Un billet d’humeur

Les réservations m’ennuient terriblement. Elles finissent mal en général. C’est peut-être dû au fait que je n‘ai pas le talent d’anticiper. Je ne comprends d’ailleurs toujours rien au futur. Il me surprend à chaque fois.

Pif paf, un soir de bières déconnecté de la réalité et elles bondissent dans l’agenda, par en arrière. Une fin de semaine au chalet, le show d’un band qu’on n’aime même pas tant que ça ou un souper quelconque, pour n’en nommer que trois. Banal. Et d’arrêter de boire, mais ça, sans réserver.

Et puis le jour approche, et elles pressent l’horaire de ses temps libres. On se dit qu’il ne faut surtout pas annuler, qu’on ne veut pas faire le désespoir. Que ce plan qu’on pensait parfait est devenu une plaie! On a changé d’avis. Escalade de l’angoisse, le feu pogne dans les scénarios, des alibis se multiplient en fumée, vaut mieux prévenir sa liberté.

Sinon et guère mieux, bien impatient, on s’imagine le truc cent fois avant le grand jour et alors là, quand il se passe enfin, c’est comme déjà vu. Décevant, à dire vrai.

Planifier, pas pour les paresseux. Déprogrammer non plus. Du coup, je n’aime pas trop les billets.

Vieux Montréal

Réservation quel beau mot, quelle belle projection dans l’avenir, que d’enthousiasme

On ne réserve pas le malheur – Même si des fois ça tourne mal

Une réservation c’est du destin projeté, une préméditation inconsciente de notre trajectoire

On quitte du coup le champ de la spontanéïté, de l’instinct, du senti, du virage à droite sur un coup de tête

Soudainement la ligne est tracée, on est pris en charge, on perd tout contrôle

Mais je m’égare, revenons-en aux faits

Juillet 1900 je sais plus et je veux plus savoir

J’invite ma blonde du moment pour son anniversaire, j’en suis très épris, elle me plaît. Bon dieu qu’elle me plaît. Elle est jolie, elle est belle, l’exotisme même. Aussi je ne lésine pas une seconde et je réserve une table pour deux sur une des terrasses les plus en vue du centre-ville

On est en plein été et il fait très chaud en ce début de soirée. Elle n’a pas l’habitude de boire et moi j’ouvre le champagne et je la fais boire; et je l’embrasse et elle m’embrasse et on s’aime et c’est la fête; elle est heureuse et ses yeux brillent de bonheur, les miens aussi d’ailleurs

Mais voilà que sous la chaleur qu’exulte la terrasse inondée du soleil de juillet, la belle, peu après avoir goûté son entrée crevette mayonnaise avocat passe une main fébrile sur son front avant de chuter lourdement de sa chaise, et blême, s’effondrer sur le sol devant un parterre médusé

Une chute shakespearienne, je vous l’assure

Aussitôt je me projette à son chevet au centre du cercle que forment les clients, serviettes à la main, curieux et inquiets

Je lui tiens la tête tendrement en pensant que ce n’est pas grave, que ça va passer. C’est un coup de chaud, trop d’alcool, quel idiot je suis de l’avoir fait boire ainsi

Impuissant que je suis dans cet environnement dans lequel je ne sais où aller, je prodigue les premiers soins, sa tête sur ma cuisse, une serviette d’eau fraiche sur le front, des mots justes et choisis, j’attends le réveil imminent de la princesse

Mais voilà que surgit de la foule m’encerclant un homme aux formes démesurées, c’est le serveur en chef, musclé comme j’ai rarement vu et qui d’un geste vif me repousse pour soulever comme une plume ma dulcinée, qu’il monte à la course par les escaliers au sixième étage du bâtiment – lui chargé, j’ai peine à le suivre dans le dédale de la montée

Une fois déposée sur une banquette bien rembourrée et dans une pénombre appropriée, ma belle s’éveille pour alors prendre cet inconnu à bras le corps et l’embrasser, sous mon regard et mon corps décontenancés

Par la suite elle n’a eu cesse de s’excuser, m’assurant qu’elle croyait que c’était moi qui l’avait sauvée, que c’était moi qu’elle croyait embrasser, que c’était à cause de l’émotion, de la désorientation. C’est toi que j’aime voyons – je t’assure me disait-elle à volonté

Toujours est-il que deux semaines plus tard elle me quittait

Aux dernières nouvelles elle attend un deuxième enfant du restaurateur itinérant

J’évite de réserver l’avenir dorénavant

Surtout une table, au restaurant !

Le beau-frère

– Bonjour! Je viens chercher Jean-Claude, mon beau-frère.
– Aviez-vous réservé?
– Certainement, j’ai même payé d’avance avec ma carte de crédit.
– Parfait. Votre Nom?
– Odile Laplante.
– « O » quoi?
– O-D-I-L-E… Odile!
– Bon… Jean-Claude, Jean-Claude… Ah! Jean-Claude! Mais madame, Jean-Claude n’est pas disponible en ce moment.
– Ben voyons donc! J’ai réservé!
– Et bien y’à du y avoir un fuck dans les dates, laissez-moi deux minutes, j’vais r’garder ça.
– Haaa! J’en ai vraiment besoin aujourd’hui moi-là. J’ai loué un camion pis toute le kit!
– Hummm… Il semblerait que Jean-Claude ait prolongé ses vacances. Que diriez-vous de Jean-Guy?
– Jean-Qui?! Ben non voyons! J’ai réservé Jean-Claude, c’est lui que je veux, est-tu bonne elle!
– Bon ben j’vas essayer de le rejoindre sur son cell… On va arranger ça!
– Ouin, c’est correct.

*Sonnerie, haut parleurs activés*

– Kessé qu’y’a Ginette?! J’t’avais dis que j’voulais pas être dérangé.
– Salut Jean-Claude, il y a une madame ici qui t’avait réservé pour aujourd’hui, l’aurais-tu oublié?
– Ben non, mais t’sé, est pas vraiment mon genre, la grosse. Shoote-la à Jean-Guy, y pogne n’importe quoi, le pervers!
– Heu… Jean-Claude, c’est qu’on est sur les haut-parleurs là.
– Ouin pis?
– Ben madame est ici, avec moi…
– Fuck!…
– Bonjour Jean-Claude, c’est Odile. Alors vu que je ne suis pas votre genre, vous ne viendrez pas redresser ma clôture et tondre mon gazon, c’est bien ce que je dois comprendre?

Louez un beau-frère, qu’ils disaient…

* http://www.beau-frerealouer.com/ *

La demande

Jérémie était assis dans le bain tourbillon seul, il venait de finir la bouteille de champagne ainsi que les fraises trempées dans le chocolat qu’il avait fait préparer. Il avait pourtant tout préparé à la perfection, il ne comprenait pas encore ce qui avait pu se passer. Il avait réservé la suite nuptiale dans un des meilleurs hôtels de la ville, bouteille de champagne, fraises couvertes de chocolat, pétales de roses sur le lit et chandelles dans la salle de bain près du bain tourbillon. Il avait aussi réservé une table dans le meilleur restaurant de la ville. Jérémie savait qu’Élise était son âme sœur, il ne comprenait pas sa
réaction.

Il y avait peut-être eu des signes, mais rien de vraiment clair. Il lui avait dit de se préparer pour une soirée inoubliable. C’est vrai qu’elle avait peut-être posé beaucoup de questions et qu’il avait été obligé de révéler le nom du restaurant pour la convaincre, mais elle était très curieuse. C’est vrai qu’elle avait peut-être eu l’air mal à l’aise au téléphone, mais elle était tellement humble, elle ne savait peut-être pas comment s’habiller. Pourtant quand il avait été la chercher en limousine, elle était époustouflante.

Le trajet en limousine l’avait complètement surprise, tellement qu’elle n’en avait pas dit un mot! Elle s’était contentée de regarder par la fenêtre pour essayer de mettre de l’ordre dans ses idées. Élise n’avait pas beaucoup parlé durant le repas, mais ça n’avait pas été un problème. Elle savait que Jérémie n’aimait pas les conversations futiles et que seule la présence d’Élise le satisfaisait. Tel un vieux couple qui n’a pas besoin de faire conversation pour savoir ce que l’autre pense ou ressent. Ils étaient en complète symbiose. Peut-être qu’elle avait souvent regardé l’heure à sa montre, mais c’était sans doute parce qu’elle était impatiente de savoir ce que Jérémie lui réservait pour le reste de la soirée.

Quand fut le moment du dessert, le violoniste s’approcha de la table et commença sa mélodie « für Elise », elle ouvrit grand les yeux. Il était fier de lui avoir fait plaisir. C’est vrai qu’elle regarda furtivement autour plusieurs fois, mais elle était gênée sa belle Élise. Il s’était levé, avait posé un genou à terre et avait sorti la bague. Élise avait eu le souffle coupé, tout se passait exactement comme il l’avait planifié: elle aurait les larmes aux yeux, elle dirait oui, ils finiraient le souper dans un bonheur total et iraient célébrer leur prochaine union à l’hôtel avec fraise et champagne. Ce serait un moment inoubliable qu’il aurait
raconté à leurs petits enfants avec bonheur.

Cependant, ce n’est pas ce qui se passa. Après avoir ouvert grand les yeux, ses beaux yeux bleus, ils avaient été emplis de colère et de confusion. Elle avait prononcé un « non » sec qui ne laissait pas place à discussion. Elle avait aussi demandé à quitter. Il avait rapidement payé l’addition et s’était empressé de la rejoindre sur le trottoir. Jérémie l’avait interpellée, elle s’était retournée et avait explosé de colère. Était-il complètement cinglé? Comment avait-il pu croire qu’elle dirait oui? Il l’avait complètement humilié? Elle ne voulait plus jamais le revoir.

Assis dans le bain, l’eau commençait à refroidir, Jérémie avait tellement été sûr de lui. Il avait peut-être manqué quelques signes, mais il n’avait pourtant pas pu être si dans le champs que ça.  Est-ce que ça faisait vraiment une différence que cette soirée fut leur deuxième date, quand on rencontrait l’âme sœur on savait non?

L’Angliche

« Allez, mon beau Freddo, plus que deux jours à tenir. Tu peux faire ça pour moi, hein? »
La main qu’elle avait glissé sur son entrejambe à travers l’embrasure de la porte n’attend pas de réponse pour fermer ladite porte dans la face du beau Freddo. Les talons claquent dans la cage d’escalier. Fred rajuste ses jeans rendus inconfortables par un début d’érection. Il se retourne vers le salon et aperçoit George juste au moment où sa main s’extirpe de sous son ceinturon.

« Djorge! Owariouuu? »

– Twès bien, meh-ci.

George : grand, dégingandé, des lunettes carrées sur un nez busqué, des boucles en auréole rousse, la chemise rentrée dans son pantalon en corduroy. La caricature du Brit awkward. Mais qu’est-ce que Mélissa avait bien pu lui trouver, à celui-là ? Bon, d’accord, il y a 15 ans, Mélissa n’avait probablement pas les mêmes goûts, et puis, en tant que jeune fille au pair à l’étranger, tout devait lui sembler exotique.

– hin, hin. Exotique !

Et puis,  il avait sûrement pas la même tête à l’époque. Quoique… C’était facile d’imaginer le menton glabre et l’air inexpressif passer les années, immuables. Les lunettes dataient probablement de la même période, à en constater les regards d’envie qu’elles suscitaient chez les hipsters du Plateau.

– hin, hin. Hipster !

– Plait-il?

– C’est rien Djorge, c’est vos lunettes, elles me font rire.

Merde, déjà qu’il devait endurer la présence d’un ex à Mélissa CHEZ LUI, depuis hier il jouait les guides touristiques. Il avait fallu supporter 45 minutes de photoshoot d’écureuils au Carré Saint-Louis, se taper la file d’attente chez Schwartz sous la pluie et finalement déambuler à l’heure de pointe dans un dédale de tunnels malodorants et de fast-foods afin d’explorer la mythique « ville souterraine » – cette vieille arnaque du Guide Ulysse! En tout cas, sa petite miss allait le payer cher. Et en attendant, il allait pas se priver de s’amuser un peu aux dépends du Britannique.

George se faisait un point d’honneur à parler français depuis le début de son séjour (et Fred prend un malin plaisir à le « corriger »).  Force est de constater que, même si George maitrise assez bien la langue, non sans fierté, il tombe cependant encore dans le piège de certains « faux amis ». Aussi, la veille, après la classique grimpée du Mont Royal, l’Angliche avait exprimé le désir de « voir une reservation« . Fred avait compris que l’Anglais souhaitait en réalité visiter une réserve indienne. Ça l’exaspérait, ces Européens qui voulaient voir les autochtones comme on irait au zoo. S’il avait été tenté de l’emmener faire la tournée des stands à cigarettes, une idée bien plus satisfaisante avait germé depuis.

– Alors, Djorge, prêt pour la réservation, on y va ?

Une demie-heure plus tard, la Honda Civic se stationne devant l’Hôtel Villa, hébergement cheap du centre-ville. Au comptoir de la réception, Fred réclame haut et fort la réservation pour monsieur George Prangnell. Il profite que l’Anglais soit décontenancé pour lui glisser sa valise aux pieds, lui envoie un signe de tête en guise d’adieu, et s’éloigne le plus rapidement possible.

Fred, de nouveau derrière le volant, ne peut pas s’empêcher de faire aller la main en direction de George toujours planté là dans le hall d’entrée de l’hôtel. « Ha! Ça c’est une bonne deception, hein, mon Angliche! » éclate-t-il, le sourire triomphant, avant de tourner le coin de la rue.