine forme! Comme avant…

Ils ont dû le prendre lui aussi, mais je ne sais pas comment. Peut-être ont-ils réalisé leur erreur et sont revenus pour lui? En fait je ne sais plus quoi penser! Où suis-je? À l’asile sur Terre, ou dans leurs laboratoires aux confins de l’Univers? Suis-je folle? Pourquoi les cailloux, pourquoi nous? Je suis sur la table d’opération et le chirurgien me triture le cerveau. Quand il touche au caillou avec son scalpel, une grande explosion rouge survient. Après, il n’y a plus rien. Suis-je morte? Le monde entier est-il mort avec moi? Était-ce un transmetteur ou une bombe? J’ai trop de questions et aucune réponse… Triste situation.

J’ai été kidnappée par l’extra-terrestre reptilien le plus bête de sa colonie. J’en ai de la chance.

Conversation

– T’as fait quoi???

– Ben… C’est pas ça que tu voulais?

– Je sais pas sur quelle planète que tu vis pour penser que je voulais que tu fasses ça!!

– Ben là, hier tu me disais : « j’aimerais  ça que quelqu’un lui dise…. » faque je lui ai dit…

– Hier j’avais une bouteille de vin dans le corps pis je disais ben des affaires, jamais pensé que tu irais lui dire ça.

– Ben… moi j’ai pensé que c’était ça que tu voulais.

– Fuck, de quoi j’vas avoir l’air maintenant?

– Tsé ça va peut-être pas être si pire…

– Franchement, tu t’entends-tu?? À sa place tu penserais quoi?

– Ben….

– Aweye dis-le!

– Ben… je penserais surement que la fille c’était pas vraiment un éclair.

– Voilà!! c’est exactement ce que je disais…Pis en passant on dit une lumière, la fille c’est pas vraiment une lumière… un éclair, ca veut rien dire.

– J’m’excuse, c’pas ça que je voulais, je pensais vraiment que c’est ce que tu voulais…. C’est juste un malentendu…

– Ouain, anyway, y’a pu grand-chose qu’on peut faire hein!

Un amour impossible

Les deux familles les plus influentes du petit hameau qu’on appelait Condom étaient en froid depuis des mois

Une rencontre organisée sous le platane de la place du village avait pour but de dénouer cet imbroglio et de rétablir les faits – mais rien n’y fit – je vous laisse écouter et juger par vous-même

Mais d’abord un peu de contexte

Deux familles d’agriculteurs depuis la nuit des temps rivales

Maurice à la tête de la première gagna au gros lot l’été dernier, une cagnotte comme il ne s’en était jamais vue, des quintaux et des quintaux d’euros. Du coup il délaissa son travail à la ferme pour réaliser un vieux rêve, d’abord entretenu par sa mère, jadis par sa grand-mère, un rêve d’aristocratie : celui d’apprendre à lire, à écrire et à bien perler, comme seuls savent les gens de la grande ville.

Cependant, malgré tous les efforts entrepris, les mots nouvellement appris se bousculaient à la sortie et lui parvenaient parfois trop vite de la tête à la bouche

Comme les nouveaux riches, il en disait parfois trop pour épater la galerie

Fernand, lui, n’avait jamais ouvert un dictionnaire de sa vie, il continuait à fourrager la terre de ces gros bras, de ces grosses mains

Il trouvait ridicule cette lubie de Maurice, qu’il trouvait à la limite perverse, tant il ne comprenait plus ce que son ex-copain d’enfance lui racontait

Les faits : Le garçon de Maurice entretenait des relations d’écuries avec la fille de Fernand. Les rumeurs allaient bon train au village

D’où le froid

D’où la rencontre sous le platane

Mon garçon aime votre fille dit Maurice

Ma fille doit pas voir ton gars ! j’la promets à un autre !

Vous le lui avez dit

Hein !

Tu lui as dit !

Non !

Et alors !

Et alors quoi !

Il aurait fallu qu’elle le susse !

Fernand fronça les sourcils, grimaça, grogna et mit son poing sur la gueule de Maurice dont les lunettes se cambrèrent de douleur pour échouer en plein centre de la fontaine du village

Les discussions sont depuis rompues entre les deux clans

Roméo et Juliette, eux, pour leur plus grand bonheur, continuent de folâtrer en secret dans la paille

Les Mercredis

Comme tous les mercredis, Marcus rejoignait Simone à la sortie de son boulot. Ils avaient pris cette habitude, plusieurs années plus tôt, lorsque Marcus avait changé d’emploi. Attentionnés et amoureux, ils allaient souper dans un nouveau restaurant chaque semaine, découvrant toujours de nouveaux plats, de nouvelles épices et encore bien des côtés cachés d’eux-mêmes. Ils prenaient le temps de goûter la vie. Dans toutes ses formes et couleurs.

Alors Marcus marchait, le guide Resto-Voir en main, d’un pas léger et serein. Le sourire plein la gueule, il retrouvait sa douce tout en se promettant une soirée de rêve.

Simone fumait tranquillement. Elle vit Marcus et lui sourit en allant à sa rencontre.

-Salut!, dit-elle en l’embrassant, comment tu bas?
-Ha ha ha ha! Comment je bas? Je bas très bien et toi? T’as passé une belle journée?

Marcus, si léger, passait ses mains dans les cheveux de sa femme, les lissant vers l’arrière. Il faisait ce geste tous les jours, pour être sûr que le bleu des yeux de Simone brillait encore. Des fois, juste parce qu’il l’aimait.

Le visage de Simone se décontracta.

-C’est quoi ton affaires de bas?
-Hé hé, j’sais pas, c’est toi qui a dit ça.
-N’importe quoi! On mange où?
-J’pensais au Garde-Manger…
-Ah! Mon rêve!

Tout en se dirigeant vers la Volvo 144, Simone glissa son bras sous celui de son amoureux.

-Quelle journée de pus! Mireille n’arrêtait pas de parler de son pépé, pis la nouvelle a renversé sa tasse de pâté sur mon dossier spatial.

Marcus arrêta de marcher.
Simone, deux pas plus loin, se retourna.

-Quoi, qu’est-ce que j’ai mis?
-Trésor, ça va pas du tout…
-Qu’est-ce qui bas pas?
-Tu me niaises-tu? C’est comme pu drôle?
-Ben voyons, Marc, te biaiser avec quoi?
-Ha ha ha ha, ben non, Sim, ça va. Oublie ça, j’pense que j’ai bu trop de café… Viens t’en chanceuse, on va se régaler!

Marcus ouvrit la portière du passager et la referma derrière sa douce. En faisant le tour de la voiture, il enleva quelques feuilles sur le capot et en garda une qu’il trouvait particulièrement jolie. Il s’installa derrière le volant et regarda à nouveau la feuille d’un rouge vif. En la tendant vers Simone, il dit

-Elle est belle, hein? C’est pour toi.

Simone l’embrassa.

-J’ai tellement nain, Marcus!
-On va aller manger.
-J’vais faire une p’tite veste. Réveille-moi…

Marcus mis le contact. Il appuya sur le play de son Ipod, et baissa le volume des haut-parleurs. Les Cyborgs jouaient  Dancy. Marcus se dit que tout allait bien aller. Que ça allait se régler. Il démarra enfin, après une grande respiration.

Tout en essayant de se convaincre qu’il prenait la bonne décision, il prit la main de Simone. Tel un mantra, il se répétait ces quatre petits mots dans sa tête, « ça va bien aller, ça va bien aller, ça va bien aller»… Marcus, serrant un peu plus fort la main de Simone, lui murmura

-Ça va vient pallier…

et se dirigea directement à l’hôpital Notre-Dame.

La guerre de paons

Louis venait d’arriver à l’entrepôt et il était un peu stressé. Ce matin-là, il devait partir sur la route avec un gars qui excellait depuis longtemps dans le vol de blondes. En vrai Don Juan, Jean avait conquis le coeur de chacune de ses conquêtes pendant qu’elles partageaient le lit de leur chéri. La plupart de ses collègues jalousaient son audace, mais aucun n’aurait osé le lui avouer. Certains rêvaient pourtant, la nuit, qu’ils se mettaient comme lui à courtiser ces belles femmes en couple qu’ils connaissaient et sur lesquelles ils fantasmaient en secret. Mais y’en avait qu’un comme lui, admiré silencieusement, et détesté fraternellement.

Par respect pour leur honneur et pour leur blonde, ses collègues gardaient comme des chiens soumis leurs queues bien basses entre leurs jambes. Ils étaient tous en couple, alors ils le tenaient à l’oeil. Aucun vol n’avait encore été perpétré au bureau, mais pas question de se faire jouer dans le dos, pas question de perdre leur honneur, et surtout, surtout – pas question de se faire voler leur blonde.

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La blague du lundi (suivi de Échec et Maths)

C’est l’histoire d’un gars qui voulait une grosse mite.

 

 

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J’étais assise à la lourde table en chêne massif de la salle à manger. Je venais de passer un sale quart d’heure pour avoir oublié mon livre de maths à l’école et la contrariété m’avait fait monter les larmes aux yeux. Ma mère, qui avait décidé de prendre les choses en main, avait appelé une voisine, avait pris en notes l’énoncé du problème de maths (devoir à faire pour le lendemain), puis s’était installée à côté de moi sur le banc.

– « Si j’achète deux bouteilles de jus d’orange à 1 franc l’unité, deux boites de thon à 2 francs l’unité et neuf saucisses sèches à 4 francs l’unité… Peux-tu me dire… Petit tas. Quel sera le prix des deux bouteilles de jus d’orange? »

Je la regardais, interloquée.

– Je comprends pas.

– Si j’achète DEUX bouteilles de jus d’orange à UN franc l’unité, DEUX boites de thon à DEUX francs l’unité et NEUF saucisses sèches à QUATRE francs l’unité… Petit tas… Quel sera le prix des deux bouteilles de jus d’orange?

Voilà qu’à la honte d’avoir oublié mon livre de maths s’ajoutait la frustration de l’incompréhension. Qu’est-ce que c’était que ce petit tas? Un petit tas de quoi?

– Je comprends pas le petit tas, lui fis-je, le front plissé par l’angoisse naissante de ne pas être à la hauteur du problème.

Et ma mère, qui en rajoutait en plombant les chiffres d’une emphase exaspérée, prolongeait l’agonie en répétant  l’énoncé, encore et encore. Elle articulait comme si je souffrais de difficultés auditives. Mes joues étaient en feu et mon QI fondait à mesure qu’elle soulignait mon incompétence.

– Si j’achète DEUX bouteilles de jus d’orange à UN franc l’unité, DEUX boites de thon…

Et toujours, le petit tas revenait, me plongeant dans un abîme de perplexité.

Dans la famille, on persévère. Les DEUX, les QUATRE, les UN étaient soulignés, puis encadrés, puis bombardés de flèches avant de se faire souligner de nouveau. (Mais toujours rien sur le fameux petit tas.)

Je ne souviens pas combien de fois elle a du reprendre l’énoncé du problème – assez pour achever tout semblant de patience – et j’éclatai finalement en gros sanglots de petite fille seule au monde dont la mère avait oeuvré de connivence avec le livre de maths pour lui prouver qu’elle était bonne à rien.

L’énigme du petit tas a fini par débloquer (sans doute par l’introduction d’un « petit B », ce qui n’a pas nécessairement amélioré mon estime de soi sur le coup). Aujourd’hui, par contre, chaque fois que j’y repense, l’anecdote déclenche chez moi un gloussement amusé peu élégant.