Berlin

Lorsque leur parvint la rumeur incroyable d’un trou dans le mur, ils se procurèrent tous masses, burins, marteaux et pioches pour faire chuter ensemble la frontière honteuse.

 

Aujourd’hui, au marchand de souvenirs, j’en achète platement un morceau, enfermé dans le plexiglas et monté en porte-clés.

 

 

 

Django

J’ai pas mis de gants blancs.
J’t’ai craché ça dans face.
Vulgaire pis frette.
Comme une championne de film western.
J’voyais pu rien.
J’voyais tout noir.
J’t’ai tout’ donné.

T’as fessé dans l’mur comme une acharnée.
Parce que j’pouvais pu t’en donner.
J’suis à prendre ou à laisser.
Pas d’échange. Pas d’remboursement.
Penses-y comme faut avant d’peser sur OK
Parce que moi, quand j’en ai pu, j’peux pas en chier.

Bang! Bang! Dans ta face
À grands coups d’vingt.
Y’en aura pas d’facile.
Y’a rien d’gratiss.
T’oublies tes bills…
Penses-y comme faut
Avant d’rentrer ton numéro.
Vide-moi pas juste pour aller t’acheter
Le dernier film de Tarantino.

Une Pièce de Trop

J’ai acheté un chalet le printemps dernier et ce qui j’y ai vécu l’été qui a suivi m’a convaincu d’une chose.

Au début tout était beau – parfait – tout comme je l’avais imaginé.
La végétation – la rivière – le chant des oiseaux – la solitude.
L’endroit absolu pour écrire – dans l’air pur de la nuit.

Puis il y a eu ce trou dans le mur et tout a basculé.

Au village – tout le monde m’a regardé drôlement quand j’ai dit que j’avais acheté le chalet du bout du rang – des regards emprunts de stupeur, d’empathie et d’autres sentiments qu’on ne s’attend pas et qu’on ne comprend pas de prime abord.

Mais que je comprends aujourd’hui.

Il est vrai que la maison je l’ai eue pour pas cher – une bouchée de pain on dirait de nos jours où tout refuge bucolique vaut une fortune surestimée.

Je n’ai jamais vu l’ancien propriétaire ni l’agent qui me l’a vendue.

Je ne me suis douté de rien. Aurais-je dû ! Pourquoi donc ?

J’ai appris par la suite qu’elle était en vente et inhabitée depuis 13 ans.

Mais revenons à ce trou dans ce mur.

J’écrivais dans la nuit – je tapais frénétiquement sur le clavier de mon portable – et alors que je cherchais l’inspiration au loin – dans le vide où se meut invisible l’inspiration – mon regard s’est posé sur un trou dans le mur d’en face – qu’un trou – qu’un tout petit trou – que je n’avais jamais remarqué tant il était petit – mais qui ce soir pour moi prenait des proportions énormes – j’y décelais comme une lueur alors qu’il faisait nuit noire – je m’en suis donc approché et me suis agenouillé pour y coller mon œil.

J’y ai vu une pièce – une pièce meublée et illuminée – une pièce de trop.

J’ai reculé et me suis relevé – je suis sorti et j’ai fait le tour du chalet.

Dans la nuit étoilée – en plein air – je me tenais dans cette même pièce que j’avais vue de l’intérieur – seulement elle n’existait pas – mais ça je le savais déjà – mais c’était plus fort que moi – il fallait vérifier – tout ça semblait si réel.

Je me retrouvais donc à moitié nu – dehors – en plein mois de juillet – en pleine chaleur – dans une pièce qui n’existait pas.

Il y avait cependant un trou dans le mur extérieur de la maison – d’où l’on percevait une lueur – je me suis approché – me suis agenouillé dans la terre humide de la rosée naissante – j’y ai collé mon œil – j’y ai vu une pièce meublée et illuminée – la mienne cette fois – que je reconnaissais avec mon portable sur le bureau.

À midi le lendemain je me réveillais – au milieu du jardin – l’esprit tout engourdi.

Je me suis dit que j’avais du rêver – que j’avais dû trop boire – que mon imagination s’était emportée.

Je suis rentré – le trou était toujours là – j’ai regardé par l’orifice – j’y ai vu que le jardin – la végétation et le matin.

Tout était rentré dans l’ordre – du moins je le croyais – du moins je l’espérais.

J’ai mis ça sur le compte de l’hallucination de nouveau propriétaire.

Au troisième soir cependant – j’ai entendu une porte claquer – assis sur un petit tabouret j’ai posé l’œil contre le trou et observé cette pièce que je ne m’expliquais pas – un homme de dos était assis à la table – il a débouché une bouteille – il a bu au goulot – s’est essuyé la bouche de son avant-bras.

D’un coup il s’est retourné pour regarder en ma direction – il a levé sa bouteille et a dit :

– À ta santé mon gars en me faisant un clin d’œil.

J’ai reculé et me suis enfargé dans le tabouret avant de tomber lourdement et maladroitement sur le sol.

J’étais effrayé – l’homme derrière la cloison qui m’avait salué – c’était pas seulement surréaliste – mais en plus – c’était moi – vieilli – négligé – âgé – le moi que personne ne voudrait jamais voir – seulement là – moi – je le voyais.

Du trou dans le mur une voix a alors murmuré : – Tu veux qu’on parle ou bien t’as trop peur ! T’as toujours eu trop peur d’ailleurs ! T’as toujours été qu’un lâche !

J’ai vu son œil occupé l’orifice – je l’ai vu bouger de droite à gauche – de haut en bas – j’ai vu sa bouche s’y coller – sa langue le traverser – c’est beau chez toi dis donc – et bien plus grand qu’ici – tu m’invites !

Puis il y a eu son rire gras faisant écho partout.

Je me suis précipité sur le trou que j’ai bouché comme j’ai pu et je suis sorti sur le perron – le souffle court – le cœur battant.

Qu’est-ce que c’est que cette merde je me suis dit.

De l’extérieur j’entendais cette voix étouffée m’interpeller.

Tu veux pas me parler – reviens – tu veux pas me voir – allez reviens – je suis le moi de toi que tu veux nier – cacher – comme un parent dont tu aurais honte – un fils handicapé – le toi de toi qui fait que tu n’es pas parfait – la rouille qui ronge la carrosserie.

J’ai bien hâte de voir ce que tu vas faire – sérieux – j’ai très hâte – vas-tu enfin m’accueillir – me recevoir – dialoguer – ou encore une fois – me faire taire – m’enterrer. Je sais que c’est ton choix – mais sache que moi j’suis là – moi j’bouge pas – moi j’reste là.

Les jours qui ont suivi – surtout les nuits – car c’est là que la pièce voisine s’illuminait – je m’observais – en silence – j’observais l’autre côté de moi-même – lequel s’exhibait sans pudeur tant c’était sa nature.

J’avais entretemps mis en vente le chalet pour m’en débarrasser au plus vite.

Mes journées se résumaient donc à dormir le jour – écrire la nuit – et épier cet envahisseur familier.

Au vingtième jour de ces invitations à communiquer que je considérais comme des supplications – j’ai communiqué – l’observation a fait place à la parole – on a dialogué.

Vingt jours plus tard je recevais un appel important.

Un entrepreneur chinois voulait ma maison – il m’offrait dix fois le prix que je l’avais achetée.

J’ai acheté illico du champagne – au village tout le monde m’a trouvé d’une humeur nouvelle – vous avez meilleure mine monsieur aujourd’hui m’a-t-on dit – c’est rassurant !

Le soir venu j’ai trinqué à mon avenir.

Pour faire court – disons que…

Je n’ai pas vendu !

Car au travers de cette cloison et des conversations – j’avais enfin trouvé la paix – et l’inspiration.

Aujourd’hui – la pièce de trop a bel et bien disparu !

Remue-ménage

Charlotte venait de prendre possession de son nouvel appartement. Elle regardait tout son fouillis.

– Beaucoup de travail m’attend. Je suis tout de même contente que le déménagement se soit bien déroulé. En plus aucun appareil ménager, ni aucun meuble n’ont été endommagé, pas même la moindre petite égratignure. C’est une vraie chance !

(On peut dire en effet que ça tenait presque du miracle compte tenu de l’état lamentable des rues à Montréal !)

Elle faisait du rangement dans la petite pièce du fond. L’ancien locataire avait laissé un cadre accroché au mur.

-Il n’est pas laid mais franchement pas dans mes goûts.

En décrochant le cadre elle comprend pourquoi il avait été laissé en place: il y avait un trou d’environ 10 centimètres dans le gypse.

-Et moi qui n’est pas habile de mes mains. Ça doit quand même pouvoir se réparer assez facilement. Je vais aller à la quincaillerie demain, là on va pouvoir me dire ce qu’il faut faire pour boucher le trou.

Charlotte retourne à la cuisine et fouille dans ses boîtes. Elle se met à tout mettre sur sa table: sel, boîtes de conserves, pâtes, farine… mais pas de café !

– 20h30 ! J’ai tout juste le temps se dit-elle en prenant son porte-monnaie et ses clés.

À la voyant arriver à la caisse avec seulement un sac de café dans les mains, la caissière ne peut s’empêcher:

-Vous n’aviez plus de café pour demain matin, c’est ça ?

-Euh… c’est ça oui !

 

Le trou

Devant le trou, je suis perplexe. Je me questionne sur les choix que j’ai fait, sur mon  chemin de vie. Je me demande si on m’a vraiment préparée à affronter la vrai vie. Je suis maintenant une adulte accomplie, bref selon les critères de la société. Début trentaine, j’ai reçu une bonne éducation qui m’a permis d’accéder à un bon emploi dans la fonction publique. Mariée, un bébé de 18 mois, j’ai récemment fait l’acquisition d’une maison. Un beau  bungalow en banlieue, assez loin du centre-ville pour avoir la paix, mais pas au point d’avoir l’impression de s’expatrier. Bref, tout ça pour dire que la journée du déménagement, nous avons eu la joie de découvrir dans notre mur du salon un trou . Le trou n’est pas énorme, mais il est quand même imposant, il avait habilement été camouflé derrière une armoire.

C’est donc pour cette raison que je me questionne sur mes capacités en tant que propriétaire, en tant qu’humain. Je n’est plus le confort d’appeler quelqu’un d’autre pour faire les menus travaux de ma résidence. Comment est-ce que je répare ce trou? Il est trop gros pour être plâtré, si je mets un morceau de bois par dessus ça va paraître. Le trou est malheureusement mal placé, impossible de tout simplement le couvrir d’un cadre. Est-ce que je dois faire venir un contracteur? Est-ce qu’on devra refaire le mur au complet? Combien est-ce que ça va coûter? Est-ce que je serai condamnée à me procurer une armoire dont je n’ai pas besoin pour ne plus voir ce trou, ce symbole de mon inaptitude

Je ne suis qu’une femme devant un trou dans le mur, j’ai encore plein d’option. Mais ce trou me pousse à me questionner sur notre société. On nous apprends les maths, le français et la physique, mais nous enseigne t’ont vraiment les habiletés nécessaires à notre survie? Les aptitudes qui nous permettent de se nourrir, se vêtir ou se loger? Qu’arriverait-il dans le cas d’une catastrophe mondiale? Privé de la technologie, l’internet, sans gadget, qui saurait survivre?

Summer love

37,2 degrés celsius, l’été se rappelle de nous autres.

Tu m’dis: « Te souviens-tu au camping, quand on buvait des rhum and coke? »

On part en mission, débit de boisson.

On s’paie un 40 onces pis on rentre à ‘maison.

J’te joue du banjo, tu danses su’ l’balcon,

J’pourrais m’saoûler rien que de toé pis de tes glaçons.

 

J’pense à la première fois que j’t’ai vue,

Toute nue

Par le p’tit trou dans le mur de la roulotte de tes parents.

C’te p’tit trou là…

Toute mon amour a fitté d’dans.

 

 

Un trou dans le mur

On entend le vent qui souffle à l’extérieur. Parfois les murs craquent. La poussière s’accumule sur les bibelots et le téléviseur qui diffuse les images silencieuses du téléjournal. Une vieille lampe éclaire tant bien que mal une photo de famille où on peut l’apercevoir tout sourire dans les bras de son père. Époque heureuse et révolue. Sur la table en face du sofa où elle reste assise à longueur de journée, un flacon de barbituriques en suspens, ouvert avec quelques comprimés bleus qui jonchent la surface comme un tableau abstrait. Suffisamment de pilules pour le jour où l’alcool viendra à manquer. Depuis combien de temps est-elle dans cette maison? Elle ne sait plus; des semaines, des mois, quelques années peut-être. Dès qu’elle y est entrée, elle n’a plus jamais refranchi le seuil. Autrefois elle riait et pleurait, seule en présence de ses souvenirs. Maintenant plus rien ou à peine un immense flou spongieux et protecteur duquel elle semble apercevoir les contours d’un visage qui aussitôt disparait, s’efface dans la répétition du néant. En attendant le jour où elle trouvera le courage d’en finir, elle inscrit quelques gestes répétitifs dans son petit espace : se lève parfois pour éteindre le téléviseur, va chercher une autre bouteille dans la cuisine, se rassoit sur le divan jusqu’à sombrer et s’échouer engourdie sur l’accoudoir.

Le vent a cessé, l’horloge grave son tic tac dans le mutisme ambiant. Fixant le vide, elle reprend une gorgée de gnôle. Son esprit embué lui ramène les bribes d’une chanson oubliée. Elle se lève, rallume le téléviseur. C’est la roue de fortune. Elle s’en fout, reprend une lampée, ferme les yeux. La pluie commence à tomber derrière les rideaux toujours fermés. Le volume de la télé augmente sur une publicité de Liberté 55. La télécommande ne fonctionne plus. La pluie amplifie sa cadence. Des trombes d’eau pétaradent sur le toit. Elle reboit. Elle n’entend pas le crissement des freins dans la courbe de la chaussée, le dérapage et l’éclatement de sa boite aux lettres vide sous les roues du véhicule. Toutefois, l’explosion du mur du salon sous la force de l’impact, la tire de sa léthargie. Elle est toujours sur le divan, intacte et pétrifiée alors que tombent des lambeaux de plâtre et de poussière sur l’écran qui lance des flammèches colorées. La table et ses pilules n’existent plus, a soudainement été remplacée par un tas de ferraille d’où émerge un homme titubant qui se laisse tomber à ses cotés et se prend la tête entre les mains. Elle entend soudainement un hurlement sorti tout droit de sa propre poitrine. L’homme parait légèrement ivre, relève la tête, la regarde avec un air désolé, se confond en excuses, dit qu’il s’appelle Gaël, lui demande son nom. Elle est stupéfaire de s’entendre lui répondre, surprise du son de sa propre voix. Elle lui tend la bouteille. Il boit. Elle se met soudainement à trembler par saccades. L’homme la prend dans ses bras, la berce. Ensemble ils boivent en silence en regardant la pluie s’infiltrer par la cavité dans le mur. Elle se dit que demain, dès le petit matin, elle sortira par ce trou et se rendra à la pharmacie acheter du mercurochrome et des pansements pour soigner la coupure qu’il s’est fait à la joue.