64e thème

Thème :

Le masque

Contrainte:

le texte ne doit contenir aucune négation.

 

Nous souhaitons la bienvenue à trois nouveaux auteurs cette semaine: Isa, Andrée et Sylvain! On a hâte de vous lire!

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Calvaire

Bon dieu, j’angoisse, je dois me travestir sans négatir.

Qui a eu cette idée de maudite soirée masquée?

Je suis vide mais assouvie moi. Pas du tout l’envie d’entrer en contact avec mon imaginaire. Il me saoule à chaque fois. Pas le meilleur, pas eu le choix. Je suis née avec une vieille fantaisie finie depuis belle lurette. Du vieux temps qui passe et repasse.

Je ne veux pas, je n’ai jamais voulu. Je n’ai pas l’ambition de réveiller des yeux avec ma gueule, de danser non plus. Je veux gâcher Noël. Je veux haïr. Je ne veux pas de règles.

Je pourrais juste ne pas y aller, ou je pourrais être rêche enfin. Enfin moi dans ma totale et chère insignifiance. Passer dans le beurre en délice. Faire une moue molle désenchantée, comme un enfant pas fou du roi. Je serais comme au-dessus des affaires, un papier glacé.

Non, si je fais ça ils me le diront. J’attirerais l’attention plus que moins et je donnerais soif de me comprendre. Je me démarquerais par mon démasquement.

Je suis prise au piège. J’ai du mal à m’aligner, je vais vomir.

Pardieu je m’élance, je me mets un sac sur la tête et je me le serre autour du cou. Ce sera ça, un point dans ma ligne, un ne pas de plus dans mon texte.

Me font chier les contraintes.

 

Et Psy…

Je suis assis sur une chaise en bois au beau milieu d’un vestibule au carrelage trop froid – les doigts croisés sur mes cuisses je fixe le mur derrière une secrétaire au chignon vertigineux

En fait mes yeux ne font qu’aller du mur à la secrétaire et de la secrétaire au mur

J’attends stoïquement

Elle semble terriblement imprégnée par ce qu’elle fait – elle fixe l’écran de son ordinateur – elle tape – lit – réagit

Je continue de découvrir le mur derrière elle – couvert de masques africains – mongols – amérindiens

1000 visages me dévisagent

J’ai les mains soudainement moites

Et l’autre – elle tape

Elle envoie soudain les dents en avant – les yeux exhorbités elle dit hi-hannnnnnn – comme un âne

Puis elle sort le menton et fronce les sourcils – un vrai gorille

Elle tape sur son clavier – elle lit – répond – grogne – elle se tape sur la poitrine des deux mains

Elle a des tics vraiment sérieux

Son téléphone retentit – elle décroche et me regarde alors

Monsieur L – c’est votre tour !

Je me lève – tous les yeux de tous les masques semblent suivre mon déplacement

J’ouvre une porte – j’entre – la referme

– Bienvenue dans mon antre Monsieur ? – Monsieur ?

– Monsieur L

– C’est ça Monsieur L ou M – haha ou N haha – couchez-vous à mes côtés que je vous parle !

Je m’exécute à reculons et me couche sur le divan double – couleur velour rouge vin

L’homme qui me reçoit est grand – ses grands pieds dépassent du divan – sa tête touffue aussi

La pièce est sombre – les rideaux sont fermés – je devine à peine le mobilier qui me semble bouger, tressaillir, se déplacer

Seul le plafond est savamment illuminé à partir du sol – il est couvert de masques – lui aussi – mais de loin plus effrayants que les précédents – leurs regards obliques semblent plus menaçants

– Racontez-moi Monsieur L quel bon vent vous amène !

– Attendez plutôt que je devine !

– Votre enfance fut malheureuse – haha !

– Je dois vous informer que moi aussi j’ai souffert – notamment de troubles de la personnalité – on dit aussi multiples en psychiatrie – ma mère m’est inconnue et mon père s’est pendu le jour de mon premier anniversaire – j’ai alors erré – longtemps – j’ai fait de mauvaises rencontres – j’ai voyagé – découvert l’Afrique – quel beau continent que l’Afrique – j’en ai ramené des masques – l’avez-vous remarqué ? Regardez celui-là – le jaune et noir – là – oui – là – il signifie l’espoir – il m’a beaucoup aidé à m’en sortir – c’est grâce à lui que je suis aujourd’hui qui je suis – et chaque jour je l’en remercie

Mais je parle je parle et l’heure passe

Déjà une heure – et déjà c’est fini !

____________
On se lève alors – moi lentement – lui prestement
____________

– Ce fut un plaisir me dit-il en me serrant la main – avec pour tout vêtement un slip – bien trop petit

– Je crois qu’on a cheminé aujourd’hui Monsieur L – vraiment !

– J’ai déjà très hâte de m’entendre vous parler la semaine prochaine

– Je vous laisse à ma secrétaire – à lundi prochain mon cher !

– Et surtout souvenez-vous ! Soyez-vous !

J’ai quitté la pièce ébloui par la lumière du jour – je suis passé en silence devant le bureau de la secrétaire qui se léchait le revers de la main en ronronnant

Une fois dans la rue je me suis dit :

« Et psy j’étais pas si malade que ça après tout ! »

Béatrice

Quand elle était enfant Béatrice aimait beaucoup se déguiser. Tout le temps. Même à l’école elle personnalisait le plus possible son uniforme. Il fallait qu’elle soit différente des autres, une autre jeune fille complètement. Être comme tout le monde très peu pour elle.

Ses amies l’avaient toujours connue comme ça: indépendante. Elle avait toujours voulu se démarquer. Peu importe la manière, peu importe la méthode. Elle le faisait et c’était comme ça. Elle laissait à d’autres les excuses et les explications. La belle était au-dessus des racontars et autres qu’en-dira-t-on.

En vieillissant ce qu’elle appréciait surtout c’était prendre l’apparence physique d’une de ses amies ou encore d’une collègue de travail et adopter les tics, manies et habitudes d’une autre. Quand toutes se réunissaient lors d’un souper ça faisait toujours son effet.

Emprunter des traits, des personnalités c’était sa plus grande joie. C’était une véritable chasse au trésor, comme celles de son enfance. Ses préférées: celles organisées pour son anniversaire, le 24 octobre. C’était incroyable de la voir courir, chercher des pistes, trouver les réponses aux rébus, assembler les indices pour réussir à trouver le masque qui était caché quelque part dans la maison. Évidemment c’était une partie de son déguisement pour la fête d’Halloween. Elle aimait beaucoup être dans l’inconnu. C’était trop agréable de se laisser surprendre, improviser un personnage à partir d’un pièce de vêtement, d’un accessoire.

Ce cacher derrière un masque, une personnalité empruntée, ou encore tapie dans un endroit secret c’était vital pour elle.

Depuis quelques jours Béatrice est introuvable. S’est-elle éclipsée en douce au vu et au sus de tous sous une nouvelle apparence ? A-t-elle feint sa disparition pour mieux renaître sous une nouvelle identité et jouer ainsi le rôle de sa vie ? Le saura-t-on jamais ?

Rio

Le carnaval de Rio. Des billes de toutes les couleurs, de la musique endiablée, des plumes, de l’alcool, des filles…. Beaucoup de filles, il y en a pour tous les gouts : grande, petite, ronde, mince, brune, blonde, basanée, noire, blanche… Antoine a un sourire étampé dans son visage depuis plusieurs heures, lui et son ami sont arrivés hier, aujourd’hui c’est le party.  Tout est permis, on se laisse aller.

Antoine a perdu de vue son ami depuis longtemps, cependant, il continue de prendre plaisir à son environnement. Soudainement il aperçoit la femme de ces rêves, elle est vêtue d’une robe moulante rouge et porte un masque noir. Le temps semble s’arrêter pour Antoine, il est complètement hypnotisé par cette belle inconnue. La chance semble être de son côté parce qu’elle semble lui faire des signes de s’approcher. Arriver à ces coté, elle lui fait un grand sourire, prends Antoine par la main et l’amène dansé. Antoine essaye de lui faire la conversation, mais ces mots ont l’air de s’envoler dans la musique avant même de parvenir aux oreilles de sa belle. Qu’importe, il se laisse aller, ensemble ils dansent pendant plusieurs heures, de manière lascive, ils boivent et ils rient. Antoine est au paradis.

Tout à coup, la femme au masque noir lui prend la main et l’éloigne de la foule. Antoine qui a trop bu la suit docilement. Ils arrivent dans une ruelle sombre, la musique qui était si forte quelques instants plutôt est maintenant un bruit éloigné, presque un chuchotement. Antoine a encore un sourire à ces lèvres, il pense que la soirée va maintenant prendre un tour intéressant. Il s’imagine qu’ils passeront ensemble plusieurs heures de plaisirs charnels. Antoine titube légèrement, l’inconnue lui lâche la main, elle avance de plus en plus rapidement et Antoine à de la difficulté à la suivre, il l’interpelle, elle tourne un coin, Antoine emprunte le même chemin et s’aperçoit qu’elle a disparue.

Antoine commence à paniquer, il est perdu, la tête lui tourne, la belle étrangère s’est éclipsée. Il décide de s’assoir sur le bord d’un mur, question de se reposer. Tout tourne de plus en plus rapidement, Antoine essaye de se relevé, mais il s’effondre et perds connaissance.

—–

Antoine grelotte, il a froid, il a mal, il est complètement déboussolé, il essaye de se rappeler ce qui s’est passé. Il regarde autour de lui, pour essayer de se situer. Il est dans une petite chambre, il est dans un bain, il est dans de la glace jusqu’au coup, l’eau est rouge… Antoine s’extirpe tant bien que mal de ce bain. Il ressent du côté gauche une douleur intense, il passe sa main et sent une cicatrice. L’horreur de la situation l’envahit, il a été dupé, volé, violé… On lui a volé un rein.

Le masque

–  Bonjour! Demain on vous fait votre masque.

_ …

_  Si vous voulez une coupe de cheveux … c’est maintenant. Autrement

ce sera dans  2 mois …

_  ? OK !? …

Le lendemain.

_  Êtes-vous claustrophobe ?

_  … euh ! « Orthographophobe » seulement …

_  Ça va être chaud … un peu … juste comme de l’eau chaude.  C’est l’eau

chaude qui ramollit le matériau de moulage.  Voyez c’est comme un

filet, ajouré.  On vous moule le visage et on « clip » les bords sur la table

d’examen.  Donc votre tête reste stable et au bon endroit. Puis pour

stabiliser le moulage on utilise une débarbouillette d’eau froide.

Ensuite, c’est sur le masque qu’on inscrit les repères pour le traitement.

À tous les jours on vous l’installe pour que les radiations passent au même

endroit … pas de surprise, c’est calculé au millimètre près !

_  Ouais ! Millimètre, millimètre … Il me semble que c’est possible de bouger

d’un millimètre là-dedans … C’est supposé être rassurant ça ??? …

Je préfèrerais et de loin être installée comme ça mais pour un masque de beauté qui extirpe toute la cochonnerie de votre peau, points noirs, peaux mortes et tout et tout … Ça viendra bien ! … En fait … dans 27 jours 5h et 47 minutes … en même temps que les cheveux !!!  Hé ! Hé !

Le masque

Doucement, elle tire la peau, souffle un peu pour écarter les poils.
Elle tient le petit couteau dans sa main droite.
Inspiration.
Incision.
 
C’est difficile. Ça résiste. Elle tire plus fort.
Elle sent le cuir fendre sous la pression.
Il fait chaud dans le verger. Le soleil d’octobre plombe, c’est l’été des indiens.
Ses cheveux collent à son front.
Elle écorche.
Les mouches, les petites guêpes tournoient autour d’elle et de la bête.
 
Il y a des années qu’elle habite là, toute seule, dans la petite cabane, en haut.
Après l’incendie, on avait vendu les terres. Le verger, l’érablière. Ça s’est passé vite.
 
Marceau, c’est lui qui l’avait trouvée. Elle s’était fait un lit de feuilles. Rouge, jaune, vert. Elle était restée là plusieurs jours, à se nourrir de pommes et de sirop d’érable, elle avait emporté une bouteille dans son sac, avec la petite bête.
 
Il avait eu pitié d’elle. Il l’a laissée rester dans la cabane. Avec le temps, elle s’est bien installée. Elle a grandi. Elle est redevenue -pas-tout-à-fait- sauvage. Comme un renard, qui vient faire un tour en ville, mais retourne vers sa tanière une fois repu. Comme le renardeau qu’elle avait sauvé du feu ravageant sa maison. Elle l’avait vu, pris sous la galerie qui s’effondrait. Il est resté avec elle. Il a mangé des pommes et du sirop. Il a dormi dans la cabane l’hiver, puis l’été aussi. C’était une vieille bête maintenant.
 
Depuis quelques semaines, elle se faisait réveiller par le chant d’un coq. Marceau avait construit un poulailler. Renard s’y était aventuré, quelquefois, sans même faire de dommages! Il préférait les campagnoles. Des poules? Trop facile.
 
Elle rentra à la cabane, sala, râcla, trempa la peau bien découpée, la fit sécher près du feu. Elle devait se dépêcher. Une fois bien tannée, au petit matin, elle prit la peau avec elle pour une promenade. En marchant, elle graissa et assouplit la peau. Ça faisait moins de 24 heures que Marceau avait tiré.
Ce masque est encore vivant, se dit-elle.
 
Toute la journée elle marcha dans le verger.
 
Le soir, Elle posa la peau du renard sur son visage, serra les lacets qu’elle avait cousus autour de sa tête. Les orbites correspondaient parfaitement. À force de passer du temps ensemble, on finit par se ressembler.
Quand le chemin fût bien sombre, elle descendit jusqu’à la grosse maison.
 
Elle grimpa à la vigne, se glissa à la fenêtre.
Marceau dort comme un loir. Elle monte sur le lit. Il ronfle.
Elle pose sa main sur son front, dit : « Marceau… Maaarceau… »
Il ouvre les yeux, s’étouffe.
Elle tient le petit couteau dans sa main droite.
 
Inspiration.
Incision.