67e thème

Thème :

Le pied

Publicités

Un pied qui ne veut pas mourir

Depuis le jour où l’on m’a servi du pied de brocoli en accompagnement chez la tante d’un ami, et qu’à mon grand étonnement je l’ai trouvé très tendre et bon, je me fais un devoir de ne pas les jeter tous. Surtout ceux du marché, frais et savoureux.

Cas classique, cette semaine j’en ai un qui me hante dans le tiroir du frigo. Je l’ai en tête depuis plusieurs soupers déjà. J’ai mangé sa tête il y a plusieurs soupers déjà. Le problème est que je ne sais pas résister à l’achat de nouveaux légumes sur le chemin du retour. La saison bat son plein, les kiosques sont multicolores et odorants. Cela m’inspire à chaque fois. J’aime rentrer à la maison avec un légume neuf. Surtout après une journée de boulot.

Pleine de bonne volonté ce soir, je me dis que je trouverai sur le web la recette parfaite qui saura nous soulager enfin. Et voilà que de blogue en blogue de cuisine, je m’égare dans l’anecdote scientifique. Je découvre qu’en plus de ses propriétés anticancer, un composé de brocoli (également présent dans les choux de Bruxelles et le chou) bloque une enzyme destructrice qui endommage le cartilage. Évidemment qu’il est fantastique, il se bat aussi contre l’arthrose. Aussi évident que je perds encore mon temps.

Alors je me concentre comme je peux à recentrer mon attention sur l’idée de départ. Réussir à saliver sur quelque chose, ne pas passer la nuit sur la question. Cela doit déjà bien faire une heure que j’ouvre des pages sur le brocoli. Je regarde, tris et lis avec mes sens, rien n’y fait, je reste sèche et de marbre. L’une de ces journées où l’on n’a envie de rien, où l’on s’use beaucoup d’énergie pour peu. Voilà que j’en ai mal au cœur même. Comme déjà trop mangé d’avance.

Assez jonglé, j’envisage maintenant des scènes à l’encontre de mes principes moraux. J’en ai marre de me sentir coupable de gâcher du vivant ou des choses. Ce brocoli ne va pas miner ma vie. Je ne sais d’ailleurs plus s’il est du genre vivant ou chose.

Je fais un compromis et je le fous au compost. Il sera utile au moins. Et je passe au céleri. Je ne resterai pas prise encore avec un pied, ça c’est certain. Fini les angoisses. Juste les feuilles à gérer maintenant…

Rihanna

Quand j’ai su que je devais écrire un texte sur le pied – j’ai paniqué – j’ai vécu une véritable panne d’inspiration

Pour m’en sortir je me suis mis à regarder par terre – partout – à baisser les yeux – pour observer de plus près le sujet de mon thème

Je me suis ainsi mis à la recherche du pied idéal

Bien-sûr j’avais un délai à respecter et j’étais captif de mon territoire

Alors j’ai regardé – j’ai suivi – suivi – suivi – mais j’ai rien trouvé – j’en étais désespéré

Puis au moment où je croyais que je n’y arriverais pas

Rihanna s’est pointée – ingénue – dans son sarrau bleu moulant

Rihanna c’est mon hygiéniste dentaire

On s’est salués – elle est passée devant – je l’ai suivie

Rihanna elle a une chevelure magnifique – qui soigneusement attachée lui caresse le bas des reins

On a parlé – on s’est informé l’un de l’autre – comme d’habitude

Depuis 10 ans – elle et moi – on se voit tous les six mois

J’adore

Nos corps s’effleurent – nos bouches se frôlent – nos regards se regardent

Quand je ferme les yeux – je sens sa chaleur m’envahir – je risque chaque fois de m’endormir entre ses bras

Rihanna je l’aime car elle prend soin de moi

Mais cette fois j’ai aussi regardé plus bas et ce que j’ai vu m’a laissé sans voix – un pied comme je ne l’avais jamais vu – bien qu’élégamment vêtu – je l’ai deviné

Au moment de nous quitter – nos mains se sont spontanément serrée – puis j’ai osé – je me suis approché et je lui ai murmuré une proposition

Je vous l’assure :

Rihanna a un pied – nu – splendide – même deux !

Toute la nuit je les ai caressés – massés – embrassés – vénérés !

J’ai découvert en plus qu’elle avait des fesses – de longues mains – des seins – et la peau douce

Rihanna et moi on a fait un deal

Dorénavant elle prendra soin de ma bouche – et moi de son pied !

Allez je vous laisse – Ouf ! J’ai enfin terminé !

Il fait nuit – il est tard – il fait froid !

Je sais qu’elle m’attend à côté – je l’entends qui m’appelle !

Je m’en vais de ce pas la retrouver !

Antoine

Une femme sort des toilettes. Béatrice avait encore une fois changé de tête.  Quand elle avait une nouvelle tête elle était une autre personne. Elle paie son repas directement à la table. Elle appréciait bien cet endroit, Le Nid Poule. Tous les dimanches où elle était libre, elle aimait s`y retrouver. Même quand elle était trop coincée dans le temps, ses pieds y trébuchaient assez souvent. C’était plus fort qu’elle;  au Nid Poule, elle y prend son pied: les œufs bénédictines y sont trop divins.

Béatrice avait évidemment reconnu Antoine balayer la salle, la cherchant sans doute. Il avait bien sûr vieilli mais était toujours d’une beauté discrète. Quand son regard est arrivé à elle, il s`y était bien attardé un peu mais sans éclat. Malgré une interrogation, il ne l’avait pas reconnu.

Pour demeurer incognito elle devra se méfier d’elle. Ne pas croire que seul un changement esthétique puisse flouer quelqu’un. Surtout une personne que l’on connaît. Ou que l’on a connu. Comme Antoine.

La chaine

Allongé sur le lit, il regardait sa réflexion dans le miroir au plafond. Il était pensif. Il était incapable de savoir s’il était heureux, comblé. Plusieurs hommes auraient probablement donné beaucoup pour être à sa place, c’est ce qu’elle lui répétait souvent. Peut-être devait-il arrêter de chercher un sens à sa vie, essayé d’en profiter un peu.

Son regard balaya la pièce, il se posa tout d’abord sur les murs, couleur rouge vin, mais surtout couvert de miroirs, pour ne rien manquer de l’action. Le plancher couvert d’un tapis épais et blanc comme la neige était presque aussi confortable que le lit. Et que dire du lit, il s’agissait d’un énorme lit à baldaquin. Les draps rouge et noir de la plus haute qualité possible, mais pas en satin… c’était trop glissant. Ce lit était la raison d’être de cette chambre, sans ce lit, elle perdait tout son sens. Finalement ces yeux se posèrent à nouveau sur sa réflexion au plafond, le dernier morceau de cette chambre, lui un beau male comme on l’entend souvent. Grand, teint basané, pas un poil, juste assez musclé, de beaux cheveux blond, bien bâti et bien équipé. À son pied droit une chaine qui était solidement attaché au pied du lit.

Cette chambre était tout son univers, il ne se rappelait pas comment il y était arrivé, qui il avait bien pu être avant, combien de temps il était enchainé à ce lit. Son temps était passé à la solitude ou a faire l’amour à la femme à qui il appartenait. Parce qu’elle lui répétait ça aussi souvent. Il lui appartenait, il n’était qu’un objet, il devait absolument faire tout ce qu’elle lui demandait.

Son regard se posa sur son pied une fois de plus. Depuis quelque temps, il aimait bien s’imaginer pouvoir l’enlever, pouvoir être libre de cette chaine. Il voulait voir l’extérieur, voulait connaitre ce qui existait en dehors de cette chambre.  Peut-être qu’il pourrait vivre sans pied, peut-être que ça l’en valait la peine. Il se pencha et ramassa le couteau qu’il avait caché lors de son dernier repas. Il fit plusieurs incisions autour de son pied. Il lui demanderait de retirer la chaine lors de sa prochaine visite. Il lui dirait qu’il n’a plus l’intention de partir, et que comme la chaine le blesse, peut-être qu’elle pourrait être clémente. Ensuite, il ne lui restera qu’à trouver comment sortir d’ici.

 

Ô petite!

Ô petite!

Combien de fous et combien de sages

Au ras de tes jupons

L’achalandage, le marchandage, la fête foraine

Le balcon

Et ton pied

Celui que tu voulais tout le temps prendre…

 

Je voulais te dire

Ne cherche plus

Ton petit orteil cassé

Est resté ici.