Le goût de rencontrer

La grande fille se sentait toujours seule en janvier. Comme une fraise sur la neige. Cet état d’âme envahissant semblait s’affirmer avec les années. Elle ouvrait des portes et fermait des critères de plus en plus. Elle ne pleurait pas souvent, mais avait envie des fois. Se sentait si romantique pour si peu de romance.

Un matin, entre deux cafés, un petit génie en gelée sortit de son pot de confiture pour lui souffler à l’oreille de se créer un profil sur un site de rencontre. Sans vraiment y croire au début, l’idée prit du germe et du corps avec le temps. Si bien qu’un autre matin, entre deux cafés toujours, elle s’est définie un tant soit peu. Avec un nom d’utilisateur douteux.

Quelques heures, ou journées, ou mois après, l’histoire ne le dit pas, elle reçut un message décrochant. Elle répondit. Il répondit. Ils se répondirent alors encore et encore et eurent beaucoup d’enfants. Presque trop.

S’lâcher Lousse

C’est fou, des fois y’a des histoires qu’on raconte, d’autres qu’on tait, d’autres qu’on ne peut tout simplement pas garder pour soi.

La fille dont je te parle venait d’en baver solide durant l’année qui venait de s’achever. Dans sa gorge restait un goût de métal, froid et mercuré, un goût de foie, un goût de sang. Même quand elle allait bien, il y avait cette texture apreuse dans sa bouche.

Ça allait, mais je pourrais te jurer que cette fille, même si ça allait, il lui manquait quelque chose. Comme une lueur au fond des yeux. Quelque chose de beau, qui brille, qui est doux et léger.

Un moment donné, c’te fille-là, y’a comme un éclair qui l’a frappée. Pis tu sais quoi? Elle n’a même pas souffert. C’est comme si ça avait allumé quelque chose en elle. Une lueur justement. C’était pas mal beau de la voir aller. On aurait dit qu’elle gambadait. J’ai envie de te dire qu’elle flottait, même, mais ça se peut pas. Elle avait comme un goût de s’en calisser pis de foncer.

C’est pas longtemps après que je l’ai croisée. Elle relevait le col de son manteau dans l’humidité de février et je l’ai vu s’élancer sur le métropolitain, les yeux fermés.

Premier chevreuil

Marc a décidé ce matin d’aller chasser le chevreuil. Encore allongé sur son lit il s’éveille. On est le 9 octobre et il est 3h du matin. Dehors il pleut. Il fait 7 à l’extérieur

En se levant il bouscule quelques revues de chasse et de pêche qui traînent en permanence sur et autour de son lit et se rend à la fenêtre constater par lui-même le temps qu’il fait – en effet – derrière le rideau – un autre – celui-là d’eau – une pluie lourde et incessante – qu’on devine froide

Aucun dégagement n’est prévu pour la journée – le Québec pleure aujourd’hui

Sur le sofa Marc pitonne pendant que le café se fait et s’interroge – j’y vas-tu ou j’y vas pas – la météo n’entrevoit rien de radieux – j’ai tu le goût d’être trempé jusqu’aux os toute la journée

Plus tôt cette semaine un collègue lui a demandé s’il avait déjà tué un chevreuil. Marc lui avait répondu que non mais que l’occasion se présenterait dans deux jours, dernière chance cette saison avant la fermeture de la chasse – il lui avait expliqué comment il allait s’y prendre, se mettre à l’affût, le tirer, le vider en suivant la technique apprise sur une vidéo amateur

Un genre de cours 101 sur l’éviscération d’un chevreuil en forêt

Mais pour l’heure, Marc doit se décider, il serait dommage de ne pas y aller – du coup que j’en pogne un – la sortie est planifiée depuis des mois – un chum à lui possède une terre pas loin et tout l’été il en a vanté l’emplacement et son foisonnement l’automne venu en cervidés – en effet – l’automne précédent – lors d’une marche en forêt au même endroit – Marc avait relevé de nombreuses traces de cerfs de Virginie

Malheureusement ils ne seront pas deux pour cette partie de chasse – Ted – son pote – a dû se désister pour des raisons familiales qui vont le retenir toute la semaine en dehors de la ville

Mais t’y vas pareil Marc avait-il insisté ! J’te laisse les clés du chalet et en même temps tu jettes un coup d’œil sur la maison

Ok – J’y vais !

Surtout pas de douche – rien qui permettrait d’être reniflé – Marc s’habille – plusieurs couches dont la dernière il le faut imperméable – et puis l’arc – oui – c’est à l’arc qu’il va tuer sa première bête – Marc prend une dernière gorgée de café – ferme la porte de son bungalow et charge la voiture

Une Jeep d’occasion qu’il possède depuis deux ans – idéale pour le plein air – un grand coffre pouvant recevoir un grand corps – un treuil pouvant tirer une grosse charge – un bon deal – tout d’l’usagé

En voiture Marc se remémore ce qu’il a appris – l’application des règlements aussi

Puis il songe à son goût nouveau pour la chasse

Il écoute la radio – il fait encore nuit

Une fois que tu l’as tiré – surtout – tu bouges pas pendant une demi-heure – faut pas qu’il s’effondre trop loin

Tu fixes ensuite le sceau à l’animal de la façon indiquée – sur place

Tu l’ramènes avec le harnais après l’avoir éviscéré – puis direction la station-service la plus proche – là tu signales la bête – puis tu files vers l’abattoir – n’oublies pas que le temps est compté

Une fois arrivé à l’orée des bois – Marc s’aventure – et très rapidement il trouve la piste encore chaude d’un chevreuil

45 minutes plus tard – la bête est là – immobile – à 20 mètres – insouciante du danger qui la guette

Marc tend son arc – ferme un œil – l’animal relève la tête et s’arrête interdit – la flèche siffle alors à travers les sapins pour traverser la gorge du cervidé

Le temps semble s’immobiliser

L’animal fait quelques pas – comme s’il avait bu – pour disparaître derrière un arbre

Marc est subitement partagé entre la surprise, la joie et la soudaine prise de conscience d’avoir abattu de sang-froid un mammifère à sang chaud

Il en tremble d’émotion – de froid aussi – car la pluie redouble et continue de tomber

Comme entendu il patiente une demi-heure – l’attente est longue – il regarde le ciel gris et la pluie et fixe l’endroit où l’animal semble s’être retiré pour mourir

Cependant aucun bruit – aucun râle depuis le départ de la flèche et le bruit sourd de celle-ci qui s’enfonce dans le tronc d’un arbre après avoir transpercé la bête

Pas un son – que le clapotis régulier de la pluie sur le tapis de mousse verte de la forêt

Trente minutes s’écoulent exactement avant que Marc n’accoure et s’approche de la scène de crime – seulement là ! Pas de crime ! Rien !

Il n’a pourtant pas rêvé – il inspecte la flèche plantée – elle est marquée de chair et de poils et teintée du sang de l’animal

Le visage dégoulinant Marc repousse les feuillages des mains et les fougères des pieds – il s’enfonce résolument dans les bois – suivant à la trace les traces écarlates laissées sur les rochers comme un jeu de piste par une bête qu’il sait maintenant blessée et affaiblie

La poursuite dure – Marc glisse plusieurs fois – il chute – il doit même se résoudre à se départir de son arc tant la forêt est dense – frénétiquement il s’engouffre encore plus profondément vers son cœur – de quoi en oublier le temps – en perdre le sens de l’orientation

Les branches lui fouettent le visage – lui laissant des éraflures et des rougissements – lui arrachant des cris et des jurons

Au milieu d’une clairière – à bout de force – il s’affale à quatre pattes – ses 100 kilos laissent leur empreinte sur un sol boueux et détrempés – il renifle fortement et s’aperçoit qu’il saigne abondamment du nez

La nuit approche et Marc ne sait combien de temps il a marché – ni dans quelle direction – il est épuisé et transi – il est perdu – il le sait

Son cellulaire ne fonctionne plus

La nuit tombe

Il reste ainsi assis quelques heures – puis se met à hurler – à sangloter – à regretter – paralysé par le froid – désespéré – les loups lui rendent bien ses hurlements – Marc croit vivre ses dernières heures – un goût de mort l’envahit – métallique – dans la bouche comme dans le corps – couché sur le sol – recroquevillé – entre deux sanglots – rappelant ceux des nouveau-nés – il se met alors à prier – il se met alors à promettre – je promets…

La pluie cesse alors sur le champ – le vent aussi

Quelque chose d’apaisant traverse le corps du chasseur

Il y a soudainement une odeur de feu de bois

Marc se redresse – à 20 mètres – derrière les arbres – une lueur

Il s’en approche – vacillant – pour déboucher rapidement sur une autre clairière

En son centre un énorme feu de joie – en son pourtour des silhouettes – multiformes

Marc s’avance – un ours et une oie lui font un passage et Marc s’approche du feu pour se réchauffer

Un furet lui porte une tasse thé – deux ratons le déshabille pour mettre ses vêtements à sécher sur une branche à proximité

Puis Marc voit sa victime de l’autre côté du feu – en face de lui – le dévisager – la gorge fraîchement raccommodée – il éclate alors en sanglot – c’en est trop – il s’excuse – se fustige – plus jamais ! Plus jamais !

Le chevreuil se dresse – fier – quoique encore fébrile pour prononcer ces mots d’un ton rauque et noué

Marc – n’en parlons plus – tu étais égaré – dans ton esprit – surtout dans ton esprit – je suis sûr que tout cela ne se reproduira plus – tu nous l’a promis – tout à l’heure – à côté – aussi faisons la paix

Demain nous te ramènerons vers les tiens

En attendant – ce soir – tu es notre hôte – repose toi bien et passe une bonne nuit

Marc passa la nuit bien au chaud entre deux biches

Marc n’a plus jamais chassé !

Marc est devenu végé !

J’ai même entendu dire qu’il faisait du bénévolat – ici et là – pour la SPCA

Une journée dans la vie de Béatrice et aussi (d’une certaine manière) de Mélodie, Daphnée, Aude, Viviane et Charlotte

Je vais vous le dire: c’était un jour comme tous les autres jours de la semaine. On sentait tout de même dans l’air comme une effervescence mais qu’on ne pouvait définir avec précision. Béatrice avait ressenti cette émotion juste à ce moment précis où elle devait sortir. Elle était restée trop longtemps quasiment enfermée entre ses quatre murs parce qu’il avait fait un vrai froid de canard ces derniers jours. L’air allait la revigorer, il le fallait, elle avait des projets en tête.

En sortant, le soleil lui fit plisser des yeux car elle n’avait pas apporté ses lunettes fumées. Tant pis: elle s’en passera.  Elle avait plusieurs choses à faire. Aller à l’épicerie puis à la SAQ, revenir à la maison. Repartir pour la librairie pour aller chercher un livre qu’elle avait fait mettre de côté: ‘Le livre de l’intranquillité’ de Fernando Pessoa.

En chemin elle regarda ce qu’elle avait noté pour ne rien oublier. Ah oui: aller remettre deux CD et un roman policier empruntés à la Grande Bibliothèque (pour éviter l’amende de retard), faire un lavage.

De retour chez elle, Béatrice rangea ses provisions, puis reparti. Direction Grande Bibliothèque. Elle n’avait pas l’intention de faire d’autres emprunts: ça ne devrait donc pas prendre trop de temps. C’était sans compter les usagers qui voulaient absolument avoir leur petit panier pour remettre leurs livres et CD sur le petit tapis roulant. Ça finit toujours par créer une congestion. Tellement que parfois un employé de la bibliothèque prend un des paniers sur le tapis et entasse pêle-mêle les retours. Relativement chanceuse, Béatrice n’a pas eu à attendre trop longtemps afin de remettre ce qu’elle avait emprunté.

La belle descendit au métro pour une seule station, là ou se trouvait sa librairie. Elle était tombée sous le charme de Fernando Pessoa depuis qu’elle avait assisté à une lecture sur cet auteur portuguais. Elle s’était découverte des affinités avec cet homme aux personnalités complexes. Et ça c’est le moins que l’on puisse dire. En effet il a écrit le ‘Livre de l’intranquillité’ sous le nom de Bernardo Soares, l’un de ses hétéronymes.

En ce samedi, je m’y trouvais à cette librairie. J’y étais pour choisir un livre à offrir en cadeau. Je me promenais parmi les ilôts et les tables recouverts de livres. J’étais près de la caisse lorsque j’entendis une cliente dire qu’elle avait fait mettre de côté le ‘Livre de l’intranquillité’ de Fernando Pessoa. La voix m’était familère. Après tout ce temps, se pourrait-il que…

Je levai la tête en direction de la caisse et c’est bien Béatrice que j’aperçu. Elle avait vieilli mais etait peu changée somme toute. Me rapprochant,  j’ai osé lui demander si elle se nommait bien Béatrice.

– Oui, fit-elle surprise. Elle resta muette une seconde. Oh bonjour Antoine, c’est bien ça ? demanda-t-elle.

– Oui, dis-je. Ça faisait longtemps que j’avais le goût de te revoir.

– Moi aussi répondit-elle d’un air préoccupé.

Je ne pouvais dire avec exactitude si elle disait la vérité. Peu importe.

Après quelques échanges sur nos vies respectives, Béatrice me dit qu’elle doit me quitter: elle est plutôt pressée par le temps.

– Il faudrait bien se revoir, fis-je.

On échangea nos numéros de cellulaire. Béatrice quitta précipitamment la libraire.

Elle ne changera donc jamais cette chère Béatrice me dis-je. Elle mène toujours trop de projets de front. C’est beaucoup trop pour une seule tête. Je l’a vois à la course terminant ses achats tout en échafaudant des plans pour sa soirée. Il faut toujours que ça bouge. Elle a pour son dire qu’une personne qui ne bouge pas est une personne morte.

C’est ce à quoi doit ressembler une journée dans la vie de la belle. C’est du moins comme ça que je l’imagine. Une chose n’est pas fausse cependant dans ce que je viens de vous conter: c’est bien vrai que j’ai le goût de la revoir.

Vie de chateau

Il était une fois une jeune femme qui avait un goût de beauté. Plus spécifiquement la beauté d’une maison bien décorée.

Depuis qu’elle était toute petite, elle collectionnait les magazines d’architecture et de design d’intérieur. Elle découpait, collait, crayonnait, dessinait dans de grands cahiers les pièces de sa future maison. Puis une fois fini, elle recommençait de nouveau.

Chaque cahier représentait une maison, chaque maison prenait des mois à compléter. Elle avait des centaines de cahiers.

Elle collectionnait les échantillons de peinture que l’on trouve dans les grands magasins, mais aussi les tissus,  des tuiles, du bois et autres matériaux de construction qu’elle arrivait à dénicher.

Il lui arrivait souvent de rêver le soir qu’elle habitait la maison d’un de ses cahiers, avec son prince charmant.

La petite fille grandit, et comme le destin le voulut, elle étudia en design et trouva un emploi dans une agence reconnue.

Cependant, il manquait quelque chose à sa vie, elle n’était pas heureuse. Elle ne voulait plus donner ses créations, elle ne voulait plus répondre aux attentes irréelles d’un client. Elle voulait sa maison, une maison digne des pages des magazines qu’elle aimait tant.

Un jour elle rencontra un homme. Il partageait sa passion et son goût pour la beauté d’une pièce où tous les éléments fonctionnent ensemble tel un orchestre performant une symphonie. Le coup de foudre fut foudroyant, leurs noces furent célébrer peu après. Ils achetèrent ensuite un petit château et passèrent le reste de leurs jours heureux, à remodeler, peinturer, décorer chacune des pièces de leur demeure.

Un goût de … un goût de …

Il était une fois un ogre mangeur de lutins qui trouvait que ces bestioles avait un goût de … un goût de … un goût de warsh soyons honnête !

Bouffé comme ça, tout habillé, sans sauce, sans aromate aucun, que les restes de là où ils ont traîné accrochés à leurs hardes !!!  Imaginez !

Il avait beau écouter toutes les émissions de cuisine possible, fouiller sur internet … il ne trouvait jamais d’idées géniales sur la façon d’apprêter ses repas puisqu’il devait selon la tradition, les manger sur place sans les cuire à moins qu’ils aient été trouvés dans un incendie.

Il avait même tenté sa chance du côté de Crudescence … sans succès !  Il n’en pouvait plus !   Ce n’est pas tout, il devait émigrer tous les 24 décembre pour les suivre vers le Pôle Nord. Suivre sa pitance !  Non ! Il n’en pouvait tout simplement plus !!!  Il devait se trouver une fée marraine lui aussi comme tous les héros de contes … ou périr … comme tous les méchants des contes … ne surtout pas se reproduire pour imposer cela à des descendants !!!

Vivement une bonne fée … Pourriez-vous l’aider ?