Le marché aux pu*es

Si Sarah se souvient de Tancrède, un berger comme les autres, c’est parce qu’il lui a refilé des puces une fois. Une terrible histoire qui s’est propagée comme une infection jusqu’aux oreilles de Tom, son principal partenaire de jeu, aussi pris de puces par ricochet.

Par-dessus tout, Sarah préfère la course. Après n’importe quoi. Et en toute compagnie. C’est une lévrière sociable et enjouée. Elle n’est pas exclusive. Les balles et les branches se ressemblent toutes à ses yeux. Est d’avis qu’il faut profiter de chaque élan. Aime à croire qu’on peut tout échanger.

D’un naturel dalmatien, impulsif et orageux, Tom a toujours juré que s’il croisait ce Tancrède un jour, il lui garderait un chien de sa chienne. N’est pas d’humeur à se gratter. N’aime pas partager non plus. Semble complexé par ses taches.

Mais c’est qu’en se tenant au parc à chien, c’est toujours les mêmes. Impossible de réserver. On va et vient comme dans un moulin. Et c’est alors qu’un jour, prévisible vous me direz, Tom tomba sur Tancrède..

Breloques et compagnie

Si Sarah se souvient bien des conseils de sa mère, elle devrait bien s’en tirer lors de son entrevue.

Antoine venait d’écrire cette première phrase, mais il n’était pas satisfait. Il avait la tête ailleurs. Il pensait à plein d’autres choses mais pas à ce qu’il devait écrire. Entre autre il devait aller aux puces. Il avait donné rendez-vous à son ami Tom qui avait le don de dégotter des perles dans le fouillis des breloques, tableaux peints par des amateurs et autres meubles d’une autre époque. En fait il n’avait pas l’intention d’acheter quoique ce soit: c’était de la recherche de terrain en prévision d’une idée un peu folle qu’il avait en tête.

Antoine était médusé par l’obsession avec laquelle certains cherchent jusqu’à plus soif le petit quelque chose dont ils n’ont pas vraiment besoin mais qu’ils achètent quand même. On ne sais jamais, ça peut servir disent-ils. Tom était un peu de ce type. Et il était simplement trop fascinant à suivre, comme une télé-réalité dont on ne peut décrocher.

En déambulant parmi les allées Antoine pensa au texte qu’il devait écrire dont il n’avait encore que la première phrase. il ne savait trop comment poursuivre. Il suffisait qu’une idée surgisse, juste une. Le découragement le gagnait lentement jusqu’à ce moment, trop beau pour être vrai, où Tom tomba sur Tancrède.

Le cadre

Si Sarah se souvient bien, ce cadre avait été déniché au marché aux puces. Sarah s’était mise dans la tête qu’elle dénicherait une perle rare dans ce ramassis de cochonneries. Après avoir passé un petit vendredi tranquille à la maison à se rassasier de ces émissions où des gens (normaux) se ramassait de petites fortunes en achetant et revendant des objets trouvés dans des enchères, entrepôts et marchés aux puces. Elle avait été prise d’une folle envie de faire la même chose. Donc à la première heure le samedi matin, elle avait fait près d’une heure de route pour aller dans un marché aux puces à ciel ouvert sur la rive-nord. Elle avait décidé d’inspecter chacun des étalages pour trouver l’objet qui la rendrait riche. Après quelques rangées, à suer sous le soleil, elle avait commencé à perdre espoir lorsque son regard se posa sur un cadre. Après l’avoir examiné de tout coté, elle avait feint ne pas être intéressé tant que ça et s’était mise à négocier. Au bout d’une vingtaine de minute, elle partait heureuse avec le cadre sous le bras. Son porte-monnaie plus léger d’une centaine de dollars.

 

Plus tard, Sarah blâma la chaleur, le manque d’hydratation et les émissions de télé à la con de lui avoir fait acheter quelque chose qui ne valait absolument rien. Elle s’était cependant entêté d’accrocher sur le mur ce cadre sans valeur. Après cinq ans, son conjoint Tom réussi à la convaincre de se débarrasser de cette horreur. C’est ainsi qu’en allant le porter sur le bord du chemin, Tom tomba sur Tancrède.

Un rare Tancrède de Dorion-Sasseville de La Roche Effritée, 1954 !

Si Sarah se souvient bien, il faut tourner à gauche sur le chemin Beattie pour arriver à ce « fameux » marché aux puces.  Un Vrai !  Un de campagne !  Un avec de beaux trésors jamais découverts par personne d’autre qu’elle !

De vieux meubles bien sûr mais aussi des oeuvres d’art dissimulées derrière des peintures à numéros, des courtepointes servant à emballer les cochonneries supposées valoir leur pesant d’or.

Sarah est accompagnée cette fois par Tom.  Il a parfois un pif assez incroyable.  C’est lui, l’été dernier, qui a découvert une authentique jarre à biscuits McCoy, de celles datant du début de la série !  Aujourd’hui elle espère encore un trésor abandonné, gisant sur une table « hirsute ».  Son flair à elle s’oriente plus vers les tissus ou les toiles de maîtres cachées sous les monceaux de babioles.

Donc, selon leur plan, ils survoleront le tout ensuite ils scruteront plus attentivement ce qui semblera intéressant … en espérant ne pas rencontrer de compétiteurs !

À peine ébauché leur premier tour de piste … Tom tombe sur Tancrède !

Flea market crush

Si au moins Sarah se souvenait de lui. Il y a bientôt quinze jours qu’elle cherchait son chat. Elle lui en avait parlé en premier, avant même de lui dire son nom, en se promenant dans les allées du marché aux puces. Un énorme chat tigré répondant au nom de Tancrède. Toutefois, bien que lui et Sarah étaient nouveaux voisins, Tom ne l’avait encore jamais vu. Il lui dit que c’était la bonne place pour retrouver un chat, le marché aux « puces ». Elle avait ri poliment.

Cela faisait maintenant trois semaines qu’elle avait emménagé dans l’immeuble et Tom, bien qu’elle l’aie croisé souvent au marché où il vendait des tapis persans, elle le regardait toujours avec surprise, comme si elle ne le reconnaissait pas du tout, même s’il lui avait déjà vendu, et livré, déjà quatre tapis dont elle ne semblait pas se rappeler qu’elle avait acheté le même modèle quelques jours auparavant. Il avait aussi passé plusieurs heures, après le travail, à chercher l’animal avec sa maîtresse qui affichait un demi-sourire étrange. Tom la soupçonnait de souffrir d’une obscure maladie qui fait perdre la mémoire, qui sait, peut-être elle n’avait même pas de chat!

N’empêche, Sarah était bien jolie, et Tom profitait de l’occasion, qui se répétait au trois jours environ, tout en cherchant le matou -présumé imaginaire- de la belle, pour tester ses charmes sur son amnésique voisine.

Il se disait qu’il aurait le temps de la séduire au moins dix fois avant qu’elle se rende compte que, soit elle n’avait jamais eu de chat, à moins qu’elle aussi, testait, mais d’une plus que troublante façon, ses charmes sur le pauvre Tom qui s’efforçait de ne rien laisser paraître du doute qu’il avait tant qu’à l’existence du félin ainsi que la passion pour les tapis persans de Sarah.

Il venait de fermer la porte de son appartement et s’apprêtait à descendre pour aller la rejoindre en se disant que si ça continuait comme ça il allait devenir fou, qu’un lacet détaché le fit trébucher, dégringoler l’escalier, et c’est là que Tom, tout éberlué, tomba sur le-plus-gros-chat-presqu’invisible-du-monde, Tancrède.